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June 09 2011
Des révolutions numériques aux révolutions arabes
On a beaucoup glosé au sujet du désormais fameux et historique « printemps arabe », sur le rôle que les nouveaux moyens de communication (que l’on n’a désormais même plus le droit de citer) tels que Twitter ou Facebook avaient pu jouer, notamment au sujet de la « contagion » planétaire que ces mouvements de contestation ont provoqué.
Nombreux furent ceux à s’extasier devant les pouvoirs du numérique. D’une révolution, numérique, à l’autre, politique. Enfin ! les geeks et autres nerds de toutes les nations allaient pouvoir s’unir contre l’oppresseur et trouver une forme d’expression sociale valorisée ; eux, ces anonymous [1], ces créatures la plupart du temps débiles, boutonneuses et binoclardes qui, avant le règne sans partage de l’informatique, étaient immanquablement mises au ban de la société par les dominants, allaient pouvoir se venger de ces tyrans. Au point que certains sont allés, dans un élan de gratitude insoupçonnable, jusqu’à prénommer leur fille « Facebook » en hommage aux combattants des cyber-kriegspiels. [2]
Face à cette doxa teintée, il faut bien le reconnaître, d’un positivisme concevant progrès technique et politique comme étroitement imbriqués, et si optimiste que même Condorcet (qui est à la fois le Jacques Attali et le Alain Minc du XVIIIe siècle − mais tout de même en plus doué) n’en a pas rêvé, se trouve une thèse opposée tenant la contribution des « réseaux sociaux » et autres moyens modernes de communication pour nulle. On trouve cette thèse résumée par un certain Éric Zemmour − je le cite non pour lui mais pour la thèse qu’il exprime [3] −, disant qu’avec la Révolution française en 1789, l’Europe a connu un pareil embrasement, et même qu’ils avaient pas Twitter et Facebook à l’époque. Donc, CQFD.
Relisant [4] ces jours-ci David Hume, je tombe sur un texte qui fait curieusement écho à ce débat − sans doute Dieu existe-t-il − et apporte même un rudiment d’explication à ces questions des rapports entre politique et communication − à condition qu’on accepte de le surinterpréter odieusement, comme je vais le faire ci-après.
Un vaste royaume s’accoutume progressivement à la tyrannie, parce que chaque acte de violence y est d’abord perpétré sur une parcelle du territoire qui, étant éloignée du reste du pays, reste ignorée de l’ensemble et n’y provoque aucune agitation violente. De plus, on peut maintenir avec un peu de dextérité un vaste royaume dans l’obéissance, quand bien même l’ensemble du pays serait mécontent, tandis que chaque partie du peuple, ignorante de l’état d’esprit du reste du pays, craint de prendre l’initiative de toute agitation ou de toute insurrection. […] Dans un petit royaume, tout acte d’oppression est immédiatement connu dans l’ensemble du pays. Les murmures et les mécontentements qui en procèdent sont aisément transmissibles. Et l’indignation s’y porte à des hauteurs d’autant plus élevées que les sujets ne sont pas aptes à saisir, dans de tels États, que la distance est très grande entre eux-mêmes et leur souverain.
David Hume, « De la naissance et du progrès des arts et des sciences » in Essais esthétiques, GF, pp. 82-83.
C’est moi qui souligne dans le texte. La thèse de Hume est de dire que les États vastes, grands, spacieux sont plus enclins à la tyrannie, alors que dans les pays d’une dimension plus modeste, il est presque impossible de faire régner la terreur. Pourquoi ? Parce que dans l’immensité des espaces infinis des déserts sahariens, les distances sont telles que l’information des forfaits commis par le pouvoir est comme manquante, imposant aux oreilles des opprimés un silence éternel. [5] La tyrannie trouve dans les déficits d’information du peuple l’une des pierres à partir desquelles il peut élever les murailles de l’asservissement.
Selon Hume, ce déficit d’information n’est dû qu’à la distance. Plus celles-ci sont grandes, plus l’information vient à se perdre, et inversement : entre des lieux rapprochés, on communique aisément, au point de permettre aux « indignés » (terme employé ci-dessus par David Hume, ce qui indique qu’il avait lu − et même compris − Stéphane Hessel) de s’unir et de se rebeller avec une efficacité sans pareil.
En théorie de l’information, on dira que, plus les canaux dans lesquels transitent les données sont longs, plus nombreuses sont les chances qu’elles se perdent − car parasitées, par exemple, par du « bruit ». Tous les abonnés ADSL habitant malheureusement trop loin du répartiteur connaissent ce problème, rendant chimériques les débits miraculeux pourtant promis par les fourbes annonceurs.
Les moyens de communication modernes, les réseaux sociaux, emails, SMS et autres messageries instantanées font que les canaux d’information se sont singulièrement multipliés, au point d’interdire tout contrôle. Des points qui jadis étaient éloignés, sans aucun contact, ont été rapprochés du point de vue informationnel grâce à ces nouveaux médias. Des pays vastes et tyranniques se sont transformés de ce fait en petits États, rendant la tyrannie difficilement supportable sous leurs climats.
Sans doute ce rétrécissement des espaces n’est-il pas la seule cause de tous ces embrasements successifs. Il est en tout cas légitime de supposer qu’il en a participé, au moins peut-être au titre de condition de possibilité. Condition certes nécessaire pour secouer le joug − mais peut-être pas suffisante.
________________________
[1] Mais dites donc ! Oser un pareil mot, c’est courir inutilement le risque de se faire pirater son Morbleu ! par un pas content ! Mes amis, la liberté est à ce prix.
[2] Il y en a même eu un pour prénommer son fils « Sarkozy » − malheureusement, je ne trouve aucun lien.
[3] Et puis aussi un peu pour lui, car le bruit court qu’il sera moins visible à l’avenir − il va âprement nous manquer.
[4] On relit toujours ses classiques, même si, en fait, c’est la première fois qu’on les lit. Mais pour le coup, je le relis vraiment : mon problème avec Hume est que je suis toujours incapable de résumer ses thèses (hormis peut-être sur la causalité), car j’ai souvent tendance à prendre ses idées pour les miennes, tellement elles paraissent − n’ayons pas peur des mots − naturelles.
[5] Une citation de Blaise Pascal s’est malicieusement glissée dans cette phrase.
March 23 2011
La famille s’agrandit
Il n’aura nullement échappé à nos plus vigilants et fidèles lecteurs que la rédaction de Morbleu ! s’est furieusement agrandie ces dernières semaines, doublant même son effectif − ou presque. Quatre auteurs se relaient désormais pour vous abreuver d’intelligence le plus fréquemment possible, par des articles d’une intelligence toujours plus épatante, signés par les grandes plumes suivantes (listées par ordre antéchronologique d’apparition) :
- Philon Junior ;
- Ovide ;
- Luccio ;
- Oscar Gnouros.
Même si aucun n’arrive encore à rivaliser avec le dernier de cette liste (« les derniers seront les premiers », Matthieu, 20.16), certains sont toutefois en très bonne voie. Je rappelle en passant à nos lecteurs les plus ambitieux que Morbleu ! reste ouvert aux contributions extérieures. Si vous avez du cran, contactez-nous : le comité de lecture presque monarchique se fera un plaisir de vous lire, et choisira avec la plus grande précaution les insultes qu’il vous destinera si vous l’avez dérangé pour rien.
Je suis conscient que toute cette pléiade − d’aucuns diraient « cette partouze » ou ce « gang bang » − d’auteurs plus doués les uns que les autres est susceptible d’engendrer une certaine confusion chez le lecteur peu rompu aux thèses sur « la mort de l’auteur » (auxquelles personne ne croit sérieusement plus d’une seconde), qui, à force, ne sait plus vraiment qui est qui. Pensez : certains sont allés jusqu’à lâchement attribuer la paternité de certains textes de Luccio à votre serviteur − une injustice, surtout pour l’un des deux. C’est pourquoi j’essaierai dans les semaines qui viennent de trouver une solution afin que l’on repère plus facilement l’auteur de chaque article (« rendre à César ce qui est à César », Matthieu, 22.21). D’autant plus qu’il y en aura très probablement d’autres bientôt.
Par ailleurs, j’informe notre lectorat qu’il peut dorénavant recevoir directement dans sa boîte mail les différentes mises à jour, et ceci sans la moindre obligation d’achat. Oui. Il vous suffit pour cela de renseigner avec votre adresse le champ idoine qui devrait se situer dans la barre de droite non loin de là. Et toujours, vous pouvez vous abonner à notre flux RSS (bientôt 100 abonnés !), devenir fan sur Facebook ou nous follower sur Twitter (un jour, on se servira de ce dernier service comme de vrais community manager professionnels, et on fera même des FollowFriday !).
February 19 2010
Pourquoi Twitter c’est bien, mais pas top - et Hayek contre Keynes
Presque au même moment où nous inaugurions cette merveilleuse rubrique baptisée du merveilleux nom de www.endredi(t), nous débarquions sur Twitter. Or, il se trouve que ces deux choses, Twitter et www.endredi(t), se chevauchent quant à l’usage que l’on en fait ici. Dans les deux cas, nous y postons des liens jugés pertinents que nous rencontrons au hasard de nos cyber-détours sur Internet.
Est-il raisonnable d’entretenir l’usage de deux choses qui ne font que tautologiquement se bégayer l’une et l’autre ? Sans doute est-il plus judicieux de requalifier les usages.
Par principe, je répugne à centraliser sur un service externe une activité qui pourrait tout aussi bien avoir sa place sur ce même blog, puisque la possibilité technique le permet fort bien, au moins partiellement. Surutiliser Twitter ou Facebook, alors que l’on pourrait parfaitement s’en passer au profit de solutions décentralisées revient à recréer, pour employer les mots de Benjamin Brayard, le Minitel 2.0.
Twitter ou Facebook (et d’autres systèmes sangsues qui ne vivent qu’en suçant l’énergie créatrice des personnes qu’elles hébergent, comme par exemple toutes les plateformes de bloging, et certains pseudo-digg-like comme ceux sur lequel ce texte apparaîtra parfaitement repompé jusque dans ses moindres détails) sont des contenants, des coquilles vides, sans aucun contenu propre. Ce sont les utilisateurs qui les remplissent et leur donnent leur valeur. Ils sont des trous noirs qui absorbent l’énergie, la concentrent et la centralisent en seulement quelques points. Le contraire du principe de l’Internet, qui est d’être un réseau décentralisé.
Cela procure une force sans pareil à ces monopoles de l’édition web, qui peuvent ensuite en user et en abuser, comme dans le cas Yann Moix (indépendamment du fait qu’on l’apprécie ou pas) où tout le contenu qu’il ajouta patiemment sur Facebook fut supprimé d’un trait.
Reste que Twitter, dans l’état actuel des choses, me paraît beaucoup plus adapté au repostage de liens que www.endredi(t), et ce pour (au moins) trois raisons :
- Certains liens ont à faire directement avec l’actualité la plus brûlante. Les conserver plusieurs jours au frigo pour ne les ressortir qu’une fois le vendredi venu leur ôte la fraicheur qui leur donnait leur si bon goût sur le moment.
- Poster le lien aussitôt découvert ? Il n’est pas raisonnable de poster un billet à chaque fois, dont le seul contenu ne serait que le titre d’un lien et son URL. Il faudrait :
- soit regrouper tous les liens sur une même page par tranche de temps (mais l’on retombe dans la difficulté soulevée en 1) ;
- soit poster un vrai commentaire pour chaque lien de sorte que le post ne soit pas une page presque vide. Or, tous les liens ne méritent pas que l’on discoure ainsi sur eux. Il faudrait alors :
- soit se forcer à le faire ;
- soit ne faire figurer que les quelques liens en valant décidément la peine. Or, certains liens n’appelant pas de commentaire méritent parfois tout de même d’être signalés.
- Par ailleurs, le regroupement de plusieurs liens portant sur différents sujets au sein d’un même post conduit parfois à un texte très dispersé et sans cohérence. Ça peut être intéressant certaines fois : c’est dans les ratatouilles d’idées que naissent les meilleurs concepts. Mais je doute que le lecteur y trouve toujours un intérêt. La ratatouille n’est bonne que lorsqu’elle est bien faite.
C’est pourquoi, contrairement à ce que j’avais annoncé avec ambition il y a quelques semaines, je ne pense pas continuer à publier des www.endredi(t) comme habituellement. Les liens intéressants, le lecteur curieux de les découvrir pourra se rendre sur la page Twitter de Morbleu ! - qui s’y écrit cependant Worbleu.
www.endredi(t) n’en disparaitra pas pour autant. De temps en temps, quand ça en vaudra la peine, certains liens « le valant bien » y seront présentés. Et pas seulement le vendredi.
Je commence dès aujourd’hui en vous proposant - en plus du lien vers Yann Moix et Benjamin Brayard que les plus assidus auront évidemment suivi - cette vidéo, pour finir en musique, une dernière fois, comme il se doit :
[There is a video that cannot be displayed in this feed. Visit the blog entry to see the video.]
February 05 2010
[www.endredi(t)] La Ferme Célébrités, Éric Chevillard, Sex and the City, Kant, Yves Michaud, Clearstream, la droite, le panopticlick, un fait divers, le spécisme et Léo Ferré
Ces derniers jours, j’ai dû prendre beaucoup de recul, très loin de tout le monde et de tous les mondes. Pas d’article écrit par votre brillant serviteur. Mais www.endredi(t) quand même : La Ferme Célébrités, Éric Chevillard, Sex and the City, Kant, Yves Michaud, Clearstream, la droite, le panopticlick, un fait divers, le spécisme et Léo Ferré.
Vous remarquerez également que vous pouvez désormais nous suivre sur Twitter et nous adorer sur Facebook. Et également vous abonner au flux RSS, si ce n’est toujours pas fait :
- Twitter : http://twitter.com/Worbleu (un petit plaisantin a déjà pris le nom Morbleu ; mais a plaisantin, plaisantin et demi : nous avons renversé le M en W, et voilà)
- Facebook : http://www.facebook.com/pages/Morbleu-/283532731023
- Flux RSS : http://www.morbleu.com/feed/
Place maintenant à Léo Ferré.
[There is a video that cannot be displayed in this feed. Visit the blog entry to see the video.]
« La Ferme Célébrités en Afrique », la foire aux clichés − Comme ça, c’est dit, et on n’y revient plus. L’analyse reprend les propos de Pap Ndiaye.
795, d’Éric Chevillard − Toujours.
De sexe et de la philo : le cas Sex&theCity − Analyse sémiologico-psychanalytico-philosophique de la série.
Approche kantienne de la lecture sur livre numérique − Ça fera peut-être plaisir à un pote (en plus de Léo Ferré).
Proglio au PSG ! − Reprise des principaux arguments qu’Yves Michaud donna mercredi sur France Culture au sujet du mérite républicain. Il s’avère qu’il s’accorde avec mon grand esprit sur la question des grandes écoles. En revanche, je ne suis absolument pas d’accord avec ce qu’il dit à propos de la méritocratie et du sport, pour des raisons cependant trop longues à donner ici, mais qui apparaîtront très claires dans les semaines qui viennent, je l’espère.
Epistémologie judiciaire − Au sujet de l’affaire Clearstream, et d’un supposé « devoir de savoir. »
La droite culturelle − Lecture par un philosophe québécois (non, pas André Moreau, mais Martin Leblanc) du livre de Thomas Frank What’s the Matter with Kansas? dans lequel est émis la thèse que la droite américaine, incompétente sur les questions sociales et économiques, parvient paradoxalement à se faire élire par les classes populaires, qui n’ont pourtant aucun intérêt à la porter au pouvoir, en orientant le débat sur les questions «culturelles », comme l’avortement, l’homosexualité, et ce genre de foutaises. Qu’en est-il du débat sur l’identité nationale en France ?
Panopticlick − Ça ne s’invente pas. Par-delà adresses MAC et IP, on cherche à vous identifier sur Internet par recoupements et sous-ensembles : tel fuseau horaire, tel navigateur, tel système d’exploitation, tel résolution de l’écran, telles polices installées, etc. Si bien qu’à la fin, la probabilité que quelqu’un d’autre possède la même configuration diminue cruellement. En somme, c’est très leibnizien : rien d’identique dans les indiscernables ; il y a toujours quelque chose d’infime qui permet de particulariser. En ce qui me concerne, cependant, nous sommes encore plus de 560 000 à être pareils Il faudra agrandir les locaux pour les gardes à vue si l’un d’entre nous est soupçonné d’un fait délictueux et qu’il faut tous nous interpeller.
Petite leçon de droit à destination du ministre de l’intérieur − « Vous connaissiez la règle “un fait divers, une loi ?”. Elle a atteint un nouveau pallier : désormais, c’est un fait divers, votons ce qui existe déjà. »
Le spécisme − Je ne connaissais pas. Mais où va-t-on ?
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