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October 16 2010

12:06

Quelques gouttes d’huile de coude dans la Rolex

L’un des nombreux mérites de l’ouvrage Qu’est-ce que le mérite ? publié par Yves Michaud est d’insister et de creuser la distinction entre deux sortes de mérite : le mérite rétributif d’une part, et le mérite moral d’autre part. Le mérite se dit en effet en plusieurs sens, et il importe de les distinguer très exactement − au lieu de quoi on se risque à d’importantes méprises aux importantes conséquences.

La confusion entre ces deux espèces de mérite est facilitée par la langue française, qui ne dispose que d’un même mot, que d’un même verbe pour ces deux choses : dans les deux cas, on mérite ; dans les deux cas, on a du mérite.

La langue anglaise − au moins sur ce point − est quant à elle plus fine, plus précise, plus subtile − ce qui pour autant ne constitue pas une garantie contre la confusion entre les deux concepts de mérite. L’anglais utilisera ainsi tantôt le verbe to merit, tantôt le verbe to deserve.

Mérite rétributif

Le mérite rétributif, que l’anglais rend par to merit. Il désigne la rétribution (argent, gloire, diplôme, position hiérarchique ou autre) attribuée à un individu (ou une équipe, ou une institution) en fonction de ses capacités. Le mérite rétributif récompense les talents, indépendamment de la question de la responsabilité quant à la possession de ceux-là : est-on responsable d’être performant ou pas ? Les dons sont en effet répartis très arbitrairement par la nature : les individus sont fondamentalement inégaux, et il nait des faibles et des forts, des benêts et des génies, sans que parfois on n’y puisse rien y faire.

Le mérite rétributif accordera simplement plus à celui compétent et moins à celui qui ne l’est pas. Vous méritez votre diplôme parce que vous êtes parvenus à obtenir le nombre suffisant de points ou de crédits. Vous méritez votre salaire parce que vous êtes d’une compétence à sa mesure. En sport, une victoire sera méritée si décidée sans qu’il y ait triche (dopage, manque de fair play, etc.) ni imprévu (arbitrage arbitraire, malchance d’un participant, etc.), de telle sorte « que le meilleur gagne », et lui seul − et non pas le faible, et non pas celui possédant des talents inférieurs. On peut dire de quelqu’un qu’il mérite quelque chose en ce sens si et seulement si ce qu’on lui attribue est objectivement fonction de ses talents et capacités.

À l’inverse, de quelqu’un occupé à une charge trop importante pour lui, de quelqu’un habillé de vêtements trop grands, de quelqu’un ayant atteint son niveau d’incompétence (voir le principe de Peter) et néanmoins toujours à un poste plus haut que celui qui devrait lui revenir, on dira qu’il ne mérite pas d’être là, qu’il est injuste que lui occupe cette place, qu’elle devrait davantage revenir à tel autre bien plus apte qui la mériterait bien plus. Ainsi, sous l’Ancien Régime, ces nobles et aristocrates qui, pour le dire comme Beaumarchais, ne se sont donné que « la peine de naître » pour occuper les charges qui sont les leurs sans posséder nécessairement les aptitudes requises, alors que des bourgeois et des roturiers bien plus capables qu’eux sont exclus du jeu et condamnés à les regarder de leurs yeux envieux mais impuissants. They would merit, but…

Mérite moral

Le mérite moral, que l’anglais rend par to deserve. Il n’est ici plus question des talents et capacités d’un individu en tant qu’ils correspondent ou non aux responsabilités et honneurs qu’on lui accorde, mais du rapport entre ces talents et la responsabilité qu’a l’agent quant à ceux-là − et par conséquent, par transitivité, du rapport entre les honneurs accordés et la responsabilité de l’individu quant à ceux-là.

Comment un individu en est-il arrivé à mériter la position qu’il occupe ? Par ses talents. Mais comment en est-il arrivé à posséder de telles capacités ? Est-ce un don de la nature, quelque chose d’inné, un cadeau du ciel ? Au quel cas il faut imputer la responsabilité non pas à l’agent lui-même, mais davantage à la chance d’être bien né (avec de bons gènes, dans une bonne famille, dans un bon contexte social). Est-ce au contraire quelque chose d’acquis, qui lui a demandé effort, travail, volonté, courage, abnégation, application, sueur ? Dans ce cas, la responsabilité pourrait, à première vue, revenir essentiellement à son action. D’un point de vue moral, on accordera davantage de mérite à la deuxième personne qu’à la première − alors que d’un point de vue rétributif, il est possible au contraire que la première personne soit plus méritante que la deuxième.

À l’évidence, tout bachelier parvenant à obtenir son diplôme le mérite, au sens rétributif, s’il parvient à acquérir légitimement les points nécessaires. Mais tel individu, fils de divorcés illettrés, issu d’une famille trop nombreuse, parachuté dans un pays où il ne connait que peu la langue, qui aura dû s’avilir au salariat en marge de ses études lycéennes pour subvenir aux besoins de sa famille, vivant dans la promiscuité avec les fils du vices, aura davantage de mérite, au sens moral, s’il parvient à un succès, que tel autre, fils de bonne famille, dont le père est universitaire et la mère médecin, qui joue aux échecs depuis l’âge de trois ans et lit en silence sans bouger les lèvres depuis qu’il en a quatre, inscrit depuis toujours dans des établissements sans problème, bénéficiant de toute l’assistance et l’amour que l’on peut demander, et qu’il n’aura même pas eu à solliciter. L’un aura eu maints obstacles superflus, très pénibles à surmonter, une route semée d’embûches inutiles, pendant que l’autre n’aura eu qu’à se laisser porter par la douce brise soufflant sur les voiles de sa destinée avant même qu’il ait eu à sortir de son berceau.

« Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois » : il ne leur est pas nécessaire de travailler pour garantir leur ascendant sur les autres ; ils n’ont besoin que de se donner la peine d’ouvrir l’œil que la nature a bien voulu leur laisser, en cela comparables aux nobles de Beaumarchais. Ils méritent certainement d’être là, bien assis confortablement sur leur trône, car ils voient mieux ; mais est-ce sûr qu’ils méritent de voir mieux ? Qu’ont-ils fait pour cela ? Leur aura-t-il fallu travailler, suer, s’appliquer autant qu’un aveugle aura dû le faire ?

« Que le meilleur gagne », certes ; mais où, précisément, se trouve le mérite si le meilleur gagne ? Un tel n’aura besoin d’aucun travail pour l’emporter, se contentant d’utiliser ce que la nature, la société, le hasard lui a gracieusement offert, pendant qu’un autre pourra certainement travailler encore plus, encore mieux, avec encore davantage d’assiduité et de sincérité que n’importe qui, sans pour autant aboutir au moindre petit succès. He would deserve, but…

De la confusion entre mérite rétributif et mérite moral

On voit que ces deux notions sont différentes. Même : elles peuvent être presque antinomiques dans certains cas. Si l’on considère certains domaines de l’action humaine où la réussite est davantage corrélée à l’inné qu’à l’acquis, davantage fonction du privilège de naissance des dons et talents que la nature et la société distribuent arbitrairement qu’au travail permettant de les augmenter toujours trop insuffisamment, on concevra facilement le fait que mérite rétributif et mérite moral ne seront absolument pas dépendant, et évolueront dans des directions tout à fait opposées.

Car dans un pareil cas, le plus méritant au sens rétributif, c’est-à-dire le plus compétent, ne le sera que pour s’être donné la peine de naître, et ne possédera qu’un faible mérite moral, puisqu’il n’aura pas eu besoin de s’efforcer plus que cela pour parvenir au succès. Quant au moins méritant au sens rétributif, c’est-à-dire le plus incompétent, pour peu qu’il s’applique avec assiduité à travailler le mieux et le plus qu’il le peut pour l’être moins en tâchant d’augmenter ses quelques talents que la nature et la société ne lui ont attribué qu’avec trop de frugalité, il possédera un grand mérite moral, directement corrélé au nombre de gouttes de sueur versées.

Dans les différents discours traitant du mérite, tout cela n’est pas toujours très clair. Les deux dimensions du mérite sont bien souvent assimilées pour ne donner qu’un seul concept syncrétique plein et sans nuance, où mérite rétributif et mérite moral ne sont considérés que comme une seule et même chose. Si bien que l’on prendra facilement les signes de l’un pour ceux de l’autre, de la même manière que le Dieu de Luther montre les signes de sa grâce par la réussite qu’il accorde à ceux qu’il a élu.

Ainsi, il ne fera pour certains aucun doute que quelqu’un avec un gros salaire, avec un gros diplôme, occupant une haute position, mérite moralement tout cela bel et bien : il aura évidemment dû travailler, suer, faire preuve d’audace et d’abnégation pour parvenir à un tel niveau de rétribution. Quelqu’un d’autre resté quant à lui bien nu tout en bas de l’échelle sociale ne pourra s’en prendre qu’à lui-même : il n’aura pas su, il n’aura pas voulu faire les efforts nécessaires auxquels chacun peut et doit se sacrifier. Si bien que l’on soutiendra sans frémir l’assertion suivante :

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« Si a 50 ans on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie. » (Jacques Séguela)

Ordre et travail

La confusion entre les deux concepts a d’importantes conséquences. En premier lieu, assimiler mérite moral et mérite rétributif revient, comme on l’a dit, à lier ensemble fermement dans un même nœud d’un côté la rétribution, et de l’autre − pour le dire d’un mot − le travail. L’homme méritant sera celui qui travaille beaucoup, et qui en même temps gagne beaucoup. Toute peine méritant salaire, un gros salaire sera l’indice d’une grosse peine (labeur). Plus on travaille, plus on gagne : « travailler plus pour gagner plus » (Nicolas Sarkozy).

Voici qui permet de manière très simple de mettre les gens au travail. Amalgamer les deux notions permet en effet de faire admettre très simplement l’idée que le salaire que l’on peut espérer ne dépend de rien d’autre que de sa bonne volonté. C’est là une seule et même chose que de gagner beaucoup d’argent et de suer à grosse goutes, puisqu’il s’agit du même mérite : suez encore plus et vous en gagnerez encore davantage.

Corolaire : puisque l’on est responsable de ce que que la société nous accorde, puisqu’on le mérite dans les deux sens du terme, il s’en suit que où que l’on se trouve dans la hiérarchie sociale, on n’a à s’en prendre qu’à soi-même. Ce qui vient régler les rapports dans la société méritocratique est « un ordre juste » (Ségolène Royal) que chacun doit reconnaître et accepter comme tel. À qui reprocher les malheurs de son sort lorsque l’on est seul responsable de celui-ci ? « Quand on veut, on peut » : si on n’a pas pu, c’est qu’on n’a pas voulu, et dans ce cas là, c’est un choix qu’il faut assumer, en se soumettant gentiment à l’ordre social qui n’est en rien illégitime. Au final, « on obtient toujours que ce que l’on mérite. »

La confusion entre les deux dimensions du mérite permet ainsi à la fois de mettre au travail et de préserver l’ordre social. Le rêve de tout politique, ce qui explique pourquoi chaque camp le revendique, et prétend mériter mieux que tout autre l’honneur de le défendre.


Qu’est-ce que le mérite ?

Yves Michaud. Bourin Editeur 2009, Broché, 293 pages, € 15,00

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January 29 2010

10:48

[www.endredi(t)] Haïti, Derrida, Sarkozy, Dany-Robert Dufour, Nike, Picasso, Eric Chevillard, encore Eric Chevillard, Clearstream, Georges Frêche et Tekila Tex

Teki Latex & LioCette semaine, dans www.endredi(t) : Haïti, Derrida, Sarkozy, Dany-Robert Dufour, Nike, Picasso, Eric Chevillard, encore Eric Chevillard, Clearstream, Georges Frêche et Tekila Tex.

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Quand la terre tremble - À chaque tremblement de terre, il y en a toujours un pour rappeler le traumatisme du tremblement de terre de Lisbonne de 1755, la lecture qu’en firent Voltaire (finalement, nous ne sommes pas dans le meilleur des mondes possibles de Leibniz) et Rousseau (c’est la faute à la civilisation qui s’installe là où il ne faut pas). Roger-Pol Droit fait plus et invoque Husserl pour montrer que lorsque la terre tremble, ce sont toutes nos certitudes qui s’effondrent.

Derrida en francés - De nombreux textes de Jacques Derrida en Français. Chic !

Nicolas Sarkozy pourrait-il être Français si on lui appliquait ses lois ? − Réponse : oui.

La fin du grand récit libéral − Devenons enfin de vrais postmodernes.

« Just do It! » Comment Nike a changé ma vie − Une des questions qui m’intéresse ces derniers temps, c’est de comprendre comment on met les gens au travail. Quelles stratégies, quels dispositifs la société a-t-elle trouvés pour se mettre au labeur, pour que le travail soit préférable à la paresse ? Il s’agit plus que du problème marxiste de l’aliénation/exploitation, où la mise au travail des masses est presque coercitive, est le résultat d’un rapport de force entre les classes dominantes et dominées. Car aujourd’hui, les classes dominantes travaillent également, elles ne se contentent plus de faire descendre les autres dans les mines ou de les enfermer dans des usines. Aujourd’hui, beaucoup travaillent de bon cœur, sans que l’on ait à les forcer.  Mon problème est plus : comment est-il possible de mobiliser, de monopoliser le plus du temps disponible des individus, qu’ils soient en haut ou en bas, et de l’orienter vers des tâches uniquement productives, en faisant en sorte que ces individus ressentent tout ceci de manière positive, que cela résulte d’une démarche résolument active de leur part. Sans aucun doute les analyses de Weber quant à la sécularisation du protestantisme, en particulier de la notion de Beruf, sont importantes. Dans un autre travail, qui peut-être paraitra un jour et bouleversera le monde, j’essaie modestement de mettre en rapport le sport et le phénomène de l’addiction avec ce problème. On en vient au texte proposé ici : c’est celui d’un coach qui propose une méthode de motivation pour éviter la célèbre procrastination. On y reconnait une ascendance provenant des TCC (briser le cycle des fameuses « pensées automatiques »), mais surtout une anthropologie philosophique implicite schizophrénique fragmentant l’identité des individus en plusieurs « moi » : le moi courageux et ambitieux (le bon) qui veut faire certaines choses et les panifie à l’avance, et le moi paresseux (le mauvais) qui les remet au lendemain une fois qu’il doit les réaliser. L’injonction « Just do It ! » de la marque Nike (qui signifie « victoire ») doit permettre de protéger le bon moi des tentations du mauvais moi.

Elle se prend les pieds dans un Picasso…et le déchire − Au musée Metropolitan de New York, une visiteuse a déchiré un Picasso. C’est très triste. Lorsque j’avais visité ce musée il y a quelques mois, lors d’une visite guidée (épisode que j’ai oublié de relater − mais en mangeant une madeleine avec du thé devant cet article, je m’en suis ressouvenu), une des personnes de l’assistance s’était curieusement et brutalement évanouie, avait sombré sur le sol dans un bruit lourd, très vite recouvert par des « Oh My God ! » des personnes l’entourant et d’un « Oh putain ! » du français que j’étais (ce qui me fait dire que Dieu est une putain, ou plutôt que les putains sont des déesses). Plus de peur que de mal, surtout pour l’une des œuvres qui, après avoir beaucoup chancelé, retrouva miraculeusement son équilibre.

Le blog de Eric Chevillard - 790 - Je découvre cet écrivain et son blog présenté par Pierre Assouline. Chaque jour, trois pensées. Celles que j’ai liées me plaisent bien.

Le blog de Eric Chevillard - 792 - Comme c’est très bon, je vous en remets un autre.

Quelques mots dur le jugement Clearstream - Pour y voir plus clair dans cette fumeuse affaire qui sépare la France en deux, les villepinards et anti-villepinards (que l’on ne doit pas comprendre comme les opposants au mauvais vin, mais ceux persuadés de la culpabilité), comme jamais depuis l’affaire Dreyfus et l’affaire Julien Coupat. Pour ma part, après avoir été longtemps anti-villepinard, dans le sens non pas où j’aurais été sarkozard ou convaincu que Villepin était un grand conspirationniste, mais dans celui où ce dernier aurait laissé courir les rumeurs du moment que celles-ci lui auraient profité - comme certainement la plupart des politiciens à sa place -, les récents événements de ce matin rééquilibrent la balance que le petit procureur qui se cache en moi tient dans sa main.

Frêche – Fabius : l’enregistrement - Ce que Georges Frêche a vraiment dit. J’ai peur de l’avouer, mais j’ai le sentiment qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Si les journalistes, surtout ceux qui ont relayé benoîtement l’article de L’Express par lequel ceci fut révélé, avaient correctement fait leur travail en écoutant cette source plutôt qu’à penser ce que L’Express permettait qu’on puisse penser, sans doute n’auraient-ils pas cherché derrière cette expression proverbiale « qui n’est pas catholique » plus que ce qu’elle ne contient. Car tout part de L’Express qui a saisi ce mot prononcé vraisemblablement de manière très anodine, qui l’a mis en exergue un peu partout sur son article, certainement pour faire du buzz comme on dit. Laurent Fabius, interrogé par le même journal sur la question, n’a pas souhaité répondre sur ce sujet, et à l’heure où le journal était mis sous presse, rien ne permettait à L’Express de dire si celui-ci avait compris dans cette attaque que Georges Frêche lui reprochait simplement d’avoir la tête d’un type louche, ou bien de ne pas avoir celle d’un catholique. Sans trancher entre ces deux possibilités, la mise en scène établie par L’Express, qu’elle fut consciente et intentionnelle ou non, aboutie à orienter la lecture de telle sorte qu’il soit possible de penser, d’une part que l’expression n’est pas utilisée dans son sens proverbial mais dans une orientation théologique positive reprochant le manque de catholicisme, et d’autre part théologico-politique négative reprochant le judaïsme du concerné. Tout ce brouhaha n’est pas très catholique.


Party De Plaisir

Teki Latex. EMI France 2007, CD, € 5,90

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