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March 30 2011

17:14

Modeste proposition pour empêcher les vieux d’être à la charge de leur pays

On se souvient que Jonathan Swift, l’auteur des Voyages de Gulliver, avait fait paraître en 1729 une Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public [1]. Dans ce texte, Swift défendait l’idée que les enfants des pauvres puissent servir d’aliment pour les riches, afin d’enrayer la spirale malthusienne de la surpopulation les menant directement à la misère. Le cannibalisme, l’anthropophagie des plus pauvres par les plus riches se montrait une solution possible à la question sociale.

Je me suis longtemps demandé si ce texte était à prendre au premier ou au second degré ; c’est que la présentation du texte de l’édition que j’avais consultée prêtait intentionnellement à l’ambiguïté, ceci dans le but de renforcer la dimension ironique du texte. J’ai en plus une propension proprement reidienne à faire confiance : je rappelle que j’ai tout de même cru en Botul pendant un certain temps, même si ce fut bien moins longtemps que BHL et quelques autres. Les textes de Botul tout comme l’édition de Swift que j’ai utilisée sont édités par les Mille Et Une Nuits : sans doute faut-il se méfier de ce qui sort de leurs rotatives.

Car apparemment, Swift était bien ironique, tout comme il l’est dans sa Proposition d’attribution d’insignes aux mendiants de toutes les paroisses de Dublin par le doyen de Saint-Patrick, où le projet est de faire porter une sorte de rouelle aux pauvres autochtones afin de les distinguer des étrangers et de ne pas avoir à nourrir ces derniers. En somme, un raisonnement par l’absurde, procédé bien connu des lycéens qui ont tous eu un jour à plancher sur le chapitre V de L’Esprit de Lois de Montesquieu intitulé « De l’esclavage des Nègres ».

De l’ironie, du second degré, du raisonnement par l’absurde, il n’y en a en revanche pas le moindre soupçon dans ce texte de Cioran tiré de Histoire et Utopie :

Persuadé que les maux de notre société venaient des vieux, je conçus l’idée d’une liquidation de tous les citoyens ayant dépassé la quarantaine, début de la sclérose et de la momification, tournant à partir duquel, me plaisait-il de croire, tout individu devient une insulte à la nation et un poids pour la collectivité. Si admirable m’apparut le projet que je n’hésitai pas à le divulguer ; les intéressé en apprécièrent médiocrement la teneur et me traitèrent de cannibale : ma carrière de bienfaiteur public commençait sous de fâcheux auspices. Vous-même [Cioran écrit, dit-il, « à un ami lointain »], pourtant si généreux, et, à vos heures, si entreprenant, à force de réserves et d’objections m’aviez entraîné vers l’abandon. Mon projet était-il condamnable ? Il exprimait simplement ce que tout homme attaché à son pays souhaite au fond de son cœur : la suppression de la moitié de ses compatriotes.

Cioran, « Histoire et Utopie » in Œuvres, Gallimard Quarto, p. 981.

Certains ont glosé sur « l’oubli du fascisme » propre à Cioran (et aussi à Eliade), qui aurait tenté de dissimuler ses malheureux engagements de jeunesse. À l’évidence, ce texte montre que Cioran ne s’est pas autant caché que cela d’avoir eu et défendu certaines théories fascisantes.

En fait, si Cioran fait cet aveu dans ce texte, c’est pour illustrer grâce à son propre cas sa théorie d’une hostilité fondamentale et intrinsèque de l’homme à l’égard de tout autre :

Celui qui, avant la trentaine, n’a pas subi la fascination de toutes les formes d’extrémisme, je ne sais si je dois l’admirer ou le mépriser, le considérer comme un saint ou un cadavre. Faute de ressources biologiques, ne s’est-il pas placé au-dessus ou au-dessous du temps ? Déficience positive ou négative, qu’importe ! Sans désir ni volonté de détruire, il est suspect, il a triomphé du démon ou, chose plus grave, il n’en fut jamais possédé. Vivre véritablement, c’est refuser les autres ; pour les accepter, il faut savoir renoncer, se faire violence, agir contre sa propre nature, s’affaiblir ; on ne conçoit la liberté que pour soi-même ; on ne l’étend à ses proches qu’au prix d’efforts épuisants ; d’où la précarité du libéralisme, défi à nos instincts, réussite brève et miraculeuse, état d’exception [2], à l’antipode de nos impératifs profonds. Nous y sommes résolument impropres : seule nous y ouvre l’usure de nos forces. Misère d’une race qui doit s’avachir d’un côté pour s’ennoblir de l’autre, et dont nul représentant, à moins d’une décrépitude précoce, ne sacrifie à des principes « humains ». Fonction d’une ardente éteinte, d’un déséquilibre, non point par surcroît, mais par défaut d’énergie, la tolérance ne peut séduire les jeunes. (…) Au sortir de l’adolescence, on est par définition fanatique ; je l’ai été moi aussi, et jusqu’au ridicule.

Thèse à certains égards résolument nietzschéenne : on ne professe, on ne disserte, on ne théorise jamais que ce que nous dicte notre propre corps. L’abandon de la volonté de détruire n’est en rien une conquête théorique : c’est au contraire une simple victoire physiologique, celle de la sénilité sur les instincts adolescents meurtriers. Le charitable n’est qu’un impuissant, un homme dont la volonté de détruire s’est tarie.

Le libéralisme, la paix civile n’est pas un ordre spontané, ni un état originaire qu’aurait connu l’homme jadis mais à jamais perdu parce que dévoyé, corrompu par la société (Rousseau). Il est au final soit le fruit de la sénescence, soit le résultat d’une dure lutte individuelle entreprise par chacun à l’égard de ses propres penchants. Mais peut-être peut-il être également atteint grâce à une violence exercée par la société − et non par l’État comme l’entendait Hobbes − à l’encontre de ses membres, imposant ainsi un dressage pulsionnel permettant la paisible cohabitation des volontés.

Au final, avec l’âge, Cioran abandonna ses projets d’annihilation des post-quadragénaires pour au final embrasser la société ouverte. Non parce que, vieillissant, il approchait dramatiquement de sa propre destruction, mais simplement parce que son corps excluait dorénavant certains choix et lui en offrait d’autres.

______________________

[1] Titre à rallonge très XVIIIe siècle.

[2] Renversement par rapport à la thèse de Carl Schmitt, qui voyait au contraire dans le libéralisme une théorie du refus de l’état d’exception, pourtant seule théorie de la souveraineté valide à ses yeux. J’ignore si Cioran connaissait ces thèses − et il est vrai que sa description porte sur un plan différent.

March 31 2010

07:19

Qu’est-ce qu’on lit ?

AmazonBig Brother vous espionne ; Morbleu ! aussi. Nous savons tout de vos habitudes de lecture. Non seulement quant à nos lumineux articles minutieusement distillés pour régaler vos malheureux neurones avides d’intelligence, mais également quant à certains livres que certains lecteurs achètent sur certains sites à partir de certains de nos articles.

En effet, il n’aura échappé à personne qu’à la fin de nos articles se trouvent un ou plusieurs livres en rapport plus ou moins éloigné avec le thème du texte, et dont nous conseillons la lecture. Certains osent cliquer sur ces liens ; ils se retrouvent alors sur la page d’Amazon relative au livre (ou au DVD, ou au CD). Certains audacieux vont encore plus loin : ils osent même l’acheter sur ce même site (car certains ne craignent pas, eux, de confier leur numéro de carte bleue à un tel site - simili private joke que ne comprendront que ceux qui doivent comprendre).

Naturellement, il faut grassement le souligner, nous ne savons rien, mais alors absolument rien des personnes qui commandent ces fabuleux objets culturels que nous conseillons. Est-ce toi ? Est-ce vous ? Est-ce lui ? Est-ce moi ? Politique de confidentialité oblige, la seule information fournie, et dont nous, Morbleu !, nous disposons, est que tel ou tel livre fut acheté à partir de nos pages. Et rien d’autre - si ce n’est qu’une *commission* _toute_relative_ nous est promise en tant que promoteur culturel et « Gentil Contributeur au CA d’Amazon. »

Aujourd’hui est un grand jour. Depuis que nous avons cédé à cette funeste tentation de nous rallier au Grand Capital de la Silicon Valley (qui, pour le coup, se prolonge jusqu’à Seatle), nous avons accumulé, cher lecteur, pas moins de 11,72 € de commissions, et ce en un temps record d’à peu près deux ans. Si la tendance se confirme, nous pourrons très probablement acquérir un auteur en Pléiade avant la mort annoncée du livre, qui, selon certains, serait plus qu’imminente.

Mais le plus intéressant n’est pas encore là. Il est davantage dans le choix des livres que nos valeureux et méritants lecteurs décidèrent d’acquérir. Nous avons longtemps hésité avant de vous les divulguer, et de critiquer fermement le goût de nos lecteurs. Au final, l’exigence d’exégèse [1], l’impératif sociologico-cognitif [2], la volonté de savoir s’est imposée comme une passion bien trop irrésistible. Ci-dessous, la liste des 10 best-sellers morbleuesques qui se sont les plus arrachés au cours de ces deux dernières années - par ordre alphabétique : assez d’arbitraire pour aujourd’hui.


Critique de la raison pure

Alain Renaut (Traduction). Flammarion 2006, Poche, 749 pages, € 8,75

Pas moins de DEUX Critique de la raison pure vendues ! Admirable ! Qui osera encore dire qu’ici, on est pas kantien, alors qu’aucun Foucault n’est encore parti ?


Essai sur les femmes

Jean Bourdeau (Traduction). Mille et une nuits 2005, Poche, 63 pages, € 2,37

Je crois très bien connaître au moins un de ces lecteurs. Misogyne notoire et habitué du tourisme sexuel dans les pays d’Europe de l’Est. On entend souvent dire que la lecture ouvre l’esprit ; pour le coup, elle a sans doute radicalisé une manie.


L’Esprit de l’athéisme

André Comte-Sponville. LGF 2008, Broché, 215 pages, € 4,77

Et pourquoi pas Onfray, tant qu’on y ait ?


L’avenir d’une illusion

Jacques André (Préface). Presses Universitaires de France - PUF 2004, Broché, 61 pages, € 7,60

Niveau athéisme, ça c’est tout de même plus ébranlant.


La métaphysique du temps chez Leibniz et Kant

Miklos Vetö (Préface). L’Harmattan 2008, Broché, 288 pages, € 25,65

Ce lecteur est prié de bien vouloir se faire connaître, et de si possible nous fournir une fiche de lecture, la plus complète possible. Merci.


La philosophie critique de Kant

Gilles Deleuze. Presses Universitaires de France - PUF 2004, Broché, 108 pages, € 7,50

Et oui. On lit du Deleuze ici ! Concernant ce texte, je juge cependant que pour qui ne connait pas très bien Kant, et pour qui ne connait pas très bien Deleuze, il est parfaitement illisible. Désolé.


La vie sexuelle d’Emmanuel Kant

Jean-Baptiste Botul. Mille et une nuits 1999, Poche, 93 pages, € 2,79

LE hit. Cinq exemplaires. Remercions Botul. Remercions Kant (qui, entre Deleuze, la Critique de la raison pure, et cette Vie sexuelle, a tout de même bien la cote sur Morbleu !, en dépit de bien des accusations fallacieuses). Remercions, aussi et surtout, BHL. Pour moi, il s’agit là du meilleur des Botul. Et pour cause, vu ses auteurs : ce n’est évidemment pas lui qui l’a écrit, mais ce n’est pas Pagès non plus. C’est en effet avant tout à Thomas de Quincey et à Nietzsche qu’il faut l’attribuer, puisqu’il s’agit en grande partie d’une synthèse de leurs textes. Ce qui explique pourquoi on pouvait se tromper. Remarquons que l’on s’est également arraché La métaphysique du mou, la correspondance avec Landru, et le Démon de midi − qui sont tous moins bons, car pas écrits par Nietzsche et Quincey.


Le sport barbare

Marc Perelman. MICHALON 2008, Broché, 96 pages, € 8,38

Pour résumer la thèse du livre en quelques mots : le sport, c’est de la m***e, comme dirait l’autre. Le sport, c’est le capitalisme ; le capitalisme, c’est mal ; donc, le sport c’est mal. Le sport, c’est l’opium du peuple, c’est l’opium des intellectuels. Une société désaliénée doit se débarrasser du sport, tout comme de la religion. Les sportifs sont des homosexuels refoulés.


Les chênes qu’on abat…

André Malraux (Préface). Gallimard 1971, Broché, 239 pages, € 20,90

Notre public : des kantiens et/ou des gaullistes.


Modeste proposition

Marion Bataille (Illustrations). Mille et une nuits 2006, Poche, 61 pages, € 2,40

Très bien. Cependant, je n’arrive toujours pas à déterminer si Swift est ironique ou au contraire sérieux lorsqu’il propose que l’on mange les enfants des pauvres et que l’on fasse porter aux vagabonds une sorte d’étoile jaune.

L’astronomique somme qui nous revient nous est délivrée sous la forme d’un bon d’achat. Il nous faut donc trouver un livre, ou autre chose, en lequel réinvestir ce capital, et qui soit surtout digne de notre public qui, pour ainsi dire, nous l’offre − chacun pourra nous le dédicacer, s’il y tient. Nous avons bien une idée − parfaitement déviante. Mais nous restons évidemment ouverts à toute suggestion, surtout si elle vient de toi, cher-e lecteur-trice.

________________________

[1]Remarquez l’allitération - ou assonance, comme vous voulez.

[2] Et non socialo-communiste.

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