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November 16 2011

16:34

Le sanglot du grand masturbateur

Qui se perd par hasard ou par vice sur l’un ou l’autre site pornographique découvre vite des invariants dans les descriptions du matériel excitatoire proposé. La plupart du temps, il s’agit d’une mise en exergue du plaisir féminin. Des variations sur la phrase type : « cette/ces fille(s) prend(nent) plaisir à faire ceci et/ou cela » − ce qui autorise un nombre de combinaisons impressionnant, et ouvre par là même un espace de liberté très propice à la créativité littéraire : dans pornographie, il y a graphie.

Servir authentiquement la science impose comme un impératif au chercheur consciencieux d’épouser au plus près l’objet étudié, au point de risquer de souiller son âme de façon indélébile et de perdre toute innocence dans un geste faustien, lorsqu’il s’attaque à des sujets ténébreux. Ne fuyant pas devant cet impérieux devoir, nous avons hélas ! dû pécher en pêchant [1] quelques exemples pour illustrer notre propos.

Lecteur, si tu es toujours mineur, il est peut-être temps pour toi de détourner ton regard de cette page, et de ne découvrir la suite que lorsque tu auras soufflé le nombre suffisant de bougies − la tension provoquée par l’attente n’en procurera un plaisir que plus grand, et tu nous remercieras.

Quelques exemples, donc, de teasers :

« Idem pour une double vaginale, la garce ne recule devant rien, elle fait tout, elle aime la bite, et avoir les trous bien dilatés, c’est son plus grand kiffe ! »

« La salope prend son pied avec la double pénétration ! Son trou de balle est bien dilaté et les gars défilent dans son anus chacun leur tour afin de rassasier cette pétasse. »

« La garce aime tellement la bite, qu’une seule ne lui suffit plus ! »

« Son rodéo est formidable et elle prend vraiment son pied ! La pétasse en prend plein la chatte et crie de joie ! »

« Que ce soit dans la bouche ou dans la chatte, la bite n’a plus de secrets pour elle ! Cette pétasse adore baiser, ça se voit ! »

« Deux chanceux débarquent pour rassasier cette cochonne, qui n’hésite pas à les sucer en profondeur ! Cette pipeuse affamée en prend plein la bouche pour son plus grand plaisir ! […] Une bite n’est plus suffisante pour cette garce et elle entame très rapidement la double pénétration ! Cette fille aime le hard, ça se voit ! »

« Gia n’a droit à aucun répit et goûte très vite au plaisir de la double pénétration ! Elle hurle de joie quand ses deux trous sont comblés ! »

En revanche, dans ces juteuses descriptions, jamais, ou rarement, il n’est question du plaisir masculin. Au mieux, on explique que la/les fille(s) fait(ont) ceci et/ou cela parce que cela va donner du plaisir à l’homme. Mais la référence au plaisir de l’homme est, la plupart du temps, muette, non dite.

Or, à l’évidence, la scène filmée est censée donner du plaisir à celui qui va la regarder, et qui est usuellement un homme : c’est une vérité statistique difficilement contestable que le porno mainstream s’adresse en grande majorité aux hommes. Le plaisir masculin devrait donc au contraire s’afficher très clairement. Au lieu de quoi les stigmates du plaisir sont presque invisibles sur l’homme : elles se limitent la plupart du temps aux dernières secondes consacrées à la décharge finale, lorsque l’étalon est à l’acmé de ce que lui permet son idiosyncrasie physiologique.

Du reste, on ne voit que très rarement l’homme en son entier. Dans le porno, l’homme n’est qu’une bitte : son corps en est réduit à son phallus. A contrario, le corps de la femme accède à une dignité plus grande : hors les plans gynécologiques, il arrive que l’on s’attarde sur elle en son entier. Preuve de cette disparité : dans ces films, hormis quelques vieilles gloires roccosiffrediennes, l’acteur reste la plupart du temps anonyme, alors que les actrices parviennent plus facilement à la renommée. L’homme n’est qu’un figurant, au mieux un second rôle, un faire-valoir, pendant que les projecteurs sont braquées sur la femme dont le plaisir tient le rôle principal.

Mais quel est en fait ce plaisir pris par ces femmes dans ces films que ces descriptions nous promettent ? Les actrices en manifestent tous les signes, notamment par ces cris effrayants à en rendre un ours timide, devant montrer, voire démontrer l’orgasme. Plaisir bien souvent simulé − et en ce sens, les pornostars méritent parfaitement le titre d’actrices −, qui donc est en grande partie artificiel. Le plaisir féminin est par conséquent bien un impératif : s’il ne résulte pas naturellement des acrobaties périlleuses, on le forcera à exister.

Pourquoi cette obsession du plaisir féminin manifesté ? Est-ce une façon pour l’homme de se rassurer en se disant que la femme prend du plaisir à l’exercice ? Est-ce parce que l’homme veut faire jouir plutôt que jouir ? Parce que pour lui, le jouir passe par un faire-jouir sur le mode de l’empathie : sentir comme si on était « à la place de » ?

Avant tout, il y a ceci : l’idée de la salope. Ces pornos mettent en scène la plupart du temps des rapports de domination par le jeu de situations humiliantes et dégradantes à l’endroit du « sexe faible » qui, pour le coup, l’est vraiment : voire par ailleurs le cas de l’ami Max Hardcore. Le spectateur homme qui éprouve du plaisir à contempler ce genre de spectacle, où la femme est viandifiée, répugnerait à coup sûr qu’on le traite lui-même de la sorte. Ce qui est en scène est donc une situation où l’on ne devrait pas prendre de plaisir, mais où, paradoxalement, la femme exhibée en est inondée, au point d’en déborder littéralement.

La thèse latente de tout cela ? Le rapport sexuel est dégradant ; il ne faut pas éprouver de plaisir durant l’acte sexuel ; l’homme n’en éprouve pas ; seule la femme peut et doit en éprouver ; celle qui en éprouve est une salope ; plus elle en éprouve et plus elle l’est.

Dans cet entêtement de l’homme à ne pas vouloir reconnaître qu’il a du plaisir durant l’acte, il y a donc comme un refus de la jouissance. Comme un fond de vieille culpabilité ; un vieux fond de culpabilité peut-être même chrétienne : c’est sale, il ne faut pas aimer cela, seule la femme aime, et elle doit pour cela être suppliciée pour ne pas être restée vierge. Conséquence de sa luxure, le supplice devient même cause de celle-ci, tant la femme est perverse. Le porno rend coupable la femme, coupable, à nouveau coupable après avoir croqué la pomme en ces temps ancestraux. Elle est une salope, elle ne veut que jouir ; parce qu’elle veut du plaisir, l’homme, finalement, cède. Si elle n’était pas une salope, jamais l’homme ne jouirait. Le scénario de tout ce type de de pornos (il faudrait évidemment nuancer) n’est ainsi rien d’autre que celui du péché originel.

Le porno se pensait l’apogée de la libération des mœurs : enfin le plaisir sexuel peut-il être filmé et la femme jouir sans entraves ! En fait, il n’est qu’une version sécularisée de la genèse, en ce qu’il met en scène un plaisir coupable dont il rejette la responsabilité sur Ève pendant qu’Adam fuit la sienne, sous le regard d’un spectateur en position de Dieu jugeur, qui inconsciemment sanglote d’éprouver tant de plaisir à regarder, avec sa main posée là où l’on devine.
_______________________
[1] L’accent circonflexe fait toute la différence entre le piscare et le peccare, que l’on confond parfois trop hasardeusement en raison de leur homophonie en langue française.


La pornographie ou l’épuisement du désir

Maria Michela Marzano-Parisoli. Hachette 2007, Broché, 294 pages, € 4,99

September 08 2011

17:08

Comment Martin (Heidegger) a pécho Hannah (Arendt)

On se souvient que Martin (Heidegger) avait « un piège à fille, un piège tabou, un joujou extra, qui fait crac boum hu : les filles en tombent à ses [mes] g’noux » (© Jacques Dutronc Jacques Lanzmann). Cette arme, c’était une lettre d’amour type que Martin n’hésitait pas à envoyer à toutes ses conquêtes, ce qui énervait beaucoup sa femme Elfride.

Parmi les destinatrices de cette merveilleuse lettre d’amour, il y eut évidemment Hannah (Arendt). Cependant, j’ignorais encore le récit de leur rencontre. Hans (Jonas) eut l’honneur de recueillir une confidence de la part de Hannah à ce sujet. Et comme Hans n’a jamais su tenir ni sa langue, ni sa plume, il a tout raconté. Et comme j’aime bien les potins, je reproduis :

Hannah, étudiante en philosophie de fraîche date, était venue à Marbourg lors du semestre d’hiver 1924-1925 pour Heidegger, comme tous ceux de Königsberg, juifs d’origine qui avaient suivi son appel secret. Elle me confia ceci : à un moment, lors de ce premier semestre, elle était allée voir Heidegger à propos de ses études. L’heure de réception eut lieu au crépuscule et une certaine obscurité se répandait déjà dans la pièce car il n’avait pas allumé la lumière. À la fin de l’entretien, lorsque Hannah se leva pour prendre congé, Heidegger l’accompagnant jusqu’à sa porte, quelque chose d’inattendu se produisit, pour reprendre les termes de Hannah : « Tout à coup, il se mit à genoux devant moi. Je m’inclinai et de sa position il leva les bras vers moi et je pris sa tête entre mes mains ; il me donna un baiser que je lui rendis. » C’est ainsi que cela commença. Ce n’était pas le début ordinaire de la séduction d’une étudiante par son professeur, ni la soif d’aventure d’une étudiante cherchant à séduire un professeur ; au contraire, tout se déroula de façon hautement dramatique, à un niveau d’émotion qui conféra d’emblée à leur relation un caractère absolument exceptionnel. Heidegger avait jeté son regard sur elle. Elle n’était point la seule, car de temps à autre, je ne l’appris que plus tard, il s’intéressait aux étudiantes, et je n’ai pas entendu dire qu’une d’entre elles lui ait jamais résisté.

Hans Jonas, Souvenirs, p. 83, cité in Roger Dadoun, « Héraclitiques : du denken en-tant que-bunker stukas & panzer : ailes-heil du « penser » en-tant-que-tank » in Brohm, Dadoun, Ollier, Heidegger, le berger du néant : critique d’une pensée politique, Paris, Homnisphères, 2007, p. 44-45.

Martin appréciait ainsi défourailler au moins autant qu’un ex-directeur du FMI, ex-futur président de la Sainte République Française. Mais ses méthodes étaient autrement moins brutales : génuflexion presque kowtowesque dans un premier temps pour appâter la proie ; lettre d’amour métaphysique et jargonneuse ensuite pour ferrer le poisson. Mesdames, sachez à ces signes reconnaître un nazillon aux ambitions philosophiques affichées, mais qui ne veut simplement que vous prendre sous sa couche.

Époque bénie d’avant Sein und Zeit, lorsque Martin était moins connu ! Il avait alors 35 ans, elle 18. Il était son Pygmalion, elle sa lolita. Las ! Cette relation cessa quelques mois plus tard, Hannah partant pour Fribourg, laissant Martin à ses amours de Marbourg. Martin ne reviendra que quelques temps plus tard à Fribourg : en 1928 comme successeur à la chaire d’Husserl, et surtout à partir de 1933 comme recteur de l’Université, pour faire la chasse au juifs. Heureusement, en 33, Hannah était déjà réfugiée en France.

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Heidegger, le Berger du Neant

Brohm. Homnispheres 2007, Broché, 192 pages, € 9,33

March 03 2011

22:22

Le philosophe doit-il se marier ? Et mourir en Socrate plutôt qu’en Nietzsche

Les rapports des philosophes au mariage, au couple, à l’union, ont toujours été compliqués. Il n’y a qu’à voir la façon dont Sartre est parvenu à arnaquer Simone de Beauvoir avec sa subtile distinction entre « amour contingent » et « amour nécessaire » : c’est en assénant ce genre de choses aux femmes que l’on se retrouve après avec des pavés féministes, des gender studies et, encore plus grave, Judith Butler.

Nietzsche, qui avait, comme on sait, de nombreuses idées très arrêtées sur bien des sujets, en avait également sur la question du mariage. Selon lui, ne pouvait prétendre être philosophe celui qui ne fuyait pas coûte que coûte tout engagement.

C’est ainsi que le philosophe repousse avec horreur le mariage et tout ce qui pourrait l’y inciter, − le mariage comme obstacle funeste sur son chemin vers l’optimum. Quel grand philosophe jusqu’ici a été marié ? Héraclite, Platon, Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant, Schopenhauer − eux ne l’étaient pas ; bien plus, on ne sautait même pas se les figurer mariés. Un philosophe marié relève de la comédie, telle est ma thèse : et l’exception qu’est Socrate, le méchant Socrate s’est marié, semble-t-il, par ironie, rien que pour démontrer cette thèse-là.

Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale, Troisième traité, § 7.

Nietzsche savait s’écouter. Il ne se maria pas, et préféra le ménage à trois en compagnie de Paul Rée et Lou Andreas-Salomé, avec cependant un succès très mitigé. Les seuls êtres qu’il enserra ensuite ne furent plus que ceux qui lui transmirent cette syphilis qui lui sera fatale, et aussi ce cheval qu’il enlaça en sanglot, tout ça parce que son cocher le battait − naissance de la tragédie, de sa tragédie.

Socrate était quant à lui marié à Xanthippe, qui était une mégère notoire et redoutée. Pour Nietzsche, Socrate ne l’aurait épousée que pour montrer qu’il ne fallait pas se marier. La légende raconte qu’un jour, elle lui vida le pot de chambre sur la tête. Diogène Laërce rapporte en effet :

À Xanthippe qui, l’injuriant d’abord, allait ensuite jusqu’à l’arroser : « Ne disais-je pas, dit-il, que Xanthippe en tonnant ferait aussi la pluie ? »

Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre II, 36.

Socrate avait le sens de l’humour. Qui peut-être n’était pas très apprécié de sa douce et tendre − cas classique.

À Alcibiade, qui disait que Xanthippe, quand elle l’injuriait, n’était pas supportable, « Pourtant moi, dit-il, j’y suis habitué, exactement comme si j’entendais continuellement des poules ; et toi, d’ailleurs, dit-il, tu supportes les oies quand elles crient ? » L’autre lui répondant : « Mais elles me donnent des œufs et des oisons », « Moi aussi, dit-il, Xanthippe me donne des enfants. »

Socrate était peut-être même un brin misogyne, pour réduire Xanthippe au seul rôle de pondeuse. Mais c’est qu’il se murmure qu’il préférait les beaux éphèbes, tel que, justement Alcibiade.

Une fois que, sur la place publique, elle l’avait dépouillé de son manteau, ses disciples lui conseillaient d’user de ses mains pour se défendre : « Oui, par Zeus, dit-il, pour que, pendant que nous échangeons des coups, chacun de vous dise : « Bravo, Socrate », « Bravo, Xanthippe » ? » Il avait commerce, disait-il, avec une femme acariâtre, tout comme le cavaliers avec des chevaux fougueux. « Eh bien, dit-il, tout comme eux, une fois qu’ils les ont domptés, maîtrisent facilement les autres, moi, de même, qui ai affaire à Xanthippe, je saurai m’adapter aux autres humains. »

On aura compris, à l’exemple de Socrate et de Xanthippe, que si, pour Nietzsche, le philosophe doit se méfier du mariage, c’est parce qu’une femme n’est qu’une entrave, un obstacle, un problème duquel il faut rester éloigné. L’institution maritale a toutes les chances d’empêcher le philosophe d’atteindre son « optimum de conditions favorables, dans lesquelles il peut déployer toute sa force et atteindre le maximum de son sentiment de puissance », dit Nietzsche. Il faut penser et faire comme Bouddha : « étroite, pensa-t-il, est la vie domestique, lieu d’impureté ; la liberté est dans l’abandon de la maison » : »et sur cette pensée, il quitta la maison ». L’idéal ascétique du célibat pourra alors être la condition de possibilité de quelque chose de plus grand.

Mais, n’en déplaise à Nietzsche, ne connait-on pas certains philosophes ayant été mariés ? Philippe Choulet, qui a présenté le texte dans l’édition GF, ajoute à la note 318 :

On peut compléter la revue des effectifs, en remarquant que Aristote, Hegel et Marx étaient mariés ; or, ils sont tous, en effet, même si c’est à des degrés divers, des philosophes de la dialectique : serait-ce que celle-ci représente la synthèse ou la solution qui peut mettre fin à la contradiction et à l’antithèse qu’est la scène de ménage ?

La dialectique comme solution de la scène de ménage ! Voilà ce qui permettrait aux philosophes mariés de gérer les contradictions du mariage. Mais quoique motrice, la dialectique n’est cependant pas sans dégâts. Jean-Marie Brohm, grand penseur trosko-marxiste contemporain, remarque ainsi − sans rire − dans Les principes de la dialectique (à vendre pour 5 EUR au lieu de 25 chez Mona Lisait − d’aucuns diront que c’est encore trop cher) :

Ainsi les contradictions internes au sein d’un couple trouvent immédiatement à s’exporter sur le voisinage, provoquant à leur tour l’exacerbation des contradictions internes des couples amis et créant de cette façon une concaténation de contradictions.

Jean-Marie Brohm, Les principes de la dialectique, p. 207.

Au Ve siècle, dans le quartier d’Athènes que fréquentait Socrate, ça devait ainsi concaténer sévère de la contradiction. La cigüe fut sans doute la synthèse sur laquelle le conflit domestique socratique aboutit. La mort de Socrate ? Non pas un procès en hérésie philosophique, politique ou religieuse, comme on l’a cru jusqu’alors, mais simplement le dernier épisode de la longue scène de ménage à laquelle se livraient Socrate et Xanthippe dans les rues athéniennes.

On s’interrogeait depuis toujours − surtout Nietzsche − sur les derniers mots de Socrate :

Criton, nous devons un coq à Esculape. Payez cette dette, ne soyez pas négligents.

Platon, Phédon, 118a.

On a tout imaginé derrière cette sentence ; d’après Nietzsche, c’était là l’aveu, ou au moins le symptôme d’une santé décadente. En fait, on saisit désormais mieux le sens de ces paroles : ce coq que Socrate voulait sacrifier aux Dieux, ce devait être cette poule, cette oie de Xanthippe !


Généalogie de la morale

Philippe Choulet (Introduction). Flammarion 2000, Poche, 278 pages, € 5,50


Vies et doctrines des philosophes illustres

Laerce Diogene. Le Livre de Poche 1999, Poche, 1398 pages, € 25,65


Les principes de la dialectique

Jean-Marie Brohm. Editions de La Passion 2003, Broché, 254 pages, € 19,00


Phédon

Platon. Flammarion 1999, Poche, 448 pages, € 8,32

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April 29 2010

10:35

Coupons court à la circoncision

Moïse MaïmonideIl est des pratiques religieuses dont le degré de rationalité laisse pantois l’athée que je suis. Ainsi en est-il de la circoncision, rituel constitutif de certains cultes tels que l’islam ou le judaïsme, qui se ressemblent et se rassemblent au sujet de nombreuses superstitions. Rituel qu’évite depuis longtemps (Concile de Jérusalem) le christianisme, auquel on doit faire grâce d’avoir autorisé la bigoterie sans avoir affaire à cette odieuse meurtrissure.

Quels sont les motifs qui commandent à cette effroyable décision de raccourcir ce que la nature, qui ne fait parait-il rien en vain, avait pourtant fait long ? Si on lit la bible (juste la Genèse - la suite est beaucoup plus ennuyeuse), on apprend que c’est Dieu lui-même qui, un beau jour, l’a imposé à Abraham (qui alors ne se nommait que Abram) :

« [Dieu parle - je coupe le texte par endroits, car parfois, Dieu fatigue si terriblement son lecteur que ça en donnerait presque une idée des souffrances des enfers] Voici comment vous garderez l’alliance que je traite avec vous et avec ta descendance après toi : tout mâle parmi vous sera circoncis. Vous vous circoncirez comme signe d’alliance entre vous et moi. À l’âge de huit jours, tout mâle parmi vous sera circoncis, dans toutes vos générations. [...] On devra circoncire celui qui est né dans ta maison et celui qui est acquis avec ton argent. [...] Un mâle incirconcis, qui n’aura pas subi la circoncision dans sa chair, sera retranché du milieu de son peuple : il aura rompu mon alliance. »

Genèse, 17.

Abraham, manquant de tuer son fils IsaacAbraham est bête et discipliné. Il fait ce que Dieu lui ordonne, sans réfléchir, comme lorsqu’il sera prêt à sacrifier son fils Isaac, simplement parce que Dieu lui a demandé (ce qui outra beaucoup Kant La religion dans les limites de la simple raison, p. 143 −, qui, lui, assure qu’il se serait férocement rebellé contre un tel commandement - on peut le croire). Bien que son âge ait allègrement dépassé les fameux « huit jours » recommandés - il a en effet 99 ans -, il coupe tout ce qui dépasse, et signe ainsi avec son sang et son gland l’alliance entre Dieu et son peuple. Il mourra ensuite à l’âge de 175 ans, bien précocement cependant si l’on en juge pas Mathusalem, qui s’éteindra à 969 ans - mais qui, lui, n’était pas circoncis : c’est peut-être pour ça.

Débat aussi éternel que Dieu est censé l’être. Faut-il prendre tout ceci au pied de la lettre ? Faut-il couper le zizi de tous les mâles par obéissance au Tout Puissant, simplement parce que Dieu l’a dit, ou parce que c’est écrit que Dieu l’a dit, ou parce que quelqu’un dit que c’est écrit que Dieu l’a dit ? Que faut-il comprendre en fait derrière cette injonction ? Quelle signification latente derrière ce sens manifeste ?

Les théologiens en discutent toujours. Certains courants du judaïsme réformé (ou libéral) proposent ainsi d’abandonner ce rite qu’ils jugent d’un autre âge. Mais d’autres essayent au contraire de justifier rationnellement cette pratique irrationnelle : car philosophie, théologie, religion, foi, raison et révélation parlent d’après eux un même langage ; Dieu ordonne aux masses des choses qui, par-delà leurs aspects parfaitement déconcertants au premier abord, sont tout à fait légitimes et fondées si on les regarde plus attentivement à la lumière de la raison.

Michel OnfrayDu temps du Traité d’athéologie, du temps où Michel Onfray aimait bien Freud (il l’usait abondamment pour montrer que la religion c’est mal, avant de se rendre compte que la psychanalyse c’était tout aussi mal), celui-ci avait eu la bonne idée sur cette question de la circoncision de citer le Guide des égarés de Moïse Maïmonide, théologien juif du XIIe siècle, qui donne certains arguments parfaitement éclairants.

Le but du livre de Maïmonide, comme son titre l’indique, est de sauver les brebis égarées qui, telles des ânesses de Buridan, se sentiraient perdues entre foi et raison, sans savoir laquelle choisir. Pour Maïmonide, pas de contradiction entre les deux, et il n’y a pas lieu de faire un choix. S’il est écrit qu’il faut se circoncire, c’est que c’est fondé. Mais pour quelles raisons ?

  • Serait-ce pour « achever ce que la nature avait laissé imparfait » ? En bon aristotélicien (voir le très bon Traité des huit chapitres qui tente de concilier l’éthique d’Aristote et la morale juive), Maïmonide réfute cette idée. Si le prépuce est là, c’est en effet bien pour quelque chose. Maïmonide juge même le prépuce très utile. Il n’est pas comme l’appendice du gros intestin. Pourquoi alors s’en débarrasser, et commettre cet affront contre la nature ?
  • Serait-ce afin que les partisans d’une même religion puissent se distinguer « par un même signe corporel qui leur est imprimé à tous » ? C’est là une raison très importante selon Maïmonide. La circoncision possède une fonction totémique (voir Durkheim), permettant aux fidèles de se reconnaître entre eux. Se meurtrir le zizi, remarque-t-il, ce n’est pas rien : seul le vrai fidèle en est capable, et c’est une preuve solide de foi, de sa volonté d’appartenir au groupe. Mais est-ce simplement cela ?
  • En fait, un motif tout aussi important que cet argument sociologique est d’ordre moral. Citons in extenso :

    « Le véritable but, c’est la douleur corporelle à infliger à ce membre et qui ne dérange en rien les fonctions nécessaires pour la conservation de l’individu, ni ne détruit la procréation, mais qui diminue la passion et la trop grande concupiscence. Que la circoncision affaiblit la concupiscence et diminue quelque fois la volupté, c’est une chose dont on ne peut douter ; car, si dès la naissance on fait saigner ce membre en lui ôtant sa couverture, il sera indubitablement affaibli. [...] Et qui donc a le premier pratiqué cet acte ? N’est-ce pas Abraham, si renommé pour sa chasteté ? »

    Moïse Maïmonide, Le Guide des égarés, Paris, Verdier, p. 606.

La circoncision du temps des RamsèsChose remarquable, dans ces trois arguments, la raison hygiéniste et sanitaire, qui est typiquement la première, voire la seule avancée aujourd’hui, n’est absolument pas présente. Ôter le prépuce par prévention des maladies et infections est quelque chose qui ne vient pas à l’esprit. Cette raison ne semble au contraire être que très récente : le XIXe siècle tout au plus. Elle ne saurait justifier cette pratique, qui sans doute était tout sauf hygiénique et sanitaire il y a plusieurs siècles, étant donné l’état des hôpitaux publics, cliniques et autres CHU en ces temps prépasteuriens où vécurent Abram-Abraham et Maïmonide.

Pour Maïmonide, la raison de la circoncision est, en effet, toute autre, et tient dans les rapports entretenus entre plaisir et procréation. Pour citer Onfray, qui résume et interprète :

« Cette opération vise et veut l’affaiblissement de l’organe sexuel ; elle recentre l’individu sur l’essentiel en évitant de le voir gâcher par des présomptions érotiques une énergie mieux employée à la célébration de Dieu ; elle affaiblit la concupiscence et facilite la domination de la volupté. À quoi on peut ajouter : elle altère les possibilités sexuelles, empêche une jouissance pure, pour elle-même ; elle écrit dans la chair et avec elle la haine du désir, de la libido et de la vie ; elle signifie l’empire des passions mortifères à l’endroit même des pulsions vitales ; elle révèle l’une des modalités de la pulsion de mort retournée contre autrui pour son bien, comme toujours… »

Michel Onfray, Traité d’athéologie, Paris, Livre de Poche, p. 153.

Peut-être la circoncision manque-t-elle d’accomplir parfaitement cet objectif. En effet, aux dires de certains sexologues s’appuyant sur l’expérience de femmes ayant eu l’audace comparatrice de fréquenter plus d’un homme, il paraitrait qu’une verge circoncise fait se durcir le gland (puisque plus rien ne vient le protéger), faisant devenir celle-ci plus endurante, car moins sensible aux frottements des incessants va-et-vient. Comme si une « ruse du plaisir » ferait renaître celui-ci alors même qu’on pensait l’avoir chassé. (Hypothèse cependant discutable en raison de son présupposé établissant comme norme et acmé du bon plaisir sexuel la plus grande durée possible du rapport, culpabilisant éjaculateurs précoces, et cherchant peut-être à faire jouir les femmes comme des hommes. Mais passons.)

Jouissez sans entraveReste que, en tout cas, la circoncision a été conçue et pensée dans cette fin alors explicite (qu’elle parvienne ou non à l’atteindre) de permettre une procréation sans plaisir - et non pas un plaisir sans procréation, comme l’autorisent aujourd’hui parfaitement les moyens contraceptifs : la circoncision, et évidemment aussi l’excision, sont des anti-préservatifs, des anti-pilules. Elles accomplissent la fonction inverse. Freiner le désir et le plaisir en coupant les freins, mais maintenir toutefois vivantes les fonctions procréatrices. Dissocier plaisir et reproduction pour n’autoriser, à l’inverse de 68, que le second terme. Non pas jouir sans entraves, mais entraver la jouissance.

Si cette pratique s’emparent alors des jeunes enfants à peine ceux-là sortis du ventre, c’est, d’après Maïmonide, pour quatre raisons :

  1. Tout d’abord, une raison pratique. Très simplement parce qu’il se peut qu’une fois adulte et autonome, ou même une fois un peu plus grand, l’enfant chétif de naguère se refuse à cette pratique, se débatte, et aille jusqu’à se défendre et mordre ses assaillants. À huit jours, il est beaucoup plus simple de le maîtriser. Du reste, on ne lui demande pas son avis. On entend souvent le politiquement correct d’aujourd’hui professer dans un affligeant relativisme que la circoncision est quelque chose de parfaitement soluble dans la république et la démocratie (cela à pourtant de quoi choquer autant, sinon plus que la burqa), pour peu que l’on demande avant l’avis de l’enfant intéressé ; Maïmonide a, lui, bien compris que, statistiquement, les chances qu’un enfant accepte la mutilation décroissent à mesure qu’il grandit.
  2. Une raison psychologique ensuite. Car quand bien même l’enfant, une fois plus âgé, accepterait de bon cœur de sacrifier une partie de son organe et de ses futurs orgasmes, il se peut que son imagination le fasse appréhender de passer au scalpel (dont je n’ose m’imaginer l’équivalent à l’époque de Maïmonide ou d’Abraham). Plus l’enfant est jeune, et moins est puissante sa faculté d’imaginer la souffrance qu’il va devoir endurer quant à cette pratique que, dixit Maïmonide, « une grande personne trouve terrible et cruelle. » Moindres sont les chances qu’il comprenne adéquatement la terrible chose à laquelle il s’avance, et moindres sont les chances qu’il s’y refuse.
  3. Une autre raison psychologique, mais qui concerne cette fois moins l’enfant que ses parents. Ceux-là, d’après Maïmonide, sont moins attachés à leur enfant lorsque celui-ci vient de naître que lorsque celui-ci est plus âgé. Lorsque la société (car il s’agit bien d’elle) s’empare de l’enfant pour s’occuper de son pénis à peine ceux-là sorti du ventre, moindres sont les chances que les parents lui refusent sa progéniture, les sentiments d’empathie étant beaucoup moins développés.
  4. Une raison physiologique enfin. Le bifteck est en effet beaucoup plus tendre lorsqu’il est tout jeune, et il se coupe beaucoup plus facilement qu’une vieille carne.

CirconcisionVoici toutes les raisons, selon Maïmonide, qui fondent l’objet de la circoncision (permettre de se reconnaître ; permettre la procréation sans plaisir) et sa cible, les jeunes enfants (ils ne se débattent pas ; ils ne savent pas de quoi il s’agit ; les parents y sont moins attachés ; leur viande se coupe plus facilement). Tout cela au motif que :

« Il ne faut pas trop se livrer à l’amour physique, comme nous l’avons dit ; mais il ne faut pas non plus l’anéantir complètement. [...] Cet organe doit donc être affaibli par la circoncision, mais non pas être entièrement déraciné ; au contraire, ce qui est naturel doit être laissé dans sa nature, mais on doit se garder des excès. »

Chacun jugera alors de s’il faut couper court à ce qui coupe court.


Le Guide des égarés, suivi du

Collectif (Traduction). Verdier 1983, Broché, 689 pages, € 22,80


Traité d’athéologie

Michel Onfray. LGF 2006, Poche, 315 pages, € 5,70

March 16 2010

10:53

Masturbation et contrôle social

Diogène le CyniqueDans Le sexe en solitaire : Contribution à l’Histoire culturelle de la sexualité, Thomas Laqueur se pose la question de la masturbation, et notamment celle-ci : pourquoi a-t-on considéré, à un moment donné, que ça rendait sourd ? Entendons : pourquoi a-t-on tout fait, à un moment historique bien précis, pour considérer la masturbation comme une déviance, comme un fléau, comme quelque chose immanquablement corrélé à la folie, à la maladie, voire à la délinquance ?

L’une des idées défendues pour rendre compte de cette obsession anti-masturbatrice, qui nait au XVIIIe siècle et s’épanouit au XIXe siècle, qui, entre autres, attachait les mains des enfants pour qu’ils ne puissent pas faire des choses trop honteuses la nuit, est que l’onanisme, en tant que plaisir solitaire, permet d’échapper au contrôle social.

Touche-toi, caresse-toi, et tu peux te donner du plaisir sans que personne ne le voit. Tu deviens autonome, auto-suffisant, indépendant quant à ta sexualité. Cela aurait déplu à une société qui au contraire cherchait à resserrer l’étau autour des subjectivités. À l’heure où les sociétés disciplinaires se convertissaient au panoptisme, la masturbation permettait aux individus de se soustraire au contrôle (en premier lieu visuel, mais aussi scientifique et éthique) de la sexualité : celle exercée par l’Église, par les médecins, par la société.

Ceinture anti-masturbationD’où l’invention de tout un tas de mythes pseudo-scientifiques pour dissuader les adolescent-e-s de glisser leurs mains dans leurs culottes : la surdité, l’hygiène, la perte de tonus, d’énergie (il y a un texte de Kant amusant et symptomatique à ce sujet). De mythes théologiques : que le petit Jésus te voit même quand personne ne te voit, et qu’il n’est pas du tout content lorsque tu utilises ta sainte semence pour autre chose que de te reproduire. De mythes éthico-politiquo-moraux : que c’est à la fois contre-nature et contre-culture. D’appareils contraignant mécaniquement les individus dans leur corps : attachement des mains, camisoles de force, ceintures de chasteté tant féminines que masculines, mais aussi excision et circoncision dans certains cas. De dispositifs détournant les individus de cette odieuse pratique en incitant à en pratiquer d’autres : dixit Pierre de Coubertin lui-même, le sport, solution à la branlette préférable à cette autre qu’est la guerre ; mais également peut-être la psychanalyse.

La masturbation empêcherait que la société puisse contrôler finement les individus, et, partant, c’est pourquoi il faudrait l’interdire. Dans tout masturbateur se cache un rebelle potentiel. Interrogeons-nous sur le sens contemporain du mot « branleur » : un branleur est quelqu’un qui ne fait rien, au mieux un oisif, un paresseux, un fainéant, au pire un déviant, un rebut de la société, quelqu’un empêchant les choses de fonctionner comme elles le devraient. En ce sens, les obsessions anti-masturbatrices participeraient à ces tactiques permettant de mettre les individus au travail. Voir par ailleurs : L’open space et le panoptique, le pouvoir et le travail, « Just do It! » Comment Nike a changé ma vie, Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Le télétravail, stade suprême du capitalisme.

Pourtant, et c’est-là mon problème avec le texte de Laqueur - mais sans doute devrais-je finir de le lire plutôt que de parler comme un cuistre, car peut-être anticipe-t-il cette objection -, plus je la considère, et plus j’ai le sentiment que la masturbation, si on l’autorise, si on la développe, si on l’organise, peut constituer au contraire un moyen de contrôle social très efficace.

Jean-Jacques RousseauLa masturbation permet en effet une sexualité intime, qui fait l’économie de l’intersubjectivité. « Plaisir artificiel », d’après Rousseau elle peut parfois être préférée à la sexualité « classique ». Plus besoin dès lors d’une organisation sociale de la sexualité. Toute cette population organisant la prostitution n’est par suite plus nécessaire : pourquoi des prostitué-e-s pour se soulager alors que l’on peut le faire soi-même ?

La prostitution se transforme alors en pornographie. Étymologiquement, « pornographie » signifie « écrit sur la prostitution » : il s’agit d’un dérivé, quelque chose qui permet d’en réaliser la fonction indirectement, de manière immatérielle. La plupart des avantages sans la plupart des inconvénients. Une forme modifiée : autant de différences entre la pornographie (contemporaine, qui revêt avant tout la forme du film, et plus celle de l’écrit, comme avec Sade ou Sacher Masoch) et la prostitution qu’entre le cinéma et le théâtre.

Adroitement conjointe à la pornographie, la masturbation conduit à une sexualité qui ne sort plus de chez elle, où la sexualité des individus n’est plus fixée ni au bordel, ni dans les camionnettes, ni dans les bois, ni dans le lit conjugal, mais chez eux. Avec l’Internet, il n’est même plus besoin d’aller au sex shop ou dans les raillons du fond cachés derrière les sombres rideaux des video clubs pour louer un DVD. Vous pouvez les télécharger d’un clic, et d’un autre clic vous faire livrer par pli discret en 48H vibromasseurs, poupées gonflables et autres sex toys.

Une sexualité ainsi organisée devrait aboutir à une baisse tendancielle des rapports sexuels intersubjectifs, tant choisis (dans un cadre légal : mariages, etc.) que subis (viols). Elle permet d’éviter le contact en chair et en os, comme dirait Husserl : l’intersubjectivité pourrait toujours exister, mais sans rapport charnel direct. Il y aurait toujours au moins une médiation : une webcam, un chat dans le cas de l’Internet.

Lorsque la masturbation est permise, en vidant le corps et l’esprit de ses humeurs, elle assagit l’individu. Trois voies, nous dit Coubertin, pour éviter la crise d’adolescence : l’amour, la guerre, le sport. Opter pour la solution de l’amour, mais un amour pornographique et masturbatoire, permet de vider les individus et ainsi de les tenir tranquilles avec un moindre coût social.

Un tel agencement de la sexualité paraît se développer aujourd’hui. Mais si autoriser la masturbation et la laisser s’organiser ainsi paraît si efficace, pourquoi fut-elle brimée, et n’est-ce qu’aujourd’hui qu’elle apparaît ? Pourquoi la société s’est-elle si longtemps interdit un tel mécanisme de contrôle ?

Simone VeilPeut-être parce que les objectifs étaient différents. L’interdiction de la masturbation au XVIIIe et XIXe siècle avait pour importante conséquence de ne produire une sexualité qui ne soit qu’intersubjective : viols, mais aussi mariages. Elle permettait ainsi une production de naissances, de population, nécessaire à une société qui avait besoin de main d’œuvre. Aujourd’hui, la production de naissance paraît être un objectif de deuxième ordre : en témoigne l’IVG et la contraception qui, tant bien que mal, s’est imposée comme une évidence.

À des objectifs différents, un positionnement sur la sexualité et la masturbation différent. Pro-masturbation et anti-masturbation correspondent à des arts de gouverner la sexualité différents. L’interdit correspond plus, globalement, à une anatomo-politique qui s’empare directement des corps pour les contraindre. L’autorisation, à une bio-politique qui n’agit non plus directement sur les corps pour gouverner les âmes, mais sur ce qu’ils consomment : nourriture, habitation, pornographie. Désormais, il semble qu’on n’agit plus sur la sexualité en attachant les mains des enfants et en enfermant les adultes dans des asiles, mais en organisant ce que les populations consomment.


Le sexe en solitaire

Pierre-Emmanuel Dauzat (Traduction). Gallimard 2005, Broché, 512 pages, € 28,40

February 12 2010

18:03

[www.endredi(t)] Retour sur l’affaire Bernard-Henri Lévy contre Jean-Baptiste Botul, un site de rencontres et Gainsbourg

Serge Gainsbourg (vie héroïque)Notre semaine fut principalement marquée par trois choses : l’affaire Bernard-Henri Lévy contre Jean-Baptiste Botul, un site de rencontres et Serge Gainsbourg.

Concernant le premier point, remarquons tout d’abord qu’il existe un site partisan de notre « nouveau philosophe », lequel est cependant désormais de moins en moins jeune : La Règle du jeu. En effet, comme on peut le découvrir en cherchant un peu, le directeur n’est nul autre que Bernard-Henri Lévy, et l’un des conseillers Jean-Paul Enthoven, entre autres père de son ex gendre. Dès lundi et le début de la polémique, on y retrouvait en avant première le « bloc notes » de BHL paraissant habituellement dans Le Point en fin de semaine, où il prenait le parti d’en rire, de reconnaître s’être fait piégé : Vive Jean-Baptiste Botul !

Puis, tout au long de la semaine, le site répertoria les différentes réactions de soutient à BHL : Jean Daniel soutient BHL, Christophe Barbier soutient BHL, Fernando Arrabal soutient BHL. Plus la réaction de BHL sur Europe 1, la longue hagiographie indigeste de Christine Angot et surtout la révélation, le scoop, le buzz : que Libération a fermé pas moins de trois forums (sûrement plutôt des sujets ?) sur cette affaire, soi disant parce que les commentaires n’étaient rien d’autre qu’insultants, voire antisémites. Oui. Etant fermés, on n’a malheureusement pas pu vérifier ce qu’il en était vraiment.

Concernant cette affaire, on ne trouvera sur ce site que des apologétiques. Ce qu’on ne peut évidemment pas lui reprocher. Il s’agit du site de l’auteur : si lui-même ne se défend pas, qui le fera ?

En revanche, on remarquera, et on saluera les modérateurs. Quoique tous les articles soient à sens unique, il arrive en effet que l’on trouve au détour d’un commentaire de lecteur des critiques parfois acerbes. Or, cela ne va pas de soi de les autoriser. L’équipe entourant Vincent Peillon censurait soigneusement tous les commentaires déposés sur le blog de l’intéressé pour ne laisser filtrer que ceux foncièrement positifs. Uniquement des dizaines de commentaires loueurs quant au lapin qu’il posa à Arlette Chabot, ce qui produisait l’effet d’une troublante et douteuse unanimité de l’opinion, que l’on ne trouve en général aussi univoque que dans les pays totalitaires.

On a déjà dit ailleurs ce que l’on pensait de cette affaire (celle de BHL, pas de Peillon). Errare humanum est, perseverare diabolicum : que BHL fut trompé par ce texte si bien fait n’est pas condamnable en soi ; ce qui l’est, c’est que tous les mécanismes sociaux prémunissant usuellement de telles erreurs furent mis en échec. La responsabilité est moins à imputer à BHL qu’à son fameux réseau - dont il est cependant en grande partie responsable - qui propagea cette formidable erreur sans la réfuter.

On y reviendra donc pas. Passons plutôt au second sujet qui nous intrigua cette semaine. Il s’agit du site de rencontres OkCupid. Celui-ci fut fondé par des mathématiciens/statisticiens sur un principe de questions/réponses à la conception desquelles les utilisateurs sont pleinement conviés. Ces questions sont d’une très grande diversité quant à l’objet. Elles peuvent porter aussi bien sur des questions sexuelles que sur des problèmes d’hygiène, de société, de politique. Le site se charge ensuite de mettre en relation les personnes ayant répondu aux mêmes questions et partageant le plus d’affinités.

L’essentiel n’est pas là. Il est dans ce que les concepteurs du site sont par suite capables grâce aux données entrées par les utilisateurs d’extrapoler sur le comportement des utilisateurs. Pas seulement quant à l’utilisation du site, pas non plus uniquement quant à leur habitudes amoureuses, mais sur l’ensemble des sujets auxquels chacun a répondu. Là où les instituts de sondage peinent à obtenir quelques milliers de personnes pour composer un échantillon, là où les sondeurs sont parfois amenés à payer les candidats pour qu’ils conçoivent de participer à une enquête, là où la patience des sondés est bien souvent mise en défaut, OkCupid parvient à fonder ses résultats sur des millions de réponses, à recruter des utilisateurs presque prêts à payer pour répondre, où ces derniers nourrissent un semblant d’addiction quant à ces questionnaires.

Ce site réalise le rêve du chef du service marketing, tout comme celui du sociologue. Disposer d’échantillons gigantesques sur les habitudes des individus, construire des profils types de différents sujets : analyse quantitative et qualitative. Il fallait avant contraindre et amadouer pour que les individus veuillent bien se prêter à ce type de recherches ; ils courent désormais volontiers vers ces programmes - quoique amadoué aussi par l’hypothétique âme sœur n’attendant que d’être trouvée.

Je n’épiloguerai pas de manière creuse sur le risque panoptiqual d’un tel dispositif où les individus construiraient peut-être aujourd’hui de bon cœur le savoir qui sera utilisé demain par le pouvoir pour mieux les contraindre. Je l’aurais fait il y a quelques mois ; mais j’ai muri - ou bien alors je suis devenu aveugle.

Je signalerai simplement quelques articles du blog où l’équipe de ce site donne certains résultats très intéressants, à la fois en ce qu’ils enseignent du comportement humain et de ce qu’ils laissent présager quant au futur profilage des individus permis par cette technologie ainsi que d’autres  : How Your Race Affects The Messages You Get, How Races and Religions Match in Online Dating, Death, Freedom, and Cold Winters. Je ne pense pas que le site monnaye encore ce type de résultat. Ce serait cependant une voie possible quant au modèle économique qu’il pourrait emprunter plus tard, le service étant encore entièrement gratuit.

Bon week end et bonnes lectures à tous. Je vous laisse avec la Marseillaise de Gainsbourg, non pas celle en reggae, mais celle chantée a cappella face aux parachutistes. À ce propos, allez voir le film de Joann Sfar. Il est très bon.

[There is a video that cannot be displayed in this feed. Visit the blog entry to see the video.]


Gainsbourg (Hors champ)

Joann Sfar. Dargaud 2009, Relié, 451 pages, € 36,27

February 07 2010

10:46

Pourquoi ils voilent leurs femmes

Le voile, la burka, le hijab

L’ISLAM : MILLE ET UNE NUITS D’AMOUR

Entre désir et peur

À cette « guerre des sexes » [celle qui voit, durant les premiers âges de l'Islam dans la péninsule arabique, les hommes mettre les femmes dans des harems] est venue s’ajouter au XIXe siècle une réaction de défense instinctive face à l’occupation coloniale, perçue comme un viol collectif, puis la néocolonisation, le nouvel ordre mondial, la domination des valeurs libérales et occidentales. Une réaction de repli vers la famille, la femme, le foyer, qui a parfois dévié vers une forme de puritanisme. Là encore, l’histoire est plurielle, kaléidoscopique, sujette à polémique.

Fabienne Casta-Rosaz, Histoire de la sexualité en Occident, 2004, pp. 44-47.

Le colonialisme ? Un viol politique perpétré par l’Européen sur les damnés de la terre. Traumatisme : l’inconscient collectif des damnés, et de tous ceux qui par empathie compatissent, répond en se détachant de la chose sexuelle, en la prohibant, en interdisant l’accès à la femme.

Le voile, la burka, le hijab ont, selon cette théorie, une finalité avant tout défensive. Non pas en premier lieu brimer la femme, la reléguer à un sous-rang ontologique, l’exclure et la dominer, mais au contraire, en la masquant, en la cachant, en la dissimulant, la protéger de l’atteinte sexuelle, prévenir tout nouveau viol, s’opposer à toute autre forme de domination, à commencer par celle s’exerçant par le regard lubrique débordant de convoitise des autres hommes.

Le « puritanisme » islamique ne serait ainsi pas fondamental, gravé irrémédiablement dans le marbre d’une supposée essence de l’islam, mais serait bien plutôt accidentel, conjoncturel, historique, relatif à certaines causes sociologiques, anthropologiques et psychologiques, dont l’une pourrait bien trouver ses racines, selon cette hypothèse, dans le contrecoup d’une histoire récente vécue comme humiliante.


Histoire de la sexualité en Occident

Fabienne Casta-Rosaz. La Martinière 2004, Broché, 224 pages, € 13,95

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