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February 08 2012
De l’hypoglycémie congénitale des Noirs d’Afrique, selon Georges Canguilhem
À l’heure où le sujet de philosophie pour classes terminales « toutes les cultures se valent-elles ? » est débattu jusqu’au plus haut sommet de l’État par les plus grands penseurs actuels, un petit détour par la page 111 du grand texte [1] Le normal et le pathologique de Georges Canguilhem montre que même chez ceux qui paraissent les plus irréprochables, au sein de la très respectée épistémologie « à la française », il y a un peu de linge sale − de linge noir.
Le chapitre III intitulé « norme et moyenne » qui comprend cette page entend démontrer les choses suivantes, que je résumerais ainsi :
- le concept de norme et de moyenne sont irréductibles l’un à l’autre ;
- la moyenne est cependant peut-être un signe de la norme − mais en aucun cas l’inverse : la moyenne ne produit aucune norme ;
- la vie dans l’homme, expression singulière de « l’élan vital [2] », peut être créatrice de nouvelles normes, dont l’incidence sur les moyennes biométriques anthropologiques sont les indices ;
- ces nouvelles normes peuvent être possibles grâce à de nouveaux comportements humains, et il y a donc la place pour la liberté de la volonté : on ne fait pas que subir son corps, il subit également l’influence de la volonté ;
- la condition de possibilité de cette liberté humaine est sans doute à chercher dans le réflexe conditionné (p. 116), lequel fait un détour par le cerveau, et ne doit donc pas être pris au sens strict. On a là d’une part une conception de la liberté analogue à celle que défendait par exemple William James, et d’autre part la source de l’intérêt ultérieur de Canguilhem pour La formation du concept de réflexe : le réflexe conditionne la liberté humaine, qui elle-même conditionne la plasticité humaine créatrice de nouvelles normes ;
- il y a cependant en dernière instance une limite à la plasticité organique de l’homme, qui ne peut pas créer de nouvelles normes pour tous ses caractères physiologiques.
Dans sa démonstration, Canguilhem utilise maints exemples pour faire passer son idée : les records des athlètes font « craquer les normes et en instituent de nouvelles » plus sûrement encore que la physiologie ; les méditations des yogis indiens [3] montrent que la volonté peut avoir une influence même sur les fonctions végétatives qui sont d’ordinaires soustraites à la conscience.
Puis vient ce passage savoureux où Canguilhem se penche sur « le taux de la glycémie chez les Noirs d’Afrique », discutant les travaux de Pales et Monglond. « D’après ces auteurs le Noir doit être considéré en général comme hypoglycémique », nous dit Canguilhem : on remarquera déjà cette façon si particulière, et que d’aucuns jugeraient méprisante, de parler du « Noir », d’une façon générale, par l’article défini.
Mais l’essentiel n’est pas là. Se penchant sur les causes de cette hypoglycémie − en somme, le Noir manquerait continuellement de sucre dans le sang − et surtout de la résistance à ce trouble face auquel « l’Européen » trépasserait à coup sûr, Canguilhem, tout comme Pales et Monglond, en déduisent que ce fonctionnement du Noir, qui est normal dans son lieu, ne peut paraître pathologique qu’en rapport à la norme blanche [4] : tout n’est donc qu’affaire de normes, lesquelles sont relatives aux différents modes de vie et aux milieux habités par les vivants, si bien que normal au-delà des Pyrénées, pathologique en-deçà.
Pour l’instant, rien de bien condamnable, si ce n’est peut-être un petit manque de politcal correctness dans les formulations. Mais arrivent la question des causes et conséquences que l’on peut donner de cette résistance à l’hypoglycémie. Pour Pales et Monglond, cette dernière aurait pour causes essentiellement la « sous-alimentation chronique, le parasitisme intestinal polymorphe et chronique, le paludisme ». Et pour ces mêmes auteurs, ainsi que pour Lefrou, cet hypoglycémie chronique serait en rapport avec « l’indolence » légendaire du Noir.
En somme, le Noir est hypoglycémique en raison de facteurs environnementaux ne favorisant pas un régime très calorique ; en raison de cette hypoglycémie, de ce manque d’énergie, le Noir est dans une fringale perpétuelle, ce qui explique son indolence, sa paresse, sa fainéantise.
On pourrait s’attendre à ce que Canguilhem bouscule un peu ce préjugé du Noir paresseux congénital, dont on est cependant heureux d’avoir enfin trouvé les causes de l’infériorité au labeur [5] : la sous-alimentation et la maladie. C’est bien ce que Canguilhem fait, mais pas de la façon dont on peut l’imaginer. Pour Canguilhem, c’est davantage l’enchaînement causal qui est en cause. Citons le passage in extenso :
L’indolence du Noir apparaît à Lefrou, comme à Pales et Monglond en rapport avec son hypoglycémie. Ces derniers auteurs disent que le Noir mène une vie à la mesure de ses moyens. Mais ne pourrait-on pas dire aussi bien que le Noir a les moyens physiologiques à la mesure de la vie qu’il mène ?
Puis, fin du sous-chapitre sur ce procédé rhétorique d’une interrogation sans réponse [6], qui déguise bien mal l’assertion soutenue en la faisant passer pour une hypothèse : pour Canguilhem, ce n’est pas parce que le Noir est hypoglycémique qu’il est fainéant ; c’est parce qu’il est fainéant qu’il est hypoglycémique. Par nature, le Noir manque de volonté ; par suite, il a le corps qu’il mérite. Canguilhem ne remet donc pas en cause l’idée que le Noir soit fainéant : il le rend au contraire responsable de ce trait de caractère du fait de sa mauvaise volonté, en excluant les facteurs environnementaux.
Ayant sans succès googlé cette phrase, je suis curieux de constater qu’elle n’ait jusqu’alors éveillé aucun commentaire. Ni même dans la littérature anglophone, pourtant beaucoup plus prompte à dégainer les missiles théoriques lorsque le politiquement correct est malmené. Dans l’édition de référence, la traduction donne :
But could it not just as well be said that the black has physiological means in accordance with the life he leads?
Cela est frappant, car pour tenter une généalogie, Canguilhem est souvent montré comme la condition de possibilité de Foucault, sur un plan tant théorique (Le normal et le pathologique est une première discussion des processus de normalisation) qu’institutionnel (Canguilhem, après un moment d’hésitation au moment de l’Histoire de la folie lorsqu’il fallait un directeur de thèse, fut un soutient de toutes les circonstances) ; Saint Foucault étant quant à lui le Père des gender studies, postcolonial studies, et autres studies forcément studieuses, qui cherchent justement à démasquer, déconstruire, ce genre de discours.
Mais ce serait beaucoup prêter à cette petite page, et peut-être même faire un mauvais procès à Canguilhem, qui est sans doute à l’opposé des thèses racistes que l’on peut trouver soutenues, pour le coup explicitement, chez d’autres penseurs de la même période : 1) il faut se méfier de telles généalogies historicisantes ; 2) cette réflexion de Canguilhem est peut-être contingente et accessoire quant à sa réflexion centrale, si bien que l’on pourrait l’élaguer de l’arbre sans que celui-ci n’en meurt ; 3) Canguilhem a, dans les éditions suivantes et surtout en 1963, nuancé certaines de ses conceptions vitalistes en les attribuant à la fougue de sa jeunesse, dans un élan presque cioranesque [7] ; 4) c’était aussi les années 1940, et il est difficile de ne pas respirer au moins un peu de l’air du temps.
Toujours est-il qu’il s’agit là de l’une des routes sur laquelle peut conduire le vitalisme d’inspiration bergsonienne et nietzschéenne qui animait Canguilhem à cette époque. Le normal et le pathologique est certes l’un des premiers textes à remettre en cause, ou au moins à questionner les processus de normalisation, il n’en demeure pas moins qu’il comporte certains aspects gênants, parmi lesquels la défense du surhomme [8] créateur de ses propres valeurs, tant psychologiques que physiologiques, et la disqualification de certaines formes de vies ne le voulant pas, tel que ce Noir, hypoglycémique parce qu’indolent.
________________________
[1] Il est publié dans la collection du même nom aux PUF.
[2] Cette expression bergsonnienne n’est pas utilisée comme telle à cet endroit dans le texte de Canguilhem, mais la référence aux thèses de Bergson est à mon sens indéniable (Canguilhem le cite par ailleurs), tout comme l’est celle aux thèses de Nietzsche au sujet de la « volonté de puissance ».
[3] On en n’a décidément pas fini avec ces yogis hindous, qui déjà impressionnaient Pyrrhon au point qu’il en devint sceptique, qui impressionnaient Schultz au point qu’il donna le training autogène, et qui continuent d’impressionner des gens comme Matthieu Ricard.
[4] Pales et Monglond oppose le Noir et le Blanc d’une façon certes abstraite et générale, mais égalitariste ; Canguilhem oppose quant à lui le Noir et l’Européen, où une couleur de peau s’oppose non plus seulement à une autre, mais aux habitants d’un espace géographique déterminé : l’Europe est à l’Européen ce que la Négrerie (et non pas l’Afrique) est sans doute au Noir − avec tout de même une majuscule.
[5] Paradoxe : le Noir est fainéant, mais pourtant on le réduit en esclavage. C’est sans doute que l’esclavage est nécessaire, car sans le joug qu’on lui attache, le Noir se complairait encore davantage dans sa flemmardise.
[6] Tactique rhétorique récurrente des discours de Nicolas Sarkozy.
[7] Cependant, si Canguilhem a ajouté des notes de bas de page de-ci de-là, comme à la page 117, il n’en est rien pour le passage en question.
[8] Encore une fois, Nietzsche est surtout présent dans le texte par son fantôme, et n’est, sauf erreur de ma part, cité explicitement qu’une seule fois. De même que sa constellation terminologique n’est que faiblement mobilisée, en dépit des convergences évidentes. Précaution d’usage pour ce résistant, à l’heure où Nietzsche était l’un des philosophes officiels du IIIe Reich ?
June 09 2011
Des révolutions numériques aux révolutions arabes
On a beaucoup glosé au sujet du désormais fameux et historique « printemps arabe », sur le rôle que les nouveaux moyens de communication (que l’on n’a désormais même plus le droit de citer) tels que Twitter ou Facebook avaient pu jouer, notamment au sujet de la « contagion » planétaire que ces mouvements de contestation ont provoqué.
Nombreux furent ceux à s’extasier devant les pouvoirs du numérique. D’une révolution, numérique, à l’autre, politique. Enfin ! les geeks et autres nerds de toutes les nations allaient pouvoir s’unir contre l’oppresseur et trouver une forme d’expression sociale valorisée ; eux, ces anonymous [1], ces créatures la plupart du temps débiles, boutonneuses et binoclardes qui, avant le règne sans partage de l’informatique, étaient immanquablement mises au ban de la société par les dominants, allaient pouvoir se venger de ces tyrans. Au point que certains sont allés, dans un élan de gratitude insoupçonnable, jusqu’à prénommer leur fille « Facebook » en hommage aux combattants des cyber-kriegspiels. [2]
Face à cette doxa teintée, il faut bien le reconnaître, d’un positivisme concevant progrès technique et politique comme étroitement imbriqués, et si optimiste que même Condorcet (qui est à la fois le Jacques Attali et le Alain Minc du XVIIIe siècle − mais tout de même en plus doué) n’en a pas rêvé, se trouve une thèse opposée tenant la contribution des « réseaux sociaux » et autres moyens modernes de communication pour nulle. On trouve cette thèse résumée par un certain Éric Zemmour − je le cite non pour lui mais pour la thèse qu’il exprime [3] −, disant qu’avec la Révolution française en 1789, l’Europe a connu un pareil embrasement, et même qu’ils avaient pas Twitter et Facebook à l’époque. Donc, CQFD.
Relisant [4] ces jours-ci David Hume, je tombe sur un texte qui fait curieusement écho à ce débat − sans doute Dieu existe-t-il − et apporte même un rudiment d’explication à ces questions des rapports entre politique et communication − à condition qu’on accepte de le surinterpréter odieusement, comme je vais le faire ci-après.
Un vaste royaume s’accoutume progressivement à la tyrannie, parce que chaque acte de violence y est d’abord perpétré sur une parcelle du territoire qui, étant éloignée du reste du pays, reste ignorée de l’ensemble et n’y provoque aucune agitation violente. De plus, on peut maintenir avec un peu de dextérité un vaste royaume dans l’obéissance, quand bien même l’ensemble du pays serait mécontent, tandis que chaque partie du peuple, ignorante de l’état d’esprit du reste du pays, craint de prendre l’initiative de toute agitation ou de toute insurrection. […] Dans un petit royaume, tout acte d’oppression est immédiatement connu dans l’ensemble du pays. Les murmures et les mécontentements qui en procèdent sont aisément transmissibles. Et l’indignation s’y porte à des hauteurs d’autant plus élevées que les sujets ne sont pas aptes à saisir, dans de tels États, que la distance est très grande entre eux-mêmes et leur souverain.
David Hume, « De la naissance et du progrès des arts et des sciences » in Essais esthétiques, GF, pp. 82-83.
C’est moi qui souligne dans le texte. La thèse de Hume est de dire que les États vastes, grands, spacieux sont plus enclins à la tyrannie, alors que dans les pays d’une dimension plus modeste, il est presque impossible de faire régner la terreur. Pourquoi ? Parce que dans l’immensité des espaces infinis des déserts sahariens, les distances sont telles que l’information des forfaits commis par le pouvoir est comme manquante, imposant aux oreilles des opprimés un silence éternel. [5] La tyrannie trouve dans les déficits d’information du peuple l’une des pierres à partir desquelles il peut élever les murailles de l’asservissement.
Selon Hume, ce déficit d’information n’est dû qu’à la distance. Plus celles-ci sont grandes, plus l’information vient à se perdre, et inversement : entre des lieux rapprochés, on communique aisément, au point de permettre aux « indignés » (terme employé ci-dessus par David Hume, ce qui indique qu’il avait lu − et même compris − Stéphane Hessel) de s’unir et de se rebeller avec une efficacité sans pareil.
En théorie de l’information, on dira que, plus les canaux dans lesquels transitent les données sont longs, plus nombreuses sont les chances qu’elles se perdent − car parasitées, par exemple, par du « bruit ». Tous les abonnés ADSL habitant malheureusement trop loin du répartiteur connaissent ce problème, rendant chimériques les débits miraculeux pourtant promis par les fourbes annonceurs.
Les moyens de communication modernes, les réseaux sociaux, emails, SMS et autres messageries instantanées font que les canaux d’information se sont singulièrement multipliés, au point d’interdire tout contrôle. Des points qui jadis étaient éloignés, sans aucun contact, ont été rapprochés du point de vue informationnel grâce à ces nouveaux médias. Des pays vastes et tyranniques se sont transformés de ce fait en petits États, rendant la tyrannie difficilement supportable sous leurs climats.
Sans doute ce rétrécissement des espaces n’est-il pas la seule cause de tous ces embrasements successifs. Il est en tout cas légitime de supposer qu’il en a participé, au moins peut-être au titre de condition de possibilité. Condition certes nécessaire pour secouer le joug − mais peut-être pas suffisante.
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[1] Mais dites donc ! Oser un pareil mot, c’est courir inutilement le risque de se faire pirater son Morbleu ! par un pas content ! Mes amis, la liberté est à ce prix.
[2] Il y en a même eu un pour prénommer son fils « Sarkozy » − malheureusement, je ne trouve aucun lien.
[3] Et puis aussi un peu pour lui, car le bruit court qu’il sera moins visible à l’avenir − il va âprement nous manquer.
[4] On relit toujours ses classiques, même si, en fait, c’est la première fois qu’on les lit. Mais pour le coup, je le relis vraiment : mon problème avec Hume est que je suis toujours incapable de résumer ses thèses (hormis peut-être sur la causalité), car j’ai souvent tendance à prendre ses idées pour les miennes, tellement elles paraissent − n’ayons pas peur des mots − naturelles.
[5] Une citation de Blaise Pascal s’est malicieusement glissée dans cette phrase.
March 14 2011
La webcam, la centrale et l’avion
Mais comment peut-on être ressortissant français ? En côté d’Ivoire, le ressortissant passe pour un type qui profite des injustices de la mondialisation, et les journalistes présents sur place sont là pour le montrer. Au Japon, il est sollicité par les médias pour parler dans les webcompcams, les journalistes en plateau sont là pour nous le montrer. Mais alors ce n’est plus un journaliste, c’est un témoin. La webcam nous crée le ressortissant journaliste-témoin.
Or le journaliste n’est pas là pour être un casque bleu, il n’est là que pour rapporter l’information (ce que nous ne remettrons pas en cause ici). On peut alors assister à d’étranges scènes. C’est ainsi que j’ai eu le « plaisir » de voir samedi (ou vendredi), sur BFM ou ITV, un jeune homme résidant à Tokyo nous dire qu’il ne savait trop quoi faire et n’était pas au courant de grand chose. Sans doute avions-nous affaire à un imbécile, mais on l’a laissé parler. Etait-ce pour savoir ce qui se passait exactement au Japon ou pour nous montrer comment un Français qui ne comprend pas le japonais voyait les choses ? Ça m’est égal. Le fait est que ce bonhomme ne servait qu’à divertir, quoi qu’on en dise. Aucun des gens présents sur le plateau n’a pris le temps de lui dire de se calfeutrer. Peut-être le lui ont-ils dit hors-antenne, mais je n’y crois pas. Et quand bien même ils le lui auraient dit hors antenne, j’ai quelque dégoût à les voir nous présenter comme une norme d’écouter sans informer et aider le témoin-apprenti-journaliste alors même qu’il n’y a qu’à prononcer un mot ou deux.
Alors ne nous trompons pas, il ne s’agit pas d’insulter les journalistes ou de vouloir refaire le monde. Il s’agit de regretter qu’ils ne s’occupent pas plus de ces ressortissants qui sont maintenant un peu leurs collègues. On entend parler de l’explosion ou de la non explosion de la centrale ou du futur de l’industrie française, mais pourquoi n’entend-on pas parler d’un plan de rapatriement (ou de déplacement vers un pays voisin) pour les ressortissants ? Voilà le journaliste de BFM qui vient de demander ce qu’il se passerait si la fusion d’un réacteur ne pouvait pas être enrayée… mais sur un média français, il ne s’occupe même pas de quelque plan de rapatriement. En revanche on nous informe abondamment que les magasins sont vides à Tokyo. Qu’attendez-vous pour harceler Alain Juppé ? Certes il y a toujours des problèmes en Libye, mais n’est-il pas un super ministre super formidable ? Lui et son administration peuvent aussi s’occuper des Français mis en danger par un accident nucléaire.
Alors pourquoi vous parler de tout ça… parce que moi aussi j’ai un informateur-témoin, mais dans ce cas c’est un ami. Je perds donc un peu d’objectivité. Me voici donc réduit à devoir appeler le Quai d’Orsay pour faire un peu pression (sur injonction personnelle) et demander comment on compte rapatrier les ressortissants. Pourquoi faire pression ? Parce qu’il me dit que l’Ambassade crée plus de panique que de solution : elle prodigue des conseils mais ne prévoie ni avions ni hébergements. Je l’avoue : je préfère imaginer le pire, quitte à condamner en pensée des Japonais pour espérer aider à sauver en vrai mon ami et sa famille. Bon, en vrai, j’ai plus donné le numéro de mon copain que j’ai vraiment réussi à faire pression. En plus maintenant il a accepté d’aider la cellule de crise de l’ambassade.
Enfin, même si ce n’est pas forcément rationnel, espérons que les choses soient bien gérées, à commencer par les problèmes de physique nucléaire. Mais après Tchernobyl, on a vu l’AIEA et l’OMS[1] nous dirent qu’il n’y a eu que peu de morts − ce qu’on peut lire dans les travaux de Jean-Pierre Dupuy, qui a bien prévenu que l’impossible est toujours certain ! Alors je dois avouer que j’ai peur que l’intelligence administrative ne persiste dans sa traditionnelle torpeur (et sa mauvaise foi). J’espère pourtant qu’elle va en sortir et préparer un vrai plan de rapatriement pour nos ressortissants et leurs familles afin d’éviter d’ajouter des drames à une probable catastrophe. Et je formule le souhait que nos médias l’y incitent en faisant pression. Et même pour l’avenir : rappeler que le calcul de risque relève à divers titres de la fumisterie ontologique ou épistémologique. Mais peut-être devrons-nous nous contenter de débats contradictoires et d’absurdes idées de référendum.
Nous avons eu les webcams (avec des francophones derrière), on nous parle de la centrale nucléaire de Fukushima et des répliques à venir au nord de Tokyo (en oubliant les ressortissants), j’espère qu’on aura bientôt les avions (avec mon ami et sa famille dedans). Mais pour l’instant tout cela est bien lent. Il me faut cependant noter que l’accueil au quai d’Orsay est encourageant et que les gens y semblent concernés − même si aucun plan de rapatriement ou de déplacement n’est encore prévu. Possible que la raison administrative fasse encore confiance à la raison technique, espérons que sur ce coup tout va bien se goupiller.
La figure du ressortissant semble avoir disparu du paysage, il n’y a (presque) plus que des témoins. « Dites-nous comment sont les gens autour de vous ? » leur demande-t-on sans leur demander comment ils se portent. Peut-être que nous autres aussi, pauvres résidents nationaux, ne sommes déjà plus que des témoins potentiels. Ce serait sous-entendre que nos tv et radios s’intéressent plus à l’exhibition qu’aux problèmes traités. Je n’oserais.
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[1] Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA) et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) sont, selon Jean-Pierre Dupuy, liées par une clause qui leur interdit de se contredire l’une l’autre.
February 15 2011
De l’informatique à l’écriture, cherchez l’ennemi ! L’école et la nouvelle technologie
Dans le Canard Enchaîné du 2 février 2011, Jean-Luc Porquet [1] (p.6 « Copier/coller ») nous invite à nous précipiter sur le dernier numéro de la revue Notes et Morceaux choisis, Ecole, la servitude au programme. Il faudrait en particulier en lire le premier article, de Florent Gouget, professeur de français (« Florent Goujet (sic), enseignant en littérature » selon le Canard). L’auteur s’y intéresse à « L’école à l’époque de son reconditionnement technologique« . Faire basculer l’école dans le tout numérique : une bêtise, pis un crime.
Porquet nous présente quelques aspects de la critique de Gouget, l’ordinateur à l’école – la numérisation des cours : ouvre un marché (perpétuel) à l’industrie informatique, nuit à l’apprentissage et réduit le rôle de l’enseignant. Ce ne serait pas un progrès, mais un élan donné à la stagnation : tant qu’à ne rien apprendre, autant endormir les élèves devant des écrans (et des power point). Les emplois de demain ne demandent qu’une formation ridicule et une certaine adaptation aux nouvelles technologies, voilà ce à quoi l’école s’adapte. Voilà la bêtise. Porquet conclut en notant que, si l’on suit Gouget, les enseignants n’osent pas aller contre l’Histoire, alors qu’il le faudrait, pour « préserver les conditions de possibilité du développement de la conscience chez les nouvelles générations, en leur évitant d’être trop bien formées à la résignation ». Voilà le crime.
Cette technique nouvelle que fut l’écriture
Si vous voulez plus de précisions sur cet odieux brûlot anti-technologique (on est sur un blog ou pas !?) lisez-le donc, ou au moins l’article du Canard résumé ci-dessus. Concentrons-nous ici sur un aspect : cette nouvelle technologie qui gâte la qualité de l’apprentissage et réduit le rôle de l’enseignant, ça ne vous rappelle rien ? C’est pourtant vieux comme encore plus vieux qu’Hérode. Voyons ce que Platon fait dire à Socrate dans le Phèdre. Socrate rapporte « une tradition des anciens : les anciens connaissent la vérité ». Le dieu Theuth (Thôt) propose quelques inventions au dieu-roi Thamous (Amon), dont l’écriture.

« L’enseignement de l’écriture, ô roi, dit Theuth, accroîtra la science et la mémoire des Egyptiens ; car j’ai trouvé le remède de l’oubli et de l’ignorance ». Le roi répondit : « Ingénieux Theuth, tel est capable de créer les arts, tel autre de juger dans quelle mesure ils porteront tort ou profit à ceux qui doivent les mettre en usage : c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues bénévolement une efficacité contraire à ce dont elle est capable ; car elle produira l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire : confiants dans l’écriture, c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du dedans, du fond d’eux-mêmes qu’ils chercheront à susciter leurs souvenirs ; tu as trouvé le moyen, non pas de retenir, mais de renouveler le souvenir, et ce que tu vas procurer à tes disciples, c’est la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même ; car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et il ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savant sans l’être ». Phèdre, 274-275 (p.164-165 de ma traduction par E. Chambry chez GF), nous soulignons.
Ce texte est riche, voyons directement ce qui nous intéresse. Mais auparavant il faut noter l’importance du rôle de la mémoire chez Platon. La connaissance et la science sont le produit d’une opération que Platon (Socrate dans ses dialogues) appelle la réminiscence. La science consiste dans la mémoire (organisée) des Idées que l’âme a pu contempler avant son séjour sur Terre. Or ces Idées font l’objet d’une intuition – ce n’est qu’ensuite qu’on les associe à des mots, pour en parler aux autres. La principale difficulté dans l’acquisition de la science consiste donc dans l’intuition-accouchement par l’âme d’une Idée, dans ce premier souvenir d’une Idée, dans la réminiscence.
Celui qui acquiesce de la tête et répond « oui » croit qu’il a compris, mais n’a même pas fait l’effort de comprendre. Certes on ne se souvient pas facilement, mais lorsqu’on se trompe ou qu’on ne comprend pas, comme l’esclave du Ménon, on fait au moins l’effort.
Avec l’écriture, on peut lire des mots et croire qu’on a des Idées, alors même qu’on ne les possède pas. L’écriture incite à la paresse, car la lecture n’est pas la mémoire. On ne possède pas le souvenir, il n’est que renouvelé par l’écriture, mais il n’est alors qu’un faux souvenir et un faux savoir.
Socrate soutient ainsi l’opinion de Thamous (et doit préciser à Phèdre, son interlocuteur, que même si ce n’est qu’un Egyptien, ce qui compte est que Thamous dit la vérité – Platon n’était pas xénophobe). L’écriture donne une impression de savoir, mais ne permet pas réellement le savoir. Quelque 2500 ans plus tard, Gouget nous rappelle que Internet et les connaissances numérisées ne sont pas du savoir.
Socrate le pédagogue
Socrate signale par la suite un autre inconvénient de l’écriture :
« C’est que l’écriture, Phèdre, a un grave inconvénient, tout comme la peinture. Les produits de la peinture sont comme s’ils étaient vivants ; mais pose-leur une question, ils gardent gravement le silence. Il en est de même des discours écrits. On pourrait croire qu’ils parlent en personnes intelligentes, mais demande-leur de t’expliquer ce qu’ils disent, il ne répondront qu’une chose, toujours la même. Une fois écrit, le discours roule partout et passe indifféremment dans les mains des connaisseurs et dans celles des profanes, et il ne sait pas distinguer à qui il faut, et à qui il ne faut pas parler. S’il se voit méprisé ou injurié injustement, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n’est pas capable de repousser une attaque et de se défendre lui-même ». Phèdre, 275-276 (p.166-167 traduction par E. Chambry)
Le discours n’est efficace que s’il est porté par un individu, qui saura l’adapter aux protestations et réticences d’attention de ses destinataires en chair et en os. Ce n’est pas parce qu’un cours de physique propose des animations en couleur (l’informatique mélange la peinture et de l’écriture) que c’est un bon cours de physique. La discussion scientifique est toujours pédagogie chez Socrate, la pédagogie a donc des leçons à en tirer. Gouget tire sans doute les siennes : le professeur doit certainement faire autre chose que lire des livres ou des écrans devant des élèves passifs. Il doit éveiller leurs âmes au discours vrai, à la véritable réflexion, y faire germer la véritable science.
« Mais il est, à mon avis, une manière bien plus belle encore de s’occuper de ces choses : c’est quand on a trouvé une âme qui s’y prête, d’y planter et d’y semer avec la science, selon les règles de la dialectique, des discours capables de se défendre eux-mêmes et aussi celui qui les a semés, et qui, au lieu de rester stériles, portent une semence qui donnera naissance en d’autres âmes à d’autres discours, lesquels assureront à la semence toujours renouvelée l’immortalité, et rendront ses dépositaires aussi heureux qu’on peut l’être sur terre » Phèdre, 276-277
Voilà donc la mission du professeur : il doit éduquer les âmes. Ne pas viser une telle éducation est une faute. Au XXIe siècle on peut ainsi regretter que l’Education nationale tende à se transformer en Lecture et Informatique nationale (où l’interactivité n’est qu’un déguisement de la lecture des discours morts), n’élevant pas les âmes et préparant à la servitude.
Certes le monde post-moderne nous apprend que la science ne fait pas la sagesse, mais gageons qu’on peut encore viser cette saine union en primaire, au collège, et même au lycée. Il faut donc souhaiter des professeurs qu’ils fassent plus que lire les cours et apprendre à utiliser le vérificateur d’orthographe (qui suffirait à garantir l’employabilité dans une société de commerce). Cependant, est-il nécessaire de condamner l’informatique ? Platon n’a pas condamné l’écriture : il a écrit (des dialogues) et crée l’Académie (c’est donc lui qui a inventé l’école ! Et non Charlemagne).
Le cas de l’informatique est certainement plus compliqué. Vous pourriez ainsi me voir tenté se suivre un peu Gouget : l’ordinateur va sans doute abêtir son élève, lui faire ruminer des discours sans âme. Mais peut-être peut-on rendre un cours plus intéressant avec des TBI (des tableaux blancs un peu magiques, et non des ordinateurs individuels) aux mains des (seuls) professeurs ? Les couleurs, les « mouvements » ou la multiplication des mots écrits, l’informatique pourrait offrir de multiples possibilités de présentation (en proposant des contenus multimodaux plus riches). Les enseignants pourraient ainsi affiner leur prise en compte des élèves et de leurs différentes dispositions à apprendre (il y aurait des gamins plus visuels, d’autres plus auditifs) — une difficulté quand on a devant soi une trentaine d’élèves aux dispositions variées.
Que la technique doit être politique
Mais l’avenir est ouvert. L’informatique reste un outil, qui pourrait servir (sans asservir). Et là s’arrête notre exposé. Comme nous nous adressons non pas à des élèves mais à des lecteurs, suivons ce que peut dire Montesquieu :
« Je voudrais chercher, dans tous les gouvernements modérés que nous connaissons, quelle est la distribution des trois pouvoirs [exécutif, législatif et judiciaire] et calculer par-là les degrés de liberté dont chacun peut jouir. Mais il ne faut pas toujours tellement épuiser un sujet, qu’on ne laisse rien à faire au lecteur. Il ne s’agit pas de faire lire, mais de faire penser ». De l’esprit des lois, livre XI, chapitre XX « fin de ce livre »
Peut-être même Montesquieu aurait tenu un blog à côté de son activité d’écrivain et espéré des commentaires (oui, j’anachronise et démagogise). Enfin grosse différence entre Montesquieu et Luccio : je m’arrête ici parce que je touche à mes limites, et Charles-Louis n’en avait pas.
Montesquieu pense avoir adapté la technique à son usage. Peut-être les professeurs feront de même quand on leur imposera une technique. Peut-être Gouget parle-t-il lui aussi du mythe de Theuth, pour souligner, par exemple, l’importance du rôle de l’enseignant. Mais notons que la technique n’est pas le mal, le mal c’est mettre la technique au centre de l’apprentissage. Peut-être que Gouget nous répondrait que l’école en prend malheureusement le chemin. Nous pouvons enfin imaginer qu’il tient une position anti-informatique forte surtout pour infléchir la tendance trop informaticophile de l’Education Nationale (il proposerait publiquement un idéal régulateur concurrent en espérant en réalité que la troupe suive une voie moyenne).
Parions donc que Gouget se place au moins indirectement sous le patronage de ce mythe de Theuth. Rappelons-nous ce que note Thamous, « tel est capable de créer les arts, tel autre de juger dans quelle mesure ils porteront tort ou profit à ceux qui doivent les mettre en usage ». Pour Platon, celui qui maîtrise les techniques d’usage commande celui qui maîtrise les techniques de fabrication. Le pilote commande au constructeur naval, et l’homme politique à l’inventeur de l’écriture et aux professeurs. Sans doute Gouget veut s’opposer à la technique (et à ce que certains avancent comme le sens de l’Histoire) au nom et au moyen de la politique. Mais peut-être pas sur un plan platonicien (où le philosophe, plus que le Démocrate, s’occupe de la cité). Nous voilà arrivés au bout de ce billet presque aussi publicitaire qu’un billet gnourosien sur Yves Michaud.
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[1] N’étant pas un lecteur assidu du Canard, je ne connais pas vraiment l’auteur de cet article.
February 08 2011
Little Big Capitalism
L’une des plus grandes réussites vidéo-ludiques de ces dernières années fut celle du jeu Little Big Planet, dont une suite très attendue sort ces jours-ci. Variété de jeu de plateforme semblable à d’autres tels que le célèbre Mario, sa particularité et sa force résident en fait en ce qu’il a rendu enfantine la création et la publication de nouveaux niveaux par les joueurs.
Little Big Planet n’est en effet pas le premier jeu à permettre à ses joueurs de créer de nouveaux niveaux en leur fournissant un éditeur : Command & Conquer, Heroes, ou, dans la même catégorie de jeux, Rayman, en proposaient déjà il y a de cela plusieurs années. En fait, l’originalité de Little Big Planet se trouve dans deux choses.
Un outil de travail ludique, ou comment rendre le labeur indolore
Premièrement, Little Big Planet a rendu l’expérience de la création des niveaux ludique. Le jeu ne consiste plus seulement à parcourir les niveaux déjà existants, mais bel et bien à en créer, à endosser les habits d’un game ou level designer. Les éditeurs de niveaux étaient avant Little Big Planet d’une conception très austère ; ils n’étaient en premier lieu destinés qu’aux employés de l’entreprise qui devaient les utiliser à des fins uniquement professionnelles ; les éditeurs les fournissaient alors aux joueurs, cédant ainsi aux souhaits des quelques fans désirant pouvoir créer eux-mêmes leurs aventures.
La force de Little Big Planet est d’avoir au contraire fait de l’éditeur de niveaux non plus un simple et vulgaire outil de travail repoussant, mais un moyen de divertissement parfaitement attrayant ; non plus même un moyen, mais une fin en soi. Aucune notion de programmation ni de design ne sont requises : il suffit d’avoir de la bonne volonté, de l’imagination et de la créativité pour s’y atteler − et surtout, du temps disponible, du temps de travail disponible, que l’on va céder sans s’en rendre compte à Little Big Planet. Little Big Planet 2, la suite du jeu qui sort ces jours-ci mais que je n’ai pas encore essayé [1], promet même d’aller encore plus loin dans les possibilités de création, en permettant de produire non plus seulement des niveaux, mais même des jeux complets en tant que tels.
Une zone d’échange, ou la renonciation à la plus-value
Deuxièmement, l’autre force de Little Big Planet est d’avoir permis de mettre en lumière les créations des joueurs en offrant un moyen de publication simple. Aussitôt le niveau créé, il devient possible en quelques instants de le mettre à la disposition de la totalité des autres joueurs ; ceux-là peuvent ensuite évidemment y jouer, mais également l’évaluer, le recommander, le partager à d’autres joueurs et même entrer en contact avec son auteur.
Attirés par ce système, de nombreux joueurs créèrent une multitude de niveaux, dont certains sont d’une qualité qui dépasse presque celle des niveaux développés par Media Mollecule (la société éditrice de Little Big Planet) et livrés avec le jeu. Cela n’inquiète en rien Little Big Planet, qui se vante au contraire de posséder des millions de niveaux créés par ses joueurs, contre seulement quelques dizaines par sa propre équipe.
Pour le joueur lambda, il faudra, s’il veut pouvoir obtenir des « trophées » supplémentaires (équivalents des « succès » pour la Xbox : des récompenses virtuelles desquelles on peut se vanter crânement ensuite lorsque l’on rencontre d’autres joueurs), en passer obligatoirement par la création de niveaux et par leur publication : qui veut pouvoir terminer entièrement le jeu et obtenir le tant convoité « 100% » doit nécessairement créer des niveaux et les mettre à disposition d’autrui.
Travailler en ayant le sentiment de jouer et renoncer aux fruits de son travail
Tel est le secret de ce jeu : une entreprise capitaliste dans laquelle chacun patauge de bon cœur. La force et l’attrait de Little Big Planet qui en font son succès ne résident en effet dans rien d’autre que la mise à disposition de tous, d’une part d’un outil de travail faisant office de jeu, d’autre part de la mise à disposition d’un marché ou zone de libre échange, enfin du fruit du travail issu de l’utilisation de cet appareil de production. C’est ce qu’apprécient les joueurs. Tout ceci constitue le « système d’exploitation » de Little Big Planet, dans tous les sens que l’on voudra bien accorder à cette expression.
Car les joueurs ayant réalisé les niveaux ne touchent évidemment rien en terme de rémunération quant à leurs productions ; Little Big Planet, seul détenteur de l’appareil de production, s’accapare l’intégralité des bénéfices issus du travail des joueurs. Il n’est en effet pas possible aux créateurs et aux joueurs, ni de jouer, ni de distribuer, ni de vendre ces produits sans en passer par les dispositifs de Little Big Planet, qui conserve un absolu monopole.
Sous prétexte de jeu, les joueurs acceptant de créer de nouveaux niveaux vont en fait tout simplement travailler, au sens propre du terme : ils créent de la valeur. Mais de cette valeur, ils s’en trouvent dépossédés : celle-ci n’appartient qu’à Little Big Planet, qui en tire le maximum de profit, au détriment des milliers de travailleurs qui ne sont en rien rétribués pour leur labeur, cédant une part inimaginable de leur temps de travail sans aucune rétribution. Seuls le fun, la gloire, l’espérance d’être appréciés et reconnus les abreuvent. Et cela paraît suffire − du moins pour le moment. Tout cela uniquement pour les beaux yeux de sackboy.
Le précédent Web 2.0
Un tel mécanisme analogue de prélèvement du labeur existe déjà depuis longue date dans d’autres domaines numériques. Ainsi, le web participatif (le fameux « Web 2.0 ») ne désigne rien d’autre que l’émergence de sites web se décrétant « ouverts », autorisant les visiteurs à ne plus être simplement « spectateurs » et « passifs » quant au contenu proposé, mais « acteurs » et « actifs » (des « spectacteurs »), en créant eux-mêmes leur propre contenu. Aux créatifs rebutés par la technicité de la chose mais souhaitant tout de même se propulser sur la toile, des outils de travail sont proposés, et en l’échange de leur usage, le travail produit grâce à leur aide est accaparé. La valeur ajoutée produite par les membres est utilisée au seul profit de ces sites web, en échange de la mise à disposition du plus grand nombre d’un outil de travail restant dans leurs seuls mains. Les plateformes de blog (tel OverBlog, Blogger ou d’autres) ne font rien d’autre que cela : elles ne créent aucun contenu et se contentent de mettre à disposition d’autrui ce que d’autres ont créé [2]. Elles sont des parasites profitant du travail d’autrui, vivant de la sueur d’autres.
Little Big Planet transpose ce mécanisme qui eut son succès au domaine du jeu. Il s’agit de gaming participatif. Avec peut-être cet effet pernicieux consistant à habituer à un tel monde où le travail ne fait plus souffrir, où l’on cède les fruits de son labeur sans frémir.
Mais si demain tous les créateurs de niveaux de Little Big Planet se mettaient en grève, s’ils décidaient comme un seul homme de tous retirer leurs créations, alors ce petit monde vacillerait. Et si tous les blogueurs hébergés sur ces plateformes parasites retiraient leurs créations et passaient sur des solutions auto-hébergés, alors ces monopoles trembleraient. La raison qui fait encore se tourner des utilisateurs vers de telles solutions n’est en grande partie que le manque de connaissances techniques pour pouvoir être autonome. D’où tout l’enjeu d’une éducation numérique complète et robuste qui devrait s’adresser à tous et permettre à chacun de s’émanciper de ces tutelles en devenant producteur et donc propriétaire de l’appareil de production. Seule elle permettra de construire une Little Big Open Planet. Créateurs de tous les pays, unissez-vous !
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[1] J’en suis toujours à Assassin’s Creed Brotherhood, à tenter de délivrer Rome de l’emprise des Borgia, en compagnie de Machiavel.
[2] Et vous comprenez maintenant mieux pourquoi Morbleu ! est auto-hébergé. C’est là l’une des raisons, mais pas la seule. Et cela me fait penser qu’il faudrait peut-être songer à se retirer de PaperBlog.
January 25 2011
Le calendrier positiviste d’Auguste Comte, désormais aussi disponible sous Android
Un beau jour de 1849, Auguste Comte, après avoir déjà fondé une doctrine philosophique promise à un certain succès (le positivisme) et une religion (le positivisme), créa un calendrier (également positiviste) destiné à célébrer les grands héros (positifs) de l’Humanité.
Qui était Auguste Comte ? Simplement l’un des plus importants philosophes du XIXe siècle. Le positivisme qu’il fonda pose que l’esprit humain et l’Humanité se sont progressivement émancipés de leurs différentes tutelles, cognitives et politiques, en passant successivement par trois états que sont les âges théologique, métaphysique et positiviste.
L’âge théologique, lui-même divisé en trois époques que sont les âges fétichiste, polythéiste et monothéiste, marque ce temps où l’Humanité fut en proie à une superstition terrifiante la laissant sous le joug des puissances occultes, puis des dieux, puis de Dieu. Mais l’Humanité n’en resta pas à cet assujettissement avilissant au théologique ; sa si précieuse raison lui permit en effet de s’en émanciper après une dure lutte, et, par l’abstraction, de basculer dans l’âge métaphysique où les êtres chimériques furent finalement chassés par la rationalité au profit de doctrines davantage plausibles et cohérentes. Hélas ! qu’est le Dieu de Descartes si ce n’est, n’en déplaise à Pascal, une chimère simplement plus raffinée que le Dieu d’Abraham ? L’Humanité ne pouvait en rester à ce stade, et celle-ci poursuivit sa route pour se jeter dans cet âge final qu’est l’âge positiviste, âge où elle n’apporte plus aucun crédit ni aux théologiens, ni aux philosophes, mais simplement aux savants et scientifiques : l’Humanité n’y cherche désormais plus à répondre au « pourquoi », mais simplement au « comment ».
C’est ce long cheminement historique parcouru par l’Humanité qu’Auguste Comte a voulu commémorer dans le calendrier positiviste qu’il créa, afin que les hommes puissent comprendre d’une manière claire ce qu’ils doivent au passé. Les grands hommes ayant permis à l’Humanité de progresser y sont en effet quotidiennement célébrés, dessinant ainsi un « culte concret de l’Humanité » destiné à préparer à un « culte abstrait de l’Humanité », où l’Humanité sera dès lors libérée de toutes ses enfantines superstitions.
Après avoir connu un relatif essor, notamment au Brésil (voir sa devise « Ordem e Progresso » inscrite sur son drapeau), le positivisme fut marqué par un déclin absolu. La France ne connait en effet guère plus qu’une seule Chapelle de l’Humanité, et les positivistes du Brésil doivent être encore moins nombreux que les kantiens de la Nueva Königsberg qu’avait découvert le grand Jean-Baptiste Botul.
Quelle erreur, quelle honte, quelle faute que l’Humanité oublie si injustement, et le positivisme, et Auguste Comte, et surtout tous les héros ayant permis à l’Humanité d’en arriver à ce degré si parfait d’avancement qu’elle connaît aujourd’hui !
Nous nous devions de réhabiliter le positivisme, tant décrié aujourd’hui. Et quoi de mieux pour célébrer le positivisme que d’utiliser ce que lui-même célèbre, c’est-à-dire la science, la technologie, l’Internet et la téléphonie mobile ?
C’est pourquoi, aujourd’hui, Morbleu ! est fier de vous annoncer qu’un calendrier positiviste célébrant le « culte concret de l’Humanité » (car la route est encore longue avant de pouvoir nous estimer dignes du « culte abstrait ») est désormais disponible pour tous vos smartphones ayant l’honneur d’utiliser Android !
Ce calendrier vous permet d’accéder à la liste complète de tous les grands noms ayant fait l’Humanité, et, d’un simple clic, d’obtenir une courte biographie (fournie par Wikipédia http://fr.wikipedia.org) de ceux-là. Bien plus : cette application, le « calendrier des philosophes », vous permet d’ajouter un astucieux widget et des notifications providentielles sur votre home Android, ceci afin de découvrir chaque jour très simplement le grand nom à commémorer. Et puisque tout positivisme se doit de viser évidemment l’universel, le calendrier est également disponible en anglais.
Ainsi, grâce à Morbleu !, démarrez cette nouvelle année de manière positive !

Pour télécharger l’application, allez dans l’Android Market, et cherchez : « Calendrier Philosophique » ou bien « Philosopher’s Calendar » − selon que vous soyez sur un mobile francophone ou anglophone. Peut-être mêm
Cultivez-vous chaque jour tout en vous amusant, en découvrant quotidiennement et pieusement tous ceux à qui vous devez votre si précieux monde postmoderne adoré ! Aidez-le positivisme à amorcer son si attendu retour en colonisant vos smartphones et autres tablettes par ce calendrier ! Et n’hésitez pas à nous faire part de vos appréciations : nous devons au moins tous cela à Auguste, et à tous ces grands noms de l’Humanité.
Meilleurs vœux, donc, en ce Jeudi 25 Moïse 223 (jour de Salomon et David), et une excellente santé philosophique : cette année 223 réservera, soyez-en sûrs, encore bien d’autres surprises.
PS : puisqu’il faut toujours rendre à César ce qui lui appartient, signalons donc que c’est à Phersv que nous dérobâmes cette grandiose idée de réhabiliter le calendrier positiviste d’Auguste Comte.
December 17 2010
Et pendant ce temps-là, à l’Assemblée Nationale, on assassine Internet à coup de Loppsi
Mercredi soir était débattu à l’Assemblée Nationale le projet de loi Loppsi 2, « loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure ». Dans ce texte très général supposé légiférer autant sur la sécurité routière que sur la vidéo-surveillance ou les écoutes téléphoniques, se trouvent quelques articles destinés, dans le domaine de l’informatique et de l’Internet, à lutter plus efficacement contre la cybercriminalité.
L’opacité des listes noires et des organismes les constituant
Notamment, l’article 4 autorisera le gouvernement à publier une liste noire, qui ne sera évidemment pas rendue publique, de sites Internet jugés inconvenants. Elle ne sera, assure-t-on, uniquement composée que de sites pédo-pornographiques, et ne pourra entrer en application « qu’après accord de l’autorité judiciaire » − alors qu’initialement, le projet supposait tout de même qu’elle pouvait être décrétée simplement après une décision administrative. Charge ensuite aux fournisseurs d’accès à Internet d’interdire à leurs abonnés l’accès aux sites Internet figurant sur cette liste. C’est donc un filtrage d’Internet qui pourra être mis en place par ce dispositif, et par conséquent une atteinte au principe de la neutralité des réseaux.
Principe auquel d’autres pays pionniers en la matière ont déjà renoncé. Comme, par exemple et au hasard, la Chine, dont on juge pourtant du haut de nos Droits-De-L’Homme-Héritiés-Des-Lumières-Defendant-Ces-Libertés-Fondamentales-et-Inaliénables-Sans-Lesquelles-Pas-De-Démocratie que nous assurons respecter scrupuleusement, qu’elle les enfreint quand elle agit ainsi.
Pédagogie en-deçà de 2002, pédophilie au-delà
« Que nenni ! », rétorque-t-on. Il s’agit ici de filtrer l’Internet uniquement afin de lutter contre les affreux pédo-pornographes, et sûrement pas de restreindre la liberté d’expression comme le font ces odieuses sociétés closes dont nous nous défendons de ressembler. On ne renonce ici à la neutralité des réseaux qu’un tout petit peu, au nom d’une moralité sur laquelle chacun s’accorde, et donc final, pour le bien commun de l’heureuse humanité. La lutte contre la pédophilie constitue en effet un invariant sur lequel tout le monde s’accorde aujourd’hui, un invariant qui ne l’a paradoxalement pas toujours été, comme en témoigne l’aventure Cohn-Bendit :
[There is a video that cannot be displayed in this feed. Visit the blog entry to see the video.]
[En passant, c'est inouï : en cherchant cette vidéo sur Dailymotion, et à la simple évocation du nom de « Daniel Cohn-Bendit » dans leur moteur de recherche, le site m'annonce que les vidéos sont filtrées, et que je dois désactiver le filtre parental pour avoir une chance d'y accéder − opération finalement assez simple, puisqu'il ne s'agit de rien d'autre que de cliquer sur un bouton avec écrit dessus quelque chose comme : « j'assure avoir plus de 18 ans ». J'ignore ce qui motive cette décision, mais elle a de quoi laisser songeur l'internaute que je suis, qui utilisait jusqu'alors préférentiellement ce site plutôt que celui de Youtube, depuis que ce dernier s'était fait racheter par Google.]
L’Australie : la possibilité d’une île isolée et déconnectée des autres
Quoi qu’il en soit, il est un pays dont on s’accorde à dire que celui-ci est plus ouvert que la Chine, et qui entreprit récemment de telles mesures de filtrage pour des motifs aussi louables que ceux que saisit actuellement la France : l’Australie (pays d’où proviendrait Julien Assange), qui, pour avoir été peuplée par d’anciens bagnards, pour avoir génocidé les Aborigènes et soutenu la guerre en Irak, n’en reste pas moins encore parfaitement fréquentable.
Or, WikiLeaks − déjà eux − avait révélé en 2009 que, dans la liste des 2000 sites pédophiles devant, non pas être rayés de la carte d’Internet, mais auxquels les routes d’accès à partir des ordinateurs des Internautes australiens devaient être fermées, figuraient, rappelle Le Point, « des sites de poker en ligne, des vidéos de YouTube ou encore la page personnelle d’un dentiste […], tout comme certaines pages de WikiLeaks, qui devenait politiquement dérangeant pour le gouvernement australien. »
Fermeture des routes de la liberté et ouverture de celles conduisant à la servitude
Certes, on pourra dire que la France n’est pas l’Australie, que nous ne sommes pas fils de bagnards, que nous n’avons rien fait aux Aborigènes et que l’on était contre la guerre en Irak. Il n’en reste pas moins que les dernières déclarations de certains de nos ministres au sujet de WikiLeaks − notamment celles d’Éric Besson qui parvient à dépasser les scores pourtant déjà très haut de Frédéric Lefebvre en points Godwin − laissent encore plus songeur que les rapports entre Daniel Cohn-Bendit et Dailymotion.
À l’annonce des révélations de WikiLeaks, le sang de notre Ministre chargé de l’Industrie, de l’Énergie et de l’Économie numérique ne fit en effet qu’un tour . De suite, il s’agissait de faire stopper l’entreprise qualifiée de « criminelle » de WikiLeaks, par quelque moyen que ce soit, et en premier lieu par la pression politique sur l’hébergeur français OVH, qui se retrouvait avec ledit site sur ses serveurs sans même le savoir, après qu’Amazon [1] l’ait expulsé sans préavis des siens, et quelques DNS oublié son état civil.
On ne peut que saluer la finesse avec laquelle OVH géra ce contentieux. Loin de céder comme Amazon le fit − mais le droit américain donnait peut-être plus de raisons de céder que le droit français −, OVH résista et résiste toujours courageusement, tel un petit village gaulois. Car du point de vue du droit, rien ne légitime encore les prétentions bessoniennes. Mais ce droit pourrait bien changer, et dans le contexte de Loppsi 2, l’affaire WikiLeaks pourrait bien fournir des motifs suffisants à certains députés godillots apeurés par le tonnerre de l’exécutif pour considérer le filtrage comme justifié. La censure deviendra légale, tout en continuant cependant d’être illégitime.
Que l’on ne combattra pas le crime mais la liberté, et qu’on éradiquera plus difficilement celui-ci et plus facilement celle-là
D’autant plus que, comme le rappelle dans Le Point l’informaticien Lionel Tardy également député UMP (il y a heureusement des dissensions dans les rangs), les sites pédophiles s’adressent à « un public très restreint mais extrêmement motivé, malheureusement, qui n’hésitera pas à faire les recherches nécessaires pour trouver ces sites ». Et à utiliser des moyens pour détourner la censure, comme par exemple, un VPN. Faudra-t-il alors filtrer également les ports et interdire ceux dédiés aux VPN ? Ils utiliseront alors d’autres ports. N’autorisera-t-on plus qu’un seul port ? C’est une éventualité. On disposera au final d’un accès illimité à un Internet restreint, trop restreint, un peu comme c’est le cas avec la plupart des fournisseurs d’accès pour mobile, qui ne sont rien d’autre que des filous mensongers. C’en sera fini de la neutralité des réseaux, de toute voix un peu forte, et donc même de Morbleu ! [2].
Pour qui voudra retrouver la liberté des débuts d’Internet, il n’y aura pas d’autre solution que de passer par des fournisseurs d’accès alternatifs, tels que FDN. Qui seront alors, on s’en doute, harcelés, persécutés, voire interdits, comme l’étaient naguère les radios libres, par un pouvoir qui tiendra à réinstaller un monopole de l’information et de l’entertainment digne de l’ancienne ORTF.
L’honnête citoyen qui n’ose contourner les lois se verra alors renvoyé dans sa caverne de laquelle depuis Platon les Lumières cherchent à le faire sortir, condamner à ne regarder à jamais que les ombres qu’on voudra bien lui montrer [3]. Le criminel décidé quant à lui à outrepasser lois et morale le fera avec des moyens encore plus redoutables, poussé par cette course à l’armement technologique qui l’obligera à user des moindres possibilités pour dissimuler ces actions : avant, il pouvait agir sur les réseaux sans précaution et les autorités pouvaient le traquer facilement ; désormais, se sachant on ne peut plus recherché, il utilisera toutes les armes pour se cacher, obligeant la maréchaussée numérique à redoubler d’efforts pour parvenir à le débusquer.
D’autant plus que les moyens de dissimulation utilisés par ce criminel seront également utilisés par les quelques résistants à ce contrôle généralisé, lesquels seront confondus avec cet infréquentable : il y aura des arrestations arbitraires, simplement parce que les autorités n’auront pas réussi à décrypter le message trop bien chiffré par untel qu’il aura envoyé à sa maîtresse. Quelqu’un échappant ou même essayant d’échapper au contrôle ? Il ne peut être que suspect, et il faut le faire passer à la question.
Du fond de la caverne, une lueur d’espoir ?
Mais cessons-là ces prémonitions catastrophistes nostradamusiennes et alainminco-jacquesattaliesques, qui peut-être s’avéreront fausses. Car en effet, des voix encore plus discordantes que celle de Lionel Tardy se font entendre et laissent entrevoir un espoir. Ainsi celle de Christine Lagarde, qui n’hésita pas à dire haut et fort, en réaction à la désignation par le Time de Mark Zuckerberg comme personnalité de l’année, sa préférence pour Julian Assange − malgré tous ses défauts :
« C’est difficile parce que ce sont des personnages [Mark Zuckerberg et Julain Assange] vraiment intéressants, l’un et l’autre [concernant Facebook, c'est cependant très discutable] déterminés à soutenir la liberté d’expression qui me paraît une des libertés fondamentales. […] Je ne suis pas en train de me féliciter de tout ce qu’il [Julian Assange] a fait, mais je crois qu’au cœur de l’action, c’est la liberté d’expression avec ses succédanés, ses inconvénients. »
Et effectivement, la neutralité des réseaux est un point aussi fondamental que celui de la neutralité des réseaux. L’affaire WikiLeaks a montré et démontré comment ce principe pouvait être malmené, et en quoi il était possible qu’il sombre en quelques heures. Mais elle a également montré que l’Internet avait encore des forces vives, et était capable de résister de lui-même à ces menaces, comme en témoigne l’éclosion exponentielle des sites miroirs et autres torrents des documents publiés par WikiLeaks. Que l’on soit d’accord avec WikiLeaks ou pas n’est pas le problème. Il s’agit d’une question de principe, celle de la neutralité des réseaux, qui peut-être n’est au final qu’une simple traduction − c’est à débattre − en langage numérique de ce mot d’ordre voltairien : « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »
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[1] Et je songe sur l’instant que boycotter Amazon serait encore plus légitime que de boycotter Youtube. Mais quelle valeur à cet acte ? Peut-être est-ce moins de la micro-résistance que de la macro-connerie.
[2] Lisez donc vite ce billet avant qu’il ne s’autodétruise ou, plutôt, soit détruit, rendu inaccessible. Et enregistrez-le, imprimez-le, recopiez-le, archivez-le, diffusez-le comme vous le pouvez au plus grand nombre.
[3] Libre interprétation qui ne sera pas validée pour l’agrégation de philosophie, mais en revanche probablement applaudie aux épreuves du baccalauréat.
November 16 2010
Premier mémoire sur l’instruction publique de l’informatique nouménale
L’open source et le « monde libre » qui l’accompagne dégoulinent de promesses séduisantes comme on n’en connaissait peut-être plus depuis longtemps. Des promesses technologiques, mais aussi et surtout des promesses philosophiques et politiques ambitieuses : la décentralisation contre la centralisation ; l’horizontalité contre la verticalité ; l’abondance contre la rareté ; le partage contre la propriété ; la liberté d’expression contre la censure ; la liberté de création contre le brevet. Thierry Crouzet théorise tout cela parfaitement bien, et son anarchisme cybernétique pourrait au moins apparaître comme un idéal régulateur vers lequel il faudrait tendre. Cependant, tout cela paraît buter sur une difficulté : dans un tel monde, ou pour faire advenir un tel monde, idéalement, tout le monde devrait être programmeur et capable de coder − ce qui est encore loin d’être le cas.
En effet, il faut bien faire progresser cette bête qu’est un projet open source, comme par exemple Ubuntu. Or, comment faire si personne ne code ? Dans un modèle classique type Microsoft ou Google, on a des gens payés pour cela, c’est leur profession, et ils échangent une partie de leur temps de vie à coder contre une rétribution. Comment faire dans le libre ? Personne n’est forcé d’y participer. Cela se fait par la bonne volonté des gens, qui sacrifient également une partie de leur temps de vie non plus essentiellement pour de l’argent, mais soit par militantisme, soit par altruisme, soit par que sais-je-encore. Certains doivent donc s’y mettre, et pour que cela fonctionne au mieux, idéalement, il faudrait que tout le monde s’y mette, chacun devant être convaincu qu’il ne faut pas laisser le monopole de la production de l’outil de production informatique au seuls privés.
Il s’agit en effet bien de cela : l’open source permet à chacun de contribuer à la production de l’outil de production, et partant, de s’en rendre en partie propriétaire − ou plutôt, d’en rendre propriétaire quiconque [1]. Il est une possibilité bien réelle d’un changement de société, craint notamment par les dirigeants de Microsoft, qui n’hésitent pas à faire part publiquement de leur embarras. Steve Ballmer, actuel CEO, décrivait ainsi Linux et sa philosophie comme un « cancer » qui contaminait de plus en plus, et qu’il faudrait empêcher de se répendre. « Bad for business », sans aucun doute : tous ces opposants sont les ennemis d’aujourd’hui de cette nouvelle société ouverte qui cherche à se construire.
Pour combattre ces ennemis et bâtir cette nouvelle société, il faut donc produire, et pour cela coder. Mais même, indépendamment du combat contre la société close des vieux logiciels, à l’intérieur même de la communauté de l’open source, il est nécessaire de savoir coder. Pour que tout cela fonctionne bien, tout le monde devrait en effet être capable de lire du code, afin de le contrôler, comprendre ce qu’il fait, le corriger, le faire progresser et évoluer. La lecture du code est nécessaire, et chacun doit le faire afin de s’assurer au moins que les technologies qu’il utilise sont garanties sans OGM : que telle fonctionnalité n’envoie pas des données sournoisement, est compatible avec d’autres, est adroitement construite, utilise le matériel correctement, etc.
Or, tout le monde n’est pas programmeur/développeur. Le monde de l’open source ne fonctionne pour l’instant, comme on l’a dit, que grâce à la bonne volonté de quelques geeks faisant cela la plupart du temps en partie pour se donner une identité à eux-mêmes en se conformant à la représentation et au rôle que la société se fait d’eux : au travail, sur son ordinateur, pensant à ce soir quand il sera de retour chez lui pour retrouver son autre ordinateur ; pendant son sommeil ensuite, rêvant au lendemain à quand il retrouvera son ordinateur du travail. Il faut dégeekiser l’open source, le démystifier, le retirer au monopole de ces odieux barbus nerd et crasseux, qui sont également peut-être un risque de monopolisation. Il faut démocratiser l’open source − unique façon d’en finir avec le geek −, le mettre pleinement dans les mains de chacun, afin que chacun puisse y contribuer. Sans cela, l’open source restera pour la plupart une abstraction, tout comme son modèle social et politique.
Pour que le modèle de l’open source puisse fonctionner de façon optimale, et partant, pour que le type de société qui le légitime à un niveau méta-théorique puisse fonctionner, il est par conséquent nécessaire que chacun sache programmer − au moins les bases. Une société démocratique devrait donc apprendre à programmer de la même façon que l’on apprend à lire/écrire/compter. La programmation devient dans notre société un savoir élémentaire au même titre. Nos épreuves de baccalauréat devraient ainsi comporter une épreuve d’algorithmie et de programmation système. Dans la société qui s’amorce, il y a en effet fort à parier que l’individu sera davantage libre s’il maîtrise les concepts fondamentaux de l’informatique que s’il connaît Le contrat social − argument supplémentaire pour en finir avec les cours de philosophie au lycée et y substituer un cours d’informatique.
Pour le dire en termes kantiens, l’homme est aujourd’hui encore sous l’empire de l’hétéronomie des tutelles pour ce qui est de l’informatique. La clef de son autonomie, de sa libération, de sa sortie de son aliénation, de l’émancipation de sa minorité, passe par l’apprentissage et la maîtrise de l’outil informatique. Savoir par soi-même ce que fait son logiciel est être autonome. Pour faire advenir décisivement les Lumières dans les pénombres des claviers, sans aucun doute faudrait il rajouter un sixième chapitre aux Cinq mémoires sur l’instruction publique que Condorcet avait déjà écrit. On y poserait ainsi que la société doit au peuple une instruction publique relative à l’informatique, au même titre que pour les professions et les sciences.
Pas simplement savoir se servir d’Internet Explorer ou d’Office − quelle horreur ! −, chose que l’on découvre par ailleurs soi-même très tôt aujourd’hui. Mais une instruction avancée permettant à chacun de pouvoir s’orienter librement dans l’univers cybernétique, et d’y participer en tant qu’acteur. On parle en effet souvent de « consommacteur » ; mais dans l’informatique, l’acteur ne peut pleinement l’être que s’il est programmeur.
La fameuse « fracture numérique » n’est ainsi sans doute pas là où on la croit. On la résorbera non pas par l’accès aux outils numériques égal pour tous, non pas même par le niveau de connaissance d’utilisation de ces outils qui devrait être accru, mais bien plutôt, au sein même de cette utilisation, par la connaissance avancée qu’auront les uns et les autres de ce qu’il en est techniquement.
On pourrait en effet, à l’instar de Kant et surtout à la suite de Bachelard, distinguer pour les technologies un niveau de connaissance phénoménal et un autre nouménal. Le niveau phénoménal est celui auquel chacun à immédiatement accès : il est cet écran, ce navigateur, cette fenêtre, ce curseur que l’on déplace en faisant mouvoir sa souris. Mais ce phénomène technologique − au sens propre de ce qui apparaît − ne saurait être là sans ce qui permet de le faire exister, qui reste invisible au premier abord, et qui est tout ce qu’il se trouve au niveau nouménal : le programme, le code, les instructions, les octets, les bits, les registres du processeur. Ce pour quoi l’on plaide, ce n’est pas pour une instruction publique de l’informatique simplement phénoménale (comment se servir d’un traitement de texte ou d’Internet − niveau auquel en restait encore peut-être Lyotard dans La condition postmoderne), mais bien nouménale : savoir comment cela marche et comment le construire, plutôt que savoir seulement comment l’utiliser. Car le XXIe siècle sera cybernétique ou ne sera pas, et il sera davantage libre s’il est open source.
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[1] Je simplifie évidemment. L’open source n’est en effet pas monolithique. Entre les licences Apache, MIT, GPL, autant de nuances sur la façon dont les logiciels peuvent être utilisés, modifiés, distribués.
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