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February 08 2012
De l’hypoglycémie congénitale des Noirs d’Afrique, selon Georges Canguilhem
À l’heure où le sujet de philosophie pour classes terminales « toutes les cultures se valent-elles ? » est débattu jusqu’au plus haut sommet de l’État par les plus grands penseurs actuels, un petit détour par la page 111 du grand texte [1] Le normal et le pathologique de Georges Canguilhem montre que même chez ceux qui paraissent les plus irréprochables, au sein de la très respectée épistémologie « à la française », il y a un peu de linge sale − de linge noir.
Le chapitre III intitulé « norme et moyenne » qui comprend cette page entend démontrer les choses suivantes, que je résumerais ainsi :
- le concept de norme et de moyenne sont irréductibles l’un à l’autre ;
- la moyenne est cependant peut-être un signe de la norme − mais en aucun cas l’inverse : la moyenne ne produit aucune norme ;
- la vie dans l’homme, expression singulière de « l’élan vital [2] », peut être créatrice de nouvelles normes, dont l’incidence sur les moyennes biométriques anthropologiques sont les indices ;
- ces nouvelles normes peuvent être possibles grâce à de nouveaux comportements humains, et il y a donc la place pour la liberté de la volonté : on ne fait pas que subir son corps, il subit également l’influence de la volonté ;
- la condition de possibilité de cette liberté humaine est sans doute à chercher dans le réflexe conditionné (p. 116), lequel fait un détour par le cerveau, et ne doit donc pas être pris au sens strict. On a là d’une part une conception de la liberté analogue à celle que défendait par exemple William James, et d’autre part la source de l’intérêt ultérieur de Canguilhem pour La formation du concept de réflexe : le réflexe conditionne la liberté humaine, qui elle-même conditionne la plasticité humaine créatrice de nouvelles normes ;
- il y a cependant en dernière instance une limite à la plasticité organique de l’homme, qui ne peut pas créer de nouvelles normes pour tous ses caractères physiologiques.
Dans sa démonstration, Canguilhem utilise maints exemples pour faire passer son idée : les records des athlètes font « craquer les normes et en instituent de nouvelles » plus sûrement encore que la physiologie ; les méditations des yogis indiens [3] montrent que la volonté peut avoir une influence même sur les fonctions végétatives qui sont d’ordinaires soustraites à la conscience.
Puis vient ce passage savoureux où Canguilhem se penche sur « le taux de la glycémie chez les Noirs d’Afrique », discutant les travaux de Pales et Monglond. « D’après ces auteurs le Noir doit être considéré en général comme hypoglycémique », nous dit Canguilhem : on remarquera déjà cette façon si particulière, et que d’aucuns jugeraient méprisante, de parler du « Noir », d’une façon générale, par l’article défini.
Mais l’essentiel n’est pas là. Se penchant sur les causes de cette hypoglycémie − en somme, le Noir manquerait continuellement de sucre dans le sang − et surtout de la résistance à ce trouble face auquel « l’Européen » trépasserait à coup sûr, Canguilhem, tout comme Pales et Monglond, en déduisent que ce fonctionnement du Noir, qui est normal dans son lieu, ne peut paraître pathologique qu’en rapport à la norme blanche [4] : tout n’est donc qu’affaire de normes, lesquelles sont relatives aux différents modes de vie et aux milieux habités par les vivants, si bien que normal au-delà des Pyrénées, pathologique en-deçà.
Pour l’instant, rien de bien condamnable, si ce n’est peut-être un petit manque de politcal correctness dans les formulations. Mais arrivent la question des causes et conséquences que l’on peut donner de cette résistance à l’hypoglycémie. Pour Pales et Monglond, cette dernière aurait pour causes essentiellement la « sous-alimentation chronique, le parasitisme intestinal polymorphe et chronique, le paludisme ». Et pour ces mêmes auteurs, ainsi que pour Lefrou, cet hypoglycémie chronique serait en rapport avec « l’indolence » légendaire du Noir.
En somme, le Noir est hypoglycémique en raison de facteurs environnementaux ne favorisant pas un régime très calorique ; en raison de cette hypoglycémie, de ce manque d’énergie, le Noir est dans une fringale perpétuelle, ce qui explique son indolence, sa paresse, sa fainéantise.
On pourrait s’attendre à ce que Canguilhem bouscule un peu ce préjugé du Noir paresseux congénital, dont on est cependant heureux d’avoir enfin trouvé les causes de l’infériorité au labeur [5] : la sous-alimentation et la maladie. C’est bien ce que Canguilhem fait, mais pas de la façon dont on peut l’imaginer. Pour Canguilhem, c’est davantage l’enchaînement causal qui est en cause. Citons le passage in extenso :
L’indolence du Noir apparaît à Lefrou, comme à Pales et Monglond en rapport avec son hypoglycémie. Ces derniers auteurs disent que le Noir mène une vie à la mesure de ses moyens. Mais ne pourrait-on pas dire aussi bien que le Noir a les moyens physiologiques à la mesure de la vie qu’il mène ?
Puis, fin du sous-chapitre sur ce procédé rhétorique d’une interrogation sans réponse [6], qui déguise bien mal l’assertion soutenue en la faisant passer pour une hypothèse : pour Canguilhem, ce n’est pas parce que le Noir est hypoglycémique qu’il est fainéant ; c’est parce qu’il est fainéant qu’il est hypoglycémique. Par nature, le Noir manque de volonté ; par suite, il a le corps qu’il mérite. Canguilhem ne remet donc pas en cause l’idée que le Noir soit fainéant : il le rend au contraire responsable de ce trait de caractère du fait de sa mauvaise volonté, en excluant les facteurs environnementaux.
Ayant sans succès googlé cette phrase, je suis curieux de constater qu’elle n’ait jusqu’alors éveillé aucun commentaire. Ni même dans la littérature anglophone, pourtant beaucoup plus prompte à dégainer les missiles théoriques lorsque le politiquement correct est malmené. Dans l’édition de référence, la traduction donne :
But could it not just as well be said that the black has physiological means in accordance with the life he leads?
Cela est frappant, car pour tenter une généalogie, Canguilhem est souvent montré comme la condition de possibilité de Foucault, sur un plan tant théorique (Le normal et le pathologique est une première discussion des processus de normalisation) qu’institutionnel (Canguilhem, après un moment d’hésitation au moment de l’Histoire de la folie lorsqu’il fallait un directeur de thèse, fut un soutient de toutes les circonstances) ; Saint Foucault étant quant à lui le Père des gender studies, postcolonial studies, et autres studies forcément studieuses, qui cherchent justement à démasquer, déconstruire, ce genre de discours.
Mais ce serait beaucoup prêter à cette petite page, et peut-être même faire un mauvais procès à Canguilhem, qui est sans doute à l’opposé des thèses racistes que l’on peut trouver soutenues, pour le coup explicitement, chez d’autres penseurs de la même période : 1) il faut se méfier de telles généalogies historicisantes ; 2) cette réflexion de Canguilhem est peut-être contingente et accessoire quant à sa réflexion centrale, si bien que l’on pourrait l’élaguer de l’arbre sans que celui-ci n’en meurt ; 3) Canguilhem a, dans les éditions suivantes et surtout en 1963, nuancé certaines de ses conceptions vitalistes en les attribuant à la fougue de sa jeunesse, dans un élan presque cioranesque [7] ; 4) c’était aussi les années 1940, et il est difficile de ne pas respirer au moins un peu de l’air du temps.
Toujours est-il qu’il s’agit là de l’une des routes sur laquelle peut conduire le vitalisme d’inspiration bergsonienne et nietzschéenne qui animait Canguilhem à cette époque. Le normal et le pathologique est certes l’un des premiers textes à remettre en cause, ou au moins à questionner les processus de normalisation, il n’en demeure pas moins qu’il comporte certains aspects gênants, parmi lesquels la défense du surhomme [8] créateur de ses propres valeurs, tant psychologiques que physiologiques, et la disqualification de certaines formes de vies ne le voulant pas, tel que ce Noir, hypoglycémique parce qu’indolent.
________________________
[1] Il est publié dans la collection du même nom aux PUF.
[2] Cette expression bergsonnienne n’est pas utilisée comme telle à cet endroit dans le texte de Canguilhem, mais la référence aux thèses de Bergson est à mon sens indéniable (Canguilhem le cite par ailleurs), tout comme l’est celle aux thèses de Nietzsche au sujet de la « volonté de puissance ».
[3] On en n’a décidément pas fini avec ces yogis hindous, qui déjà impressionnaient Pyrrhon au point qu’il en devint sceptique, qui impressionnaient Schultz au point qu’il donna le training autogène, et qui continuent d’impressionner des gens comme Matthieu Ricard.
[4] Pales et Monglond oppose le Noir et le Blanc d’une façon certes abstraite et générale, mais égalitariste ; Canguilhem oppose quant à lui le Noir et l’Européen, où une couleur de peau s’oppose non plus seulement à une autre, mais aux habitants d’un espace géographique déterminé : l’Europe est à l’Européen ce que la Négrerie (et non pas l’Afrique) est sans doute au Noir − avec tout de même une majuscule.
[5] Paradoxe : le Noir est fainéant, mais pourtant on le réduit en esclavage. C’est sans doute que l’esclavage est nécessaire, car sans le joug qu’on lui attache, le Noir se complairait encore davantage dans sa flemmardise.
[6] Tactique rhétorique récurrente des discours de Nicolas Sarkozy.
[7] Cependant, si Canguilhem a ajouté des notes de bas de page de-ci de-là, comme à la page 117, il n’en est rien pour le passage en question.
[8] Encore une fois, Nietzsche est surtout présent dans le texte par son fantôme, et n’est, sauf erreur de ma part, cité explicitement qu’une seule fois. De même que sa constellation terminologique n’est que faiblement mobilisée, en dépit des convergences évidentes. Précaution d’usage pour ce résistant, à l’heure où Nietzsche était l’un des philosophes officiels du IIIe Reich ?
January 04 2011
La cuisine moderne
« On ne saurait trop encourager les jeunes filles à pratiquer l’art gracieux de la cuisine.
De l’estomac satisfait dépend le bonheur en ménage. Une mauvaise cuisine, des digestions pénibles, en voilà bien assez pour amener la brouille et le divorce. Pour être une maîtresse de maison accomplie, il n’est pas obligatoire de passer sa vie devant ses fourneaux, mais une cuisinière à gages mettra d’autant plus d’amour propre à bien faire, qu’elle saura sa patronne experte en cuisine et capable d’apprécier le travail bien fait.
Comment ordonner un menu si l’on ne connaît pas la préparation des aliments ?
A notre époque, où les exigences de la vie moderne poussent la femme à des professions qui l’éloignent de son foyer, il faut plus que jamais développer chez la jeune fille l’amour de son intérieur.
L’homme est trop occupé au dehors, sa tête est prise par des préoccupations multiples, c’est à lui qu’incombent les charges de famille. Il est donc tout naturel que sa jeune femme, sa compagne prenne sa part des efforts nécessaires à un jeune ménage pour réussir dans la vie.
Une femme intelligente, ambitieuse, doit soigner son mari absolument comme un manager soigne le champion qui lui rapportera plus tard la forte somme.
Quand l’homme a bien travaillé, il faut qu’en rentrant chez lui il trouve un visage souriant, que dès l’ouverture de la porte, la bonne odeur du logis propre et la chaleur du nid lui montent au visage avec le parfum d’un plat préparé avec amour dans la cuisine. Rien que cette bouffée réconforte déjà. Les baisers de sa femme et de ses enfants font disparaître le souvenir de la boue de la rue, de la fatigue du jour, des soucis des affaires.
Le voici dans son vêtement d’intérieur, à table. La nappe blanche fait étinceler l’eau et le vin des carafes. Autour de la soupière fumante, les enfants sont assis, ils attendent que le père remplisse les assiettes.
Une nourriture saine, sans excès, mais préparé comme il convient, et voilà le travailleur réconforté. Il aime son chez lui, le café ne le tente pas, il est bien disposé à satisfaire les menus caprices de Madame, parfois un peu coûteux pour le budget du ménage… mais peut-on résister à une femme aussi accomplie ? Un estomac satisfait prédispose à l’indulgence et à la générosité.
[…]
A notre avis, ce qui différencie la cuisine française et constitue sa supériorité universelle, c’est qu’elle se contente de chercher à mettre en valeur la saveur propre de chaque aliment.
Certains pays font bouillir ou rôtir leurs viandes et les accompagnent de sauces toutes prêtes qui dénaturent le goût des mets. C’est agir en barbares.
La bonne cuisinière se contente de mettre juste ce qu’il faut d’assaisonnements, puis elle surveille amoureusement la cuisson.
[…]
Il faut aussi savoir ordonnancer un menu.
Laissons aux sots et aux vaniteux ces dîners interminables où défilent des plats sans nombre pour la grande consternation de nos estomacs.
Pour qu’un repas soit bon, il faut qu’il y ait peu de convives. Le bon Dieu lui-même en a ordonné ainsi en ne donnant que quatre membres à un poulet.
Le meilleurs repas se font pour quatre personnes, six à la rigueur. Au delà, c’est déjà trop.
Les plaisirs de la table sont des plaisirs intimes. Ils n’aiment pas le tapage ni la foule. Quelle grossière erreur aujourd’hui ! Comment croire à l’intelligence humaine quand on voit ces restaurants où l’on danse entre deux plats et aux sons d’un orchestre nègre bon à nous donner la colique ?
C’est un scandale. On comprend que des nègres qui dévorent un couscous ou des fragments de chair rôtis saupoudrés de la poussière du sol se consolent de cette maigre chère en dansant ; mais des êtres civilisés ! C’est à peine croyable. Un bon repas demande du recueillement et un échange de paroles spirituelles et gaies. »
La Cuisine Moderne Illustrée, rédigée par une réunion de professionnels, Librairie Aristide Quillet, 1948
February 05 2010
[www.endredi(t)] La Ferme Célébrités, Éric Chevillard, Sex and the City, Kant, Yves Michaud, Clearstream, la droite, le panopticlick, un fait divers, le spécisme et Léo Ferré
Ces derniers jours, j’ai dû prendre beaucoup de recul, très loin de tout le monde et de tous les mondes. Pas d’article écrit par votre brillant serviteur. Mais www.endredi(t) quand même : La Ferme Célébrités, Éric Chevillard, Sex and the City, Kant, Yves Michaud, Clearstream, la droite, le panopticlick, un fait divers, le spécisme et Léo Ferré.
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Place maintenant à Léo Ferré.
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« La Ferme Célébrités en Afrique », la foire aux clichés − Comme ça, c’est dit, et on n’y revient plus. L’analyse reprend les propos de Pap Ndiaye.
795, d’Éric Chevillard − Toujours.
De sexe et de la philo : le cas Sex&theCity − Analyse sémiologico-psychanalytico-philosophique de la série.
Approche kantienne de la lecture sur livre numérique − Ça fera peut-être plaisir à un pote (en plus de Léo Ferré).
Proglio au PSG ! − Reprise des principaux arguments qu’Yves Michaud donna mercredi sur France Culture au sujet du mérite républicain. Il s’avère qu’il s’accorde avec mon grand esprit sur la question des grandes écoles. En revanche, je ne suis absolument pas d’accord avec ce qu’il dit à propos de la méritocratie et du sport, pour des raisons cependant trop longues à donner ici, mais qui apparaîtront très claires dans les semaines qui viennent, je l’espère.
Epistémologie judiciaire − Au sujet de l’affaire Clearstream, et d’un supposé « devoir de savoir. »
La droite culturelle − Lecture par un philosophe québécois (non, pas André Moreau, mais Martin Leblanc) du livre de Thomas Frank What’s the Matter with Kansas? dans lequel est émis la thèse que la droite américaine, incompétente sur les questions sociales et économiques, parvient paradoxalement à se faire élire par les classes populaires, qui n’ont pourtant aucun intérêt à la porter au pouvoir, en orientant le débat sur les questions «culturelles », comme l’avortement, l’homosexualité, et ce genre de foutaises. Qu’en est-il du débat sur l’identité nationale en France ?
Panopticlick − Ça ne s’invente pas. Par-delà adresses MAC et IP, on cherche à vous identifier sur Internet par recoupements et sous-ensembles : tel fuseau horaire, tel navigateur, tel système d’exploitation, tel résolution de l’écran, telles polices installées, etc. Si bien qu’à la fin, la probabilité que quelqu’un d’autre possède la même configuration diminue cruellement. En somme, c’est très leibnizien : rien d’identique dans les indiscernables ; il y a toujours quelque chose d’infime qui permet de particulariser. En ce qui me concerne, cependant, nous sommes encore plus de 560 000 à être pareils Il faudra agrandir les locaux pour les gardes à vue si l’un d’entre nous est soupçonné d’un fait délictueux et qu’il faut tous nous interpeller.
Petite leçon de droit à destination du ministre de l’intérieur − « Vous connaissiez la règle “un fait divers, une loi ?”. Elle a atteint un nouveau pallier : désormais, c’est un fait divers, votons ce qui existe déjà. »
Le spécisme − Je ne connaissais pas. Mais où va-t-on ?
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