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May 02 2012
Du destin politique de Remirro d’Orca
C
e que je connais de Remirro d’Orca est bien simple, c’est ce qu’en dit Nicolas Machiavel quand il traite des « Des principats nouveaux que l’on acquiert par les armes d’autrui et la fortune », au chapitre 7 de son De Principatibus (Des Principats) qu’on traduit Le Prince, parce que voilà ! Il rappelle en incise comment César Borgia a traité son Lieutenant de la Romagne ; « parce que cette part est digne d’être remarquée et imitée par d’autres ».
« Une fois que le duc [César Borgia] eut pris la Romagne, la trouvant sous le commandement des seigneurs impuissants, qui avaient plus vite spolié leurs sujets qu’ils ne les avaient corrigés et leur avaient donné matière à désunion, si bien que cette province était toute pleine de vols, de chicanes et de toutes sortes d’insolence, il jugea qu’il était nécessaire, si on voulait la réduire à la paix et à l’obéissance du bras royal, de lui donner un bon gouvernement, et c’est pourquoi il y mit à sa tête messire Remirro d’Orca. Celui-ci, en un temps bref, la réduisit à la paix et à l’unité, acquérant une très grande réputation.
Ensuite le duc jugea qu’une autorité si excessive n’était pas nécessaire, parce qu’il craignait qu’elle ne devînt haïssable, et il installa au milieu de la province un tribunal civil, doté d’un président très excellent, où toute cité avait son avocat. Et parce qu’il avait connaissance que les rigueurs passées avaient engendré quelque haine à son égard, afin de purger les esprit de ses peuples et de les gagner entièrement, il voulut montrer que si quelque cruauté s’en était suivie, elle n’était pas causée par lui mais par l’irascible nature du ministre. Et l’occasion prise là-dessus, il le fit, à Césène, un matin, mettre en deux morceaux sur la place, avec un morceau de vois et un couteau sanglant à côté ; la férocité d’un tel spectacle rendit ces peuples en même temps satisfaits et stupides »Dans la traduction de M. Gaille-Nikodimov [notre découpage],
Le Prince, ed. Le livre de poche, pp.84-85
Orca a donc fait office de rhubarbe purgative : mis à la tête d’une région pour la pacifier, on l’en vire, et voilà la paix civile. C’est d’ailleurs l’objet de la politique qui se trouve ainsi tout trouvé : la paix civile. Ce n’est pas la richesse : rappelons-nous que l’Italie du Nord était à l’époque tout le temps en guerre, tout en ayant la mainmise sur une grande partie du commerce mondial1.
Ce qui importe pour le politique ce n’est pas non plus la Justice, c’est la paix ; une paix qui repose notamment sur l’apparence de la justice. On peut ainsi juger l’action du vrai héros de cette histoire, César Borgia, au moins des trois façons suivantes.
1. Jugement de César Borgia selon la justice publique
Borgia est l’incarnation de la justice. Le peuple de Romagne ne peut que constater que le fils d’Alexandre VI a voulu instaurer la paix, l’ordre et la justice (qu’on ne s’échine pas à distinguer). S’il a confié sa mission à un homme cruel, il a su revenir en arrière, et l’a même puni pour ses injustices. Mieux, il a permis que soit instauré un ordre juste où Rimirro de Orca a pu être condamné.
Constatons que César Borgia a su se parer du « masque de la vertu » (et de celui de la force).
2. Jugement de César Borgia selon la virtuosité politique
Borgia a su mettre en œuvre ce principe machiavélien : la fortune est responsable de la moitié de nos actions. Certes il y a un cours qui mène le monde, mais il ne commande pas toutes nos actions. Quand l’Etat n’existe pas, quand l’Etat n’assure pas la paix civile, ce n’est pas un malheureux hasard. Il n’y a pas d’on-n’y-peut-rien, mais sans doute incompétence des hommes politiques. La fortuna peut être pour partie maîtrisée par qui est virtuose, par celui qui sait agir, qui possède la virtù.
Borgia est virtuose en politique, il a su assurer le but de l’activité politique : la paix civile dans (et par) l’Etat. Et s’il n’a pas mené sa mission à bien, c’est que la fortune était vraiment contre lui : son père est mort et fut remplacé par Jules II, un ennemi ! Et la santé de Borgia était fragile2.
Borgia fut un virtuose de la politique : il savait qu’il fallait composer avec le réel pour assurer la paix civil, et il savait qu’il fallait passer pour vertueux. Il faut de la virtù pour savoir porter le masque de la vertu.
3. Jugement de César Borgia selon la morale
A l’exemple de Frédéric II, on peut condamner Borgia. N’a-t-il pas trahi son Lieutenant ? Ne l’a-t-il pas mis en place en sachant qu’il serait cruel, voire en le lui demandant ? Voilà qui est loin d’être digne d’être imité, voilà qui révèle les monstruosités du pouvoir.
Borgia était un salopard et Machiavel oublie qu’il mettait l’Italie à feu et à sang (comme peut le lui rappeler Vettori dans leurs correspondances). D’ailleurs ce n’était qu’un ambitieux fils de pape, qui a assassiné son frère et couché avec sa sœur.
Et comment pourrions-nous juger Borgia ?
Le jugement 1 est celui de ceux qui se laissent avoir ; nous, ô grands lecteurs et rédacteurs de Morbleu, ne sommes pas de ces bougres de naïfs ; nous sommes partagés entre les jugements 2 et 3. Faut-il louer la virtuosité politique de Borgia ou condamner sa bassesse morale ?
Je dois avouer qu’en bon kantien j’ai envie de condamner. Mais la morale… quelle affaire et quelle intransigeance (pareil pour la justice). « Es liegt nun einmal in meiner Natur : ich will lieber eine Ungerechtigkeit begehen, als Unordnung ertragen » (« Ma nature est ainsi : j’aime mieux commettre une injustice que souffrir le désordre ») aurait dit le grand Goethe. En effet savoir composer avec le réel pour établir la paix n’implique pas seulement les injustices commises par le politique au nom de la raison d’Etat, mais aussi que la morale ne s’occupe pas de réalisme politique et pourrait sacrifier la paix civile pour la vertu de l’âme.
La solution moderne est de condamner Borgia, Machiavel et le machiavélisme en souhaitant l’instauration de l’Etat de droit, qui instaure des lois positives qui prescrivent des actions compatibles avec l’action morale : et l’Histoire devient l’Histoire de la Société des Nations, et de l’évolution du Droit vers la Morale dans le processus de la Culture ! BAM
Plus prosaïquement, et de façon tout à fait machiavélienne3, rappelons que sans Borgia et ses atrocités, ses contemporains étaient condamnés à la guerre civile. Or quand vous tuez votre voisin, vous ne pouvez pas sauver votre âme. Ainsi les hommes politiques ont un seul impératif : assurer l’ordre dans le monde, par-delà le bien et le mal.
Qu’ils le fassent pour le confort, la frime ou pour tutoyer l’histoire importe peu. Si les hommes politiques ne se salissaient pas, vous ne pourriez pas vraiment être propre.
Me voilà eu : moi qui suis persuadé qu’ils exagèrent et sont tous un peu pourris, je me retrouve responsable de leurs fautes, dans la mesure même où je vis dans un monde stable. Pour m’en sortir je vais donc inventer une philosophie de l’histoire et du développement du droit, de la justice et de la fraternité. Quoi, c’est déjà fait ? Fiou, tant mieux !
_____________________________
[1] Si un historien ou un amateur de cette époque sait que c’est une bêtise, qu’il n’hésite pas à le dire !
[2] Si je me rappelle bien
[3] Je vous laisse faire tout seul la distinction entre « machiavélien » et « machiavélique » (déjà, ça s’écrit pas pareil)
April 20 2012
Comment gagner les élections ? Que la volonté particulière est introuvable
N’en déplaise aux méchants rousseauistes, le dernier épisode a montré que la prétendue « volonté générale », quand bien même on la considérerait exister, est introuvable. Si tant est qu’elle existe, elle existe de la même façon qu’une chose en soi pour Kant : une entité à laquelle on ne peut avoir accès directement, dont on ne sait l’existence que par la façon dont elle se phénoménalise à nous ; au mieux peut-on la penser, mais pas la connaître. De même, cette volonté générale que l’on pense fondatrice de tout le politique est obligée de se phénoménaliser suivant une certaine procédure. Lorsque les citoyens décident, ils doivent en passer par certaines procédures de décision, afin de faire émerger la volonté générale, et il y a presque autant de volontés générales qu’il y a de procédures de décision, si bien que le plus sûr moyen de gagner une élection consiste encore à choisir le mode de scrutin le plus favorable.
La volonté générale est une hypostase matérialiste. Une réalité fantomatique créée par l’esprit de quelques hommes, prenant mystérieusement son autonomie vis-à-vis des consciences, pour leur dicter sa propre loi, comme la marchandise pour Marx.
« Si bien que pour trouver une analogie, nous devons nous échapper vers les zones nébuleuses du monde religieux. Dans ce monde-là, les produits du cerveau humain semblent être des figures autonomes, douées d’une vie propre, entretenant des rapports les unes avec les autres et avec les humains. »
Karl Marx, « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret », in Le Capital.
Il y a un fétichisme de la volonté générale comme il y en a un de la marchandise, et l’on pourrait à bon droit qualifier les partisans de l’une et de l’autre de « possédés », comme le faisait Max Stirner, « l’auteur du livre immortel « L’Unique et Sa Propriété ». [1] »
Si la volonté générale est introuvable, cela signifie-t-il pour autant que seules existent des volontés particulières ? Une fois le brouillard de la volonté générale dissipé, les volontés particulières apparaissent-elles clairement ? Rien n’est moins sûr. La volonté particulière pourrait en fait être tout aussi introuvable que la volonté générale.
Ainsi, on demande ces temps-ci au bon peuple de voter, de décider, de donner son avis, de choisir un candidat. Mais à partir de quels principes un individu exprime-t-il sa volonté particulière ? Cela peut être à partir de partis bien différents.
Tout d’abord, en suivant Max Weber, on peut distinguer l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité.
« Il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » –, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » »
Max Weber, Le Savant et le Politique.
Deux type de votes peuvent alors se fonder sur ces deux types d’éthique :
- Le vote de conviction. L’éthique de conviction consiste à adhérer à des principes et à s’y tenir coûte que coûte, plaçant le verdict des faits au second plan.
« Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi . »
Max Weber, Ibid.Du point de vue des suffrages, le vote selon l’éthique de conviction signifie adhérer à un certain programme politique, quand bien même celui-ci ne serait qu’une belle utopie irréalisable dans les faits, simplement parce que l’on est d’accord sur les principes : on se décide sur le papier, a priori, suivant la cohérence, consistance, beauté, moralité ou que-sais-je-encore du système en question, sans s’interroger sur les conditions de possibilité de sa réalisation effective. Se convaincre que « tout est possible, tout est réalisable », car la bonne volonté politique peut triompher de tout. Les candidats qui tentent d’attirer vers eux ce type de votes s’habillent la plupart du temps des vêtements du « possible » : tout changement politique est possible.
- Le vote de responsabilité. Mais à côté de l’éthique de conviction se trouve donc pour Weber l’éthique de responsabilité. Il s’agit ici non plus de prêter attention aux seuls principes, mais de se poser la question de la conséquence des actes. Quels effets tels choix peuvent-ils avoir réellement si on les adopte ? Faut-il renoncer à certains principes parce qu’ils auraient des répercussions fâcheuses ?
« Je me sens bouleversé très profondément par l’attitude d’un homme mûr – qu’il soit jeune ou vieux – qui se sent réellement et de toute son âme responsable des conséquences de ses actes et qui, pratiquant l’éthique de responsabilité, en vient à un certain moment à déclarer : « je ne puis faire autrement, je m’arrête là ! » »
Max Weber, Ibid.Le vote selon l’éthique de responsabilité consiste à opter pour le programme ou l’homme dont on s’attend à ce qu’il soit le plus pragmatique, le plus attentif à ce que la réalité exige. Ici, les candidats se revêtent davantage des habits de la « vérité » : la réalité comprise véritablement impose un type de politique bien particulier.
Mais les possibilités de voter avec conviction ou responsabilité ne sont pas les seules. En existe également deux autres, qui se fondent sur l’intérêt bien compris, ou non, des particuliers :
- Le vote égoïste. Cette possibilité de vote consiste à adhérer au programme politique qui offre le plus de convergences avec ses propres intérêts égoïstes. C’est ainsi que, caricaturalement, on présente le vote fonctionnaire comme un vote socialiste, le vote des entrepreneurs comme un vote libéral, le vote des amateurs de cannabis, des vendeurs de panneaux solaires, d’éoliennes et de biocarburants comme un vote écologiste, et ainsi de suite. Le candidat choisi est un grand soi-même, dont on s’attend à ce qu’il serve ses intérêts.
- Le vote altruiste. Au contraire, dans un élan de générosité et de solidarité avec son prochain, on peut aller à l’encontre de son intérêt égoïste et voter pour l’intérêt de l’autre, car on pense qu’il en est moralement mieux ainsi. Par exemple, un ouvrier votant pour des baisses d’impôts pour les entreprises et les hauts revenus, car il pense que son patron − le pauvre − ne peut s’en sortir sans cela ; ou inversement, un patron votant pour un programme majorant les charges patronales et augmentant les taux de l’ISF afin de contribuer davantage au financement général du système que ses ouvriers − les pauvres.
Pour un même individu, votes de conviction et de responsabilité s’opposent quelque peu [2] (Weber dit cependant que les deux éthiques qui en sont à la source peuvent être compatibles sous certaines conditions) ; vote égoïste et vote altruiste se contredisent complètement. En revanche, les deux axes se combinent : on peut en effet être altruiste ou égoïste, avec conviction ou responsabilité. Si bien que la volonté particulière d’un individu se déploie dans un espace au carré :
À l’évidence, le vote côté égoïste doit être plus fréquent que le vote altruiste. Il est sans doute également le plus facile à obtenir, car il est plus sûr de flatter l’ego que de lui vendre son sacrifice. De même, le vote de conviction doit sans doute être plus répandu, car il est plus économique d’adhérer à des principes sur le papier que de se poser la question de leur faisabilité effective. Le plus aisé à obtenir également : on persuade mieux à partir de rhétorique et de promesses que par une étude attentive des conséquences des actes.
À ces quatre types de vote, il faut en rajouter un cinquième : le vote de contestation. Voter pour un candidat ou un programme sans conviction réelle, sans se soucier de sa faisabilité, de son adéquation ou non avec son intérêt. C’est un vote désintéressé, et pour son intérêt, et pour le système électoral en tant que tel : une façon de protester. Il est comme le lieu où viennent se réfugier les voix qui n’ont pas été séduites par les quatre autres catégories. C’est un vote presque aléatoire, mais pas pour autant hasardeux, car il renforce bien souvent un candidat particulier, jugé la plupart du temps anti-système, au détriment d’autres : Le Pen fera ainsi malheureusement davantage de voix que Jacques Cheminade. Lorsqu’il se manifeste vers le choix d’un candidat particulier, la contestation est active ; passive, elle prend la forme de l’abstention.
Le vote égoïste de conviction paraît cependant être le plus fréquent. Ce qui est gênant politiquement, puisque la « poursuite du bien commun » paraît au contraire requérir un altruisme responsable. Sans compter que ce qui paraît conviction pour l’un est parfois responsabilité pour l’autre, que la contestation de l’un est l’égoïsme ou l’altruisme de l’autre. Un même candidat ou programme politique peut ainsi cristalliser, par méprise ou au contraire par fine stratégie, sous son seul, nom des aspirations tout à fait différentes : l’égoïsme des uns et l’altruisme des autres ; la contestation de certains ; les convictions ou le réalisme de ceux-là.
Il faut aussi remarquer que pour une même personne, les choix peuvent être différents en fonction de l’espace dans lequel il choisit de se positionner. Sans aucune contradiction, un même individu peut alors décider de voter Le Pen par contestation, Poutou par conviction altruiste, Mélenchon par responsabilité altruiste, Bayrou par responsabilité égoïste, Sarkozy par conviction égoïste. En somme, la volonté particulière, tout comme la volonté générale précédemment, se trouve être difficilement saisissable.
Au moment de son expression, cette volonté particulière dépendant presque des « humeurs » (quasiment au sens hippocratique) du sujet. Être d’un tempérament égoïste ou altruiste est bien souvent une affaire d’organe et de contexte ; pour Weber, être partisan de l’éthique de conviction ou de responsabilité est presque une affaire de « tête ». La volonté particulière d’un individu varie et variera. Probablement introuvable. Elle est fonction de l’humeur de son âme, qui en définitive est peut-être bien tripartite, comme le pensait le vieux Platon : le raisonnable peut le porter vers la responsabilité s’il est fort, vers la conviction s’il est affaibli ; l’appétit vers l’égoïsme, mais vers l’altruisme s’il est apaisé ; la colère vers la contestation lorsqu’elle se fait entendre. Au candidat de savoir flatter les bonnes parties de l’âme.
________________________
[1] C’est ce qui est, paraît-il, gravé sur la plaque du 19 de la Philipstrasse à Berlin, dernière demeure de cet auteur − je ne suis plus allé à Berlin depuis la chute du mur, et la maison est introuvable dans Google Street View.
[2] J’attends les slogans électoraux du type : « une seule conviction : la responsabilité » ou « ma responsabilité : convaincre ».
April 16 2012
Comment gagner les élections ?
« Démocratie » : étymologiquement, « le pouvoir dans le peuple » ; selon le mot de Lincoln, « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Un vain mot ? C’est pourtant sur son paradigme que nos sociétés tâchent de se bâtir. Le Contrat social de Rousseau prétendait libérer l’homme en soumettant sa volonté particulière à la volonté générale s’exprimant dans les suffrages. « Quand on propose une loi dans l’assemblée du Peuple […] ; chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus, et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l’avis contraire au mien l’emporte, cela ne prouve pas autre chose sinon que je m’étais trompé, et que ce que j’estimais être la volonté générale ne l’était pas. [1] »
La démocratie est fragile en bien des points, à commencer par l’organisation des suffrages. Avant même qu’il soit question de bourrer les urnes ou de faire voter les morts, il faut en effet remarquer que la simple façon de comptabiliser les votes possède une importance déterminante. Organiser un scrutin, à un tour ou à deux tours, voter à la proportionnelle ou à la majorité, autoriser un seul ou au contraire plusieurs noms sur les bulletins de vote, permettre de classer ou non les candidats par ordre de préférence : de telles décisions axiomatiques ont une incidence majeure qui parfois est sous-évaluée. Pour des mêmes scores, des résultats différents. L’algorithme choisit pour décider du gagnant d’une élection fait davantage l’élection que les électeurs eux-mêmes.
Face à des choix de programmes, de doctrines et de partis, face à plusieurs candidats devant représenter à la fois des idées et le peuple, les électeurs établissent implicitement une classification. On préfère tel individu particulier à un autre, tout en préférant cet autre individu à un autre autre, et ainsi de suite. Un classement des candidats est établi de façon sous-jacente, qui hiérarchise strictement les choix entre eux. Mais ce classement reste invisible : on n’en voit que ce que l’organisation des suffrages veut bien laisser apparaître. La vraie structure relationnelle des choix reste immergée derrière les résultats de suffrages qui la rende tangible, mais qu’en partie.
Imaginons ainsi quelques cinq candidats et candidates se disputant âprement et affreusement, cherchant à se distinguer et à se positionner en des lieux bien précis de l’espace politique : Alfred, Bérénice, Christobal, Donatienne et Édouard [2]. Après une campagne aussi mouvementée qu’elliptique, faite de coups bas et d’envolées idéologiques, les 29 millions d’électeurs ont abouti aux classements des choix suivants :
Classements sous-jacents des choix Classements [3] Nombre de citoyens E > D > B > C > A 10 millions A > B > D > C > E 8 millions C > A > B > D > E 5 millions D > C > B > A > E 4 millions B > C > D > A > E 2 millionsLe hasard fait vraiment bien les choses : les 29 millions de futurs électeurs n’ont formé que 5 classements différents, alors qu’il y en a en fait 120 possibles. [4] Mais tels sont en tout cas les choix implicitement formés par tous ces électeurs virtuels ; mais ceux-là ne se sont pas encore exprimés par la voie des urnes ; il s’agit maintenant d’organiser le scrutin le mieux possible afin que la fameuse « volonté générale » libératrice puisse émerger à partir de ces classements implicites et puisse s’incarner en un seul candidat. Plusieurs solutions, mais un candidat gagnant différent pour chacune. Des systèmes tous justes en apparence, mais qui ne permettent pas, précisément, de faire l’unanimité.
- Scrutin uninominal majoritaire à un tour. On n’autorise qu’un seul nom sur le bulletin, et on ne fait qu’un seul tour. Le gagnant est simplement celui qui obtient le plus de suffrages, même s’il n’obtient pas la majorité absolue (plus de 50% des voix). Ici, le vainqueur serait Édouard, puisque 10 millions d’électeurs l’ont placé en premier choix de leur classement, bien devant tous les autres, quand bien même il n’aurait rassemblé que moins d’un tiers des voix, les 19 millions d’autres électeurs le plaçant bien plus loin dans leurs classements.
- Scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Le système précédant étant imparfait, on peut souhaiter le réformer pour un système similaire à celui utiliser lors de l’élection présidentielle française, en organisant un second tour où s’affrontent les deux candidats les mieux placés lors du premier. Nous aurions alors un second tour qui feraient s’affronter Alfred (8 millions d’électeurs) et Édouard (10 millions). Reprenant nos classements de préférences, on peut déduire par élimination les hiérarchies suivantes lors du second tour − ce qui correspond peu ou prou à ce que l’on nomme le « report de voix » :
Classements sous-jacents pour les deux choix les mieux placés Classements Nombre de citoyens E > A 10 millions A > E 8 millions A > E 5 millions A > E 4 millions A > E 2 millionsSoit, 10 millions d’électeurs pour Édouard et 19 millions pour Alfred, qui est notre vainqueur dans ce système.
- Vote alternatif. On peut souhaiter faire plusieurs tours, et à chacun éliminer le candidat le plus mal placé (comme dans l’émission Top Chef, qui enchaîne les votes jusqu’à la fameuse et terrible épreuve de la « dernière chance »). Nous aurions alors tour à tour les résultats suivants :
1er tour : Édouard (10 millions) ; Alfred (8 millions) ; Christobal (5 millions) ; Donatienne (4 millions) ; Bérénice (2 millions d’électeurs, qui est donc éliminée).
2ème tour : Édouard (10 millions) ; Alfred (8 millions) ; Christobal (7 millions) ; Donatienne (4 millions, qui s’en va rejoindre Bérénice).
3ème tour : Christobal (11 millions) ; Édouard (10 millions) ; Alfred (8 millions, le vainqueur du deuxième système, qui nous quitte également).
4ème tour : Christobal (19 millions d’électeurs) ; Édouard (10 millions, le vainqueur du premier système).Le vainqueur est donc en définitive Christobal.
- Méthode Borda. Jean-Charles de Borda, mathématicien contemporain du grand Condorcet, jugeait la méthode de ce dernier trop compliquée à mettre en œuvre, et proposa un système de pondération des votes. Chaque électeur exprime le classement de ses choix, et 5 points sont attribués pour les premières places, 4 points pour la deuxième, et ainsi de suite (un peu à la manière de l’Eurovision ou du Championnat du Monde de Formule 1). Nous aurions alors les sommes suivantes :
Méthode Borda Candidats Nombres de points Donatienne 4 * 10 + 3 * 8 + 2 * 5 + 5 * 4 + 3 * 2 =
40 + 24 + 10 + 20 + 6 =
100 millions Bérénice 3 * 10 + 4 * 8 + 3 * 5 + 3 * 4 + 5 * 2 =
30 + 32 + 15 + 12 + 10 =
99 millions Christobal 2 * 10 + 2 * 8 + 5 * 5 + 4 * 4 + 4 * 2 =
20 + 16 + 25 + 16 + 8 =
85 millions Alfred 1 * 10 + 5 * 8 + 4 * 5 + 2 * 4 + 2 * 2 =
10 + 40 + 20 + 8 + 4 =
82 millions Édouard 5 * 10 + 1 * 8 + 1 * 5 + 1 * 4 + 1 * 2 =
50 + 8 + 5 + 4 + 2 =
69 millionsCette fois-ci, nous avons comme vainqueur Donatienne.
- Méthode Condorcet. Pour tout un ensemble de raison tenant à la résolution du paradoxe de Concorcet, on optera pour ce système consistant à comparer chaque candidat aux autres afin de déterminer qui l’emporte. Combien d’électeurs préfèrent tel candidat à tel autre ? Le candidat préféré à tous les autres candidats est le vainqueur. La méthode est plutôt laborieuse. Voici les comptes :
Méthode Condorcet Préférences Nombres d’électeurs (millions)
A > B 8 + 5 = 13 A > C 8 A > D 8 + 5 = 13 A > E 8 + 5 + 4 + 2 = 19 B > A 10 + 4 + 2 = 16 B > C 10 + 8 + 2 = 20 B > D 8 + 5 + 2 = 15 B > E 8 + 5 + 4 + 2 = 19 C > A 10 + 5 + 4 + 2 = 21 C > B 5 + 4 = 9 C > D 5 + 2 = 7 C > E 8 + 5 + 4 + 2 = 19 D > A 10 + 4 + 2 = 16 D > B 10 + 4 = 14 D > C 10 + 8 + 4 = 22 D > E 8 + 5 + 4 + 2 = 19 E > A 10 E > B 10 E > C 10 E > D 10Ceci connu, il s’agit maintenant de faire des duels entre chaque paires.
Alfred ne gagne qu’un seul duel, face à Édouard :
13 millions d’électeurs préfèrent A > B contre 16 millions, B > A → B > A
8, A > C ; 21, C > A → C > A
13, A > D ; 16, D > A → D > A
19, A > E ; 10, E > A → A > EBérénice gagne en revanche tous ses duels :
16, B > A ; 13, A > B → B > A
20, B > C ; 9, C > B → B > C
15, B > D ; 14, D > B → B > D
19, B > E ; 10, E > B → B > EChristobal ne gagne que face à Édouard et Alfred :
21, C > A ; 8, A > C → C > A
9, C > B ; 20, B > C → B > C
7, C > D ; 22, D > C → D > C
19, C > E ; 10, E > C → C > EDonatienne ne perd que face à Bérénice :
16, D > A ; 13, A > D → D > A
14, D > B ; 15, B > D → B > D
22, D > C ; 7, C > D → D > C
19, D > E ; 10, E > D → D > EÉdouard perd en revanche tous ces duels [5] :
10, E > A ; 19, A > E → A > E
10, E > B ; 19, B > E → B > E
10, E > C ; 19, C > E → C > E
10, E > D ; 19, D > E → D > EC’est donc Bérénice qui est élue suivant ce système, car la candidate préférée à tous les autres candidats.
La « volonté générale », cette entité allant presque de soi pour Rousseau et ses suiveurs, s’avère ainsi difficile à cerner : chaque candidat est tout aussi légitime que les autres pour être élu, suivant la façon dont on autorise la volonté générale à s’exprimer. La volonté générale veut en fait tout et son contraire. Fonder la démocratie sur de telles conceptions pourrait bien être chimérique : donner l’illusion au peuple que les lois et institutions ont bien pour cause sa seule volonté. Ce sont de telles constatations qui aboutirent à la formulation du « théorème d’impossibilité d’Arrow ». La démocratie parfaite n’existe pas, et ceux qui en promettent une sont des imposteurs feignant d’ignorer que ce qui sort des urnes n’est pas que la voix du peuple, mais la voix du peuple s’exprimant suivant une certaine modalité. Si bien qu’en réformant judicieusement les systèmes de vote utilisés, la France pourra peut-être un jour gagner à nouveau le merveilleux concours de l’Eurovision [6], et avoir Jacques Cheminade pour président.
P.S. : Puisqu’il faut rendre à César les hommages qui lui reviennent, signalons que l’idée de ce billet est due à la malheureusement défunte émission Archimède qui passait naguère sur ARTE.
________________________
[1] Rousseau, « Des suffrages », Du contrat social, IV, II.
[2] Les prénoms et sexes ont été changés pour protéger l’anonymat des candidats.
[3] Nos candidats ont, comme par hasard, chacun pour initiale l’une des premières lettres de l’alphabet, ce qui simplifie bougrement bien les choses.
[4] Et oui : le nombre de façon d’arranger un ensemble est égal à la factorielle de la cardinalité de celui-ci, c’est à dire 5!. Nous avons 29 millions d’électeurs ; la probabilité que ceux-là ne produisent que 5 classements sur les 120 possibles doit être à peu près équivalente à (29 * 10 ^ 6 ) ^ 115, si je ne me trompe.
[5] Paradoxe du candidat (de Condorcet) qui fait le plus de voix au premier tour, mais que personne ne peut saquer en fait.
[6] Morbleu ! met d’ailleurs au défi ses lectrices de trouver, à partir des résultats passés de l’Eurovision, un système de vote permettant de rendre la France victorieuse avec les mêmes systèmes de préférences. Un bisou gratuit pour qui y arrive la première.
April 01 2012
Votez Jacques Cheminade, le candidat du sursaut !
Aujourd’hui, dimanche 1er avril 2012, nous sommes à 21 jours du premier tour des élections présidentielles. Grande échéance : le moment pour le peuple français de se réunir et d’exprimer à l’unisson par sa volonté générale le choix du candidat qu’il veut voir succéder à Nicolas Sarkozy. Grande responsabilité pour chacun d’entre nous : voter est un droit, mais aussi un devoir, a fortiori en ces temps troublés où nous nous devons d’opter pour des représentants fiables, aptes, compétents. Ne fuyons pas devant cette tâche : occupons-nous de politique, si nous ne voulons pas que la politique s’occupe de nous. Morbleu !, après avoir beaucoup hésité, après s’être longtemps contenté d’un confortable apolitisme, après s’être trop complu du « mol oreiller » du scepticisme politique, décide de s’engager, de se lancer dans la bataille de la campagne. Morbleu ! tient aujourd’hui à annoncer son ralliement et son soutient au seul homme capable de relever le défi, de relever la France, de changer le monde et l’univers : Jacques Cheminade.
Bien sûr, on les entend, ceux qui ricanent à l’endroit du candidat de « Solidarité et Progrès ». Nous les voyons, ceux qui condamnerons Morbleu ! pour cet engagement. Libre à eux : leur réaction est même nécessaire. Le courage et l’audace ne peuvent naître que face à l’adversité. Jacques Cheminade est cette falaise politique contre laquelle viennent se rompre avec fracas les flots enragés des railleries et opprobres des opposants mesquins.
Ainsi, Morbleu ! ne reculera pas. Le regard droit, marchant vers l’avenir, nous nous faisons même prosélytes. Convaincre et même persuader nos lecteurs et l’humanité entière que l’intérêt du monde bien compris ne peut que faire se diriger la main de chacun vers les bulletins portant le nom de « Jacques Cheminade », si l’on ne veut pas que les urnes de la démocratie soient les urnes funéraires de la civilisation.
Quelles raisons ? Quelle motivations ? Quelles justifications ?
Tout d’abord, Jacques Cheminade est le candidat du positivisme. Il est désormais connu que Morbleu ! est résolument positiviste : hier, c’était en réhabilitant dans les smartphones le calendrier positiviste d’Auguste Comte ; aujourd’hui, c’est en soutenant Jacques Cheminade, le candidat du progrès, le seul candidat à ne pas avoir peur du nucléaire, à proposer un programme ambitieux d’exploration spatiale, à poser comme nécessaire de « raccourcir la durée des trajets Terre-Mars et au-delà ».
Jacques Cheminade, candidat de la science, est aussi le candidat de la critique. Certains condamnent son côté conspirationniste ; c’est avoir mal compris ce dont il était question. Nous-mêmes, il y a quelques mois de cela, avons mis en garde contre le conspirationnisme ; force est de constater que, malgré les apparences, Jacques Cheminade ne tombe pas sous le coup de nos remarques. Son usage du complot est heuristique, modéré, critique, régulateur, et vise à permettre une appréhension du monde unifiée, sans pour autant tomber dans l’écueil du dieudonnisme ou du soralisme.
Jacques Cheminade est surtout le candidat du retour à la sapience. Le candidat du retour à Rabelais, cet auteur refoulé, ignoré, marginalisé, dont la culture française et européenne s’est progressivement éloignée, jusqu’à se perdre elle-même. Le grand philosophe lyonnais Bruno Pinchard œuvre depuis des années à sa réhabilitation :
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La culture française doit en finir avec l’austérité du scepticisme de Montaigne et renouer avec l’hédonisme pantagruélique ! Un vœux pieux ? Impossible, impensable pour les autres candidats ; Jacques Cheminade, en soutenant Rabelais, fait dissidence avec son époque comme jadis Rabelais avec la sienne.
Enfin, Jacques Cheminade est le rempart contre le totalitarisme. On l’a condamné pour n’avoir justement pas condamné le détournement par son inspirateur américain de la photo de Barack Obama le présentant avec la moustache du Führer. Foudres de la bien-pensance ! Tonnerres de la pensée unique ! Peut-on blâmer Jacques Cheminade ? Le parallèle Obama/Hitler, qu’à partir des cendres de la politique démocrate américaine pourrait bien germer le totalitarisme le plus abject est-il à ce point inconcevable ? Le grand économiste Friedrich von Hayek ne soutenait-il pas une idée semblable dans son livre immortel La route de la servitude, montrant que les bonnes intentions les plus louables de certains démocrates peuvent enfanter les projets les plus sombres ?
Lectrices, Lecteurs, Morbleu ! ne vous a encore jamais trahi et ne vous trahira jamais. Morbleu ! a toujours eu le regard tranchant et regardera toujours le monde avec acuité. Morbleu ! a tout le temps su prendre le bon parti et a tout le temps évité les impasses. Pour le monde de demain, pour la France de demain, pour tous les enfants du futur, Morbleu ! vote et votera Jacques Cheminade. Votez Jacques Cheminade !
Le Sursaut
March 03 2012
Le corps de Marine Le Pen
La prestation de Marine Le Pen jeudi dernier lors de l’émission Des paroles et des actes animée par David Pujadas fut remarquable par le non débat qui eut lieu (ou du débat qui n’eut pas lieu) avec Jean-Luc Mélenchon, où celle-ci tâchait de rester stoïque et aussi muette qu’un quaker face au contradicteur qu’on lui avait opposé. Cependant, mon attention était captivée par tout autre chose ; par quelque chose que mon penchant fétichiste n’avait encore jamais remarqué jusqu’à présent, lorsque par mégarde, mon regard se posait sur Marine Le Pen. Quelque chose qui, je pense, est bien plus qu’un « simple détail » de l’histoire de ces présidentielles : Marine Le Pen n’avait pas de boucles d’oreilles.
Oui, lecteur : Marine Le Pen n’avait pas de boucles d’oreilles. Pourquoi est-ce important ? Parce que s’il est possible de lire dans les coupes de cheveux comme on lit dans les lignes de la main, peut-être est-il également possible de le faire dans les oreilles. Entendons plus généralement : que le corps d’un individu peut être lu, interprété, examiné, en ce qu’en lui, sur lui, grâce à lui, avec lui, se cristalise tout un ensemble de principes, maximes et habitudes qui caractérisent ce même individu. Bien plus peut-on même dire avec Bourdieu [1] que :
Le schéma corporel [en tant qu'il] est dépositaire de toute une vision du monde social, de toute une philosophie de la personne et du corps propre.
Bourdieu, La distinction, p. 240
Et ailleurs :
Tout se passe comme si les conditionnements sociaux attachés à une condition sociale tendaient à inscrire le rapport au monde social dans un rapport durable et généralisé du corps propre, une manière de tenir son corps, de le présenter aux autres, de le mouvoir, de lui faire un place, qui donne au corps sa physionomie sociale.
Bourdieu, Ibid., p. 552.
En somme, rien de plus social que ce qui apparaît au premier abord comme le plus intime et personnel. Le rapport que chacun entretient à son propre corps n’est pas privé, mais au contraire public. Des goûts alimentaires jusqu’aux choix des pratiques sportives, en passant par la façon de parler, il n’y a pas un comportement, une manière d’être qui n’échappe aux règles des habitus corporels, qui caractérisent à chaque fois un monde social bien particulier, très spécifique. Une herméneutique du corps s’ouvre alors à l’observateur attentif, rendant possible une exégèse des rides, bosses, cicatrices, mais aussi des rognures d’ongles, peaux d’orange et autres culottes de cheval − le corps est un traître.
Concernant les boucles d’oreilles de Marine Le Pen, elles brillent par leur absence. Ceci tient dans son cas à une impossibilité physiologique : ses oreilles ne sont pas percées. Marine Le Pen n’a pas sacrifié à ce rite féminin si caractéristique qui est pour la plupart des jeunes filles comme un passage obligé, tout comme l’excision ou la circoncision ailleurs. Passage qui advient parfois très tôt : certaines ne se souviennent même plus de quand leurs oreilles furent percées ; la décision en incombe alors souvent dans ces cas-là à une mère qui, avant même que leur enfant ne sache marcher ou parler, choisit de le conformer aux codes esthétiques féminins en vigueur. Pour d’autres, c’est une décision plus tardive, courant l’adolescence, ou à son sortir : la prise de décision se fait plus autonome, tantôt en accord avec les parents, tantôt en rébellion contre.
Chez les Le Pen, à l’évidence, le rite du perçage des oreilles au sortir du berceau était refusé. Si j’en juge par des photos trouvées ici et là, le cas Marine n’est en effet pas isolé, puisque ses sœurs non plus n’en portent pas :
Que peut-on en déduire ? Un certain nombre de choses, mais qui sont − il faut le reconnaître − avant tout de l’ordre de l’hypothèse.
Premièrement, cela pourrait indiquer un certain rapport au corps distancié (caractéristique, selon Bourdieu, des catégories sociales favorisées), excluant les modifications, hybridations et transformations du corps même les plus simples. Un naturalisme qui idolâtre les produits de Sainte Mère Nature, et considère qu’il pourrait être infamant de chercher à les parfaire. Une condamnation de l’hybris prométhéiste cherchant à contester ce que le Grand Être a créé. Un culte, une adoration de l’ordre naturel. On sait que Jean-Marie avait perdu un oeil lors de ses vaillants combats ; pendant longtemps, certainement pour les mêmes raisons naturalistes, il portait un bandeau du type « Pirate de Caraïbes » (Episode I) ; ce n’est que tardivement qu’il accepta d’avoir recours à une transformation corporelle (oeil de verre), préférant sans doute jusqu’alors ne pas avoir à tricher avec la nature − mais le pragmatisme politique l’a sans doute conduit à hiérarchiser à nouveau ses principes.
Deuxièmement, d’une manière connexe, on pourrait lire un refus du paraître, de la triche, du mensonge. Il faut se montrer dans la vie sociale tel que l’on est, et ne pas chercher à feinter les autres. On trouve chez le bon Rousseau, dont le culte de la nature et la condamnation de la technique sont le fond de commerce, une pareille critique de tout ce qui permet aux hommes de se dissimuler, à commencer par la politesse. Culte de la transparence, qui abolit la rupture qui pourrait exister entre les états intérieurs et leur expression. Sans doute Rousseau aurait-il condamné le maquillage et les boucles d’oreilles (sans doute l’a-t-il d’ailleurs fait, mais j’ai dû oublier où) ; des raisons analogues se trouvent sans doute ici chez les Le Pen dans le refus des cosmétiques : car il n’y a pas que les boucles d’oreilles que Marine refuse ; il y a également le verni à ongles ; lorsqu’elle en vient à devoir s’exprimer sur un plateau de télévision, son maquillage est toujours minimaliste. En ce sens, quoi qu’on en dise, elle constitue l’anti-Nadine Morano, qui, elle, sacrifie à la fois aux boucles d’oreilles, au poudrage abondant et aux faux-ongles (il me semble).
Troisièmement, ce que l’on peut constater, c’est que ce refus d’attenter à son corps est patent chez Marine Le Pen. À l’évidence, elle est une femme terriblement nerveuse, stressée, anxieuse, angoissée. Pour évacuer le stress, la plupart des gens se rongent les ongles, battent du pied, ou grincent des dents (bruxisme) : le corps manifeste les états émotionnels [2]. Or, aucun stigmate de somatisation du stress n’est apparent sur le corps de Marine Le Pen (pas d’ongles rongés, pas de pied qui bat durant les débats, ni de dents usées − ses dents sont longues), si ce n’est un : l’index de sa main droite, très jauni, témoignant des nombreuses cigarettes fumées, lui donnant par ailleurs cette voix si reconnaissable. Si l’on suit cette hypothèse, l’éducation corporelle lepéniste devait refouler le corps et entretenir un certain mépris à son égard, à commencer par le mépris quant aux émotions : chez les Le Pen, on ne se ronge pas les ongles, et sans doute ne pleure-t-on pas non plus. Mépris semblable que l’on retrouve souvent dans un certain catholicisme. (Qu’elle soit droitière et fume de la main droite pourrait également témoigner d’un refus de fumer en travaillant − certains droitiers fument de la main gauche tout en travaillant −, qui conduit à une ambiguïté sur l’organisation du travail lepéniste : d’une part, catégorisation très stricte entre les moments de travail et les moments de détentes, mais d’autre part, instauration de nombreuses pauses au cours de la journée, sans lesquelles le doigt ne serait pas ainsi jauni − en somme, une organisation qui sépare bien travail et loisir, mais qui donne une grande place à ce dernier lorsqu’il s’agit de certaines personnes autorisées.)
Enfin, quatrièmement, la question se pose d’un point de vue plus biographique des raisons expliquant le refus, même tardif, du perçage des oreilles. Comme on avait pu le dire par ailleurs concernant les coupes de cheveux, le fait d’une habitude corporelle contractée durant l’enfance, souvent du fait de la pression parentale, pose la question de sa perpétuation une fois le sujet arrivé à l’âge adulte. Que l’on m’autorise ce plaisir incestueux de me citer moi-même :
Lorsqu’un jour vient l’occasion pour l’enfant de choisir entre la pilule rouge, qui lui permettra de s’évader des chaînes parentales qui le maintiennent attaché au fond de la caverne de l’autorité, et la pilule bleue, qui au contraire le replongera dans l’obscurité de la tutelle d’autrui, il est face à un choix déterminant en tant qu’il est un être-capillaire.
Oscar Gnouros, « Comment lire dans les coupes de cheveux comme on lit dans les lignes de la main », Morbleu !, 22 décembre 2009.
De même pour son être cosmétique : l’enfant élevé dans la détestation du maquillage peut soit choisir d’y demeurer, soit décider d’en sortir. Le choix des filles Le Pen paraît avoir été celui de l’orthodoxie familiale. Cela pourrait ainsi témoigner, si l’on ose l’hypothèse psychanalytique, d’une solide intériorisation des codes parentaux, de la constitution d’un surmoi inébranlable prohibant toute une foule de choses, d’une reproduction presque carbon copy des schémas familiaux : les filles sont des répliques authentiques, du Le Pen AOC.
Car en effet, face à toutes ces questions, on pourrait se placer dans le cadre d’un anabaptisme cosmétique : si on n’a pas percé les oreilles des filles Le Pen lorsqu’elles étaient encore enfantes et sous le joug parental, c’est afin qu’elles ne prennent cette décision que d’une manière autonome, plus tardivement, en toute connaissance de cause. De la même manière que certains parents refusent de baptiser leurs enfants dès la maternité afin de leur laisser pleinement le choix d’entrer ou non en religion, on pourrait supposer chez les Le Pen en matière de codes esthétiques une tradition libérale qui attendrait un âge un peu plus mur pour faire entrer ou non les enfantes dans la religion de la boucle d’oreille et du verni à ongles, pour que leur choix soit éclairé, conscient et volontaire. Mais malgré cette liberté qui aurait pu être laissée, la puissance des habitudes sociales et familiales firent que pas une n’osa franchir le Rubicon esthétique, par crainte sans doute de paraître céder à une dépravation gauchiste et hippie, par crainte du courroux parental surmoïque. Cela laisse imaginer ce que fut cette éducation, pour que pas une exception n’advienne : une mécanique bien huilée, fluide et parfaite, sans grain de sable − le rêve du totalitarisme.
Culte de la nature, transparence intentionnelle, refoulement émotionnel, soumission aux traditions : la prétendue rupture entre le père Jean-Marie et sa fille Marine n’est ainsi sans doute qu’apparente − elle continue de faire corps avec. Une continuité au moins psychanalytique paraît évidente : le père n’a pas été tué. Le Front National aura un nouveau visage le jour où cet Œdipe se crèvera non pas les yeux avec des épingles, mais les oreilles, et où ses dirigeantes porterons des boucles d’oreilles.
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[1] On célèbre les 10 ans de la disparition de Bourdieu cette année (ça se sait un peu) ; également, cela fait 10 ans que John Rawls et Robert Nozick ont disparu (ça se célèbre un peu moins).
[2] Corps et émotions ne font qu’un, si l’on suit William James.
November 02 2011
Le vote contre-performatif
Qu’est-ce qu’un « énoncé performatif » ? Ce concept, a été introduit par John L. Austin1 dans How to do Things with Words (Quand dire c’est faire). Il s’agit, à partir de ce concept, de souligner que les énoncés ne sont pas tous déclaratifs, qu’ils ne se contentent pas tous de décrire des états de faits. Voici un énoncé déclaratif et un énoncé performatif grammaticalement très proches : « La fenêtre est ouverte » et « La séance est ouverte ». Lorsque vous déclarez que la fenêtre est ouverte, vous prétendez qu’une fenêtre qui existe dans le monde est ouverte, vous vous prononcez sur un état de fait. Lorsque vous déclarez que la séance est ouverte, vous créez un état de fait (vous « performez »), vous débutez la séance : avant que vous ne parliez, il n’y avait pas de séance dans ce monde. Ce concept a connu un succès immense en philosophie, si important que nombreux sont ceux à l’utiliser sans jamais avoir ouvert le bouquin d’Austin.
Voyons maintenant un type d’énoncé performatif présent dans l’actualité de ces derniers jours : le vote. Lorsque le juge prononce une condamnation, il réalise seul son énoncé performatif (dans des conditions bien précises qui impliquent certes d’autres individus). Il a pu y avoir consultations de parties diverses, mais le sujet de ces énoncés (celui qui les prononce) est in fine un individu. Ce n’est à mon avis pas le cas du vote. Le sujet du vote est pluriel, il s’agit de l’ensemble des votants, qui produisent ensemble un énoncé performatif qui crée le résultat du vote. Par exemple le conseil d’administration est élu par les actionnaires, les décisions du conseil d’administration sont votées (élues) par le conseil, et le président du conseil d’administration est élu par les actionnaires ou le conseil. Si vous trouvez que ce schéma rappel celui d’un parti ou d’un régime politique, rassurez-vous, c’est à dessein. Essayons d’interroger cette pluralité du sujet du vote.
Le vote fonctionne, à mon humble avis, à la façon de la génération d’une république telle que la théorise Hobbes dans le Leviathan. Dans ce contexte, il s’agit pour Hobbes de légitimer l’existence d’un pouvoir absolu, qui ne dépende pas d’autre chose que de lui-même (de la religion par exemple). Ce pouvoir est instauré afin d’éviter la guerre de tous contre tous, il a le monopole de la justice et de la violence légitime (pour employer un concept qui n’est pas de Hobbes mais de Weber)
« Cela va plus loin que le consensus ou la concorde : il s’agit d’une unité réelle de tous en une seule et même personne, unité réalisée [énoncé performatif !] par une convention de chacun avec chacun passée de telle sorte que c’est comme si [ce n'est pas un fait, mais c'est ce qu'on suppose être dit pour rendre compte en droit d'une situation présente] chacun disait à chacun : j’autorise cet homme ou cette assemblée, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et que tu autorises toutes ses actions de la même manière. Cela fait , la multitude ainsi unie en une seule et même personne est appelée une République [Commonwealth], en latin civitas ». Léviathan, deuxième partie « De la République », chapitre XVII « Des causes, de la génération et de la définition de la république« , ed. Dalloz, p.177
Dans la république de Hobbes, chacun autorise les actions de la personne qui le représente, c’est-à-dire qu’il accepte d’en être l’auteur (juridique, ou moral), sans pour autant être celui qui formule précisément ces actions et décisions. La multitude crée ainsi une seule personne qui a plusieurs auteurs, mais qui est une parce qu’il n’y a qu’une seule personne qui représente tous ces auteurs2. On peut ainsi considérer que chaque élection crée une personne. Et si la France semble s’incarner dans le président de la république ou dans l’Assemblée nationale, la circonscription électorale apparaît en même temps que son député, dont elle endosse la paroles future, sans qu’elle la lui prescrive en détails.
L’énoncé performatif qu’est le vote pour un candidat (ou un membre d’une assemblée) produit donc une personne plutôt qu’un état de fait, non pas une sentence mais une personne capable d’en donner. Le vote pour un candidat ou une liste est ainsi un énoncé performatif qui produit une source d’énoncés performatifs, dont vous assumez les futurs décisions (tant qu’ils ne vont pas contre vos intérêts élémentaires). En considérant les choses ainsi, dans notre république, le vote, « l’énoncé performatif citoyen », ne réalise pas un état de fait, mais un sujet capable de déclarer des états de faits. Ce sujet autonome, la personne politique (l’homme ou l’assemblée), peut (s’il ruse) s’opposer aux énoncés performatifs proprement politiques, c’est-à-dire aux votes qui prétendent produire (ou empêcher la production) de nouveaux états de faits, c’est-à-dire aux référendums (voyez le Congrès voter un Traité de Lisbonne ).
Le vote pour un candidat peut dès lors apparaître comme un énoncé contre-performatif3.
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[1] Avec les Américains il faut toujours veiller à mettre la première lettre de leur second prénom, surtout depuis le président W. ! Pour mémoire Austin était anglais.
[2] La personne qui se forme avec la république peut être un individu comme une assemblée. Si Hobbes les confond, il ne faut pourtant pas lui en vouloir : pour lui le libre arbitre n’existe pas. Ainsi la volonté est le résultat d’une délibération, au cours de laquelle, dans un individu, sont ajoutés et retranchés les désirs pour ou contre un acte. « Dans la délibération, le dernier appétit ou la dernière aversion, qui se trouve en contact immédiat avec l’action ou son omission, est ce qu’on appelle la volonté : c’est l’acte (non la faculté) de vouloir« , Léviathan, chapitre VI, p.56. Chez l’homme la délibération peut passer par les mots et pas seulement par les désirs. Dès lors une assemblée ne fait qu’en gros ce qu’un homme fait en petit. Tant qu’elle tient dans un hémicycle !
[3] Aveu : oui, au départ je voulais dire quelque chose de plus intéressant ; oui je dis avec des termes un peu pompeux des choses que l’on sait déjà. M’enfin, un jour j’m'en servirai pour dire autre chose, sur des sujets polémiques, comme le vote des étrangers. En attendant je peux vous proposer cette bonne lecture qu’est La Grève des électeurs (article d’Octave Mirbeau)
October 05 2011
July 19 2011
La politique symbolique
Avant même d’aborder la question « pour ou contre les défilés militaires le 14 juillet ? » et de prendre parti pour l’un ou l’autre camp, avant même de suspecter les abolitionnistes de l’exhibition belliqueuse juillettiste d’inculture et des les exhorter à reprendre les routes conduisant vers leur septentrion supposé originaire, avant même de qualifier de xénophobe et pétainiste la réaction face à l’audace pacifiste s’autoproclamant seule détentrice du monopole du Civisme et des Valeurs Républicaines, il convient de remarquer une chose.
Cette question des défilés ressort du symbole. Tant d’autres problèmes, tant d’autres questions, tant d’autres urgences économiques, sociales, politiques qui ne sont non pas formelles, non pas abstraites, mais concrètes et réelles — mais non : on juge d’un côté que le plus crucial est la couleur du costume, de l’autre qu’il y a grand péril à vouloir en changer. Dans ce débat, par-delà les antagonismes radicaux des positions qui font la France se couper en deux comme jamais depuis l’affaire Dreyfus, il y a un présupposé commun : que cette question est importante, de premier ordre, un enjeu majeur nécessitant même que l’on s’insulte.
Lorsqu’une politique pose que les questions symboliques sont celles dont il faut s’occuper en premier lieu, il y a tout lieu de penser que cette politique n’est en elle-même rien d’autre que symbolique. C’était déjà le cas avec les fumeux débats quant à l’identité nationale ou la double nationalité ; et l’on constate aujourd’hui que la droite n’est pas la seule productrice de politique symbolique : en soulevant ces questions, l’opposition (au moins l’une de ses parties) se montre apte à rivaliser en agitant tout aussi bien le spectre fantomatique des valeurs — sans doute la meilleure preuve qu’elle est capable de gouverner au moins aussi mal.
Tout comme le signe, le symbole renvoie à autre chose qu’à lui-même. En tant que signe, le mot que j’écris n’a qu’une autonomie limitée : détaché du sens, de la signification et des idées auxquels il renvoie, son existence n’est que très précaire. Le symbole, en revanche, peut continuer d’exister indépendamment de ce à quoi il fait référence. Un tableau peut utiliser un lion pour symboliser la force et un renard pour la ruse ; l’ignorance du code de traduction — tantôt tacite, tantôt explicite — n’en invalide pas pour autant la signification prise au premier degré figurant le lion et le renard. Les allégories de la peinture classique ou médiévale, dont les renvois étaient pour tous évidents il y a quelques siècles, sont aujourd’hui souvent ignorés et les tableaux considérés non plus pour ce à quoi ils renvoient, mais simplement pour ce qu’ils figurent, de sorte que l’expérience esthétique face à eux est en ce sens proche de celle qui advient face à l’art abstrait.
De même, ce dont traite la politique symbolique — le symbole — prend le risque de se détacher de ce réel dont elle prétend pourtant parler ; elle court le risque de prendre son autonomie vis-à-vis du monde en s’envolant telle une colombe dans le ciel des abstractions, pour ne devenir qu’une vaine tautologie où elle ne finit par ne parler plus que d’elle-même dans un élan autistique à coup de truismes, où à l’écho de la vallée de gauche ne répond plus que l’écho de la vallée de droite. L’abstraction est un danger du symbolisme, où les symboles peuvent ne plus avoir qu’une fonction immanente à la représentation, une existence qu’au premier degré. La politique symbolique est peut-être aussi élégante et harmonieuse que Les bergers d’Arcadie, mais elle renvoie à aussi peu de choses que ce à quoi renvoie un tableau de Mondrian : la politique symbolique ne transcende pas.
June 09 2011
Des révolutions numériques aux révolutions arabes
On a beaucoup glosé au sujet du désormais fameux et historique « printemps arabe », sur le rôle que les nouveaux moyens de communication (que l’on n’a désormais même plus le droit de citer) tels que Twitter ou Facebook avaient pu jouer, notamment au sujet de la « contagion » planétaire que ces mouvements de contestation ont provoqué.
Nombreux furent ceux à s’extasier devant les pouvoirs du numérique. D’une révolution, numérique, à l’autre, politique. Enfin ! les geeks et autres nerds de toutes les nations allaient pouvoir s’unir contre l’oppresseur et trouver une forme d’expression sociale valorisée ; eux, ces anonymous [1], ces créatures la plupart du temps débiles, boutonneuses et binoclardes qui, avant le règne sans partage de l’informatique, étaient immanquablement mises au ban de la société par les dominants, allaient pouvoir se venger de ces tyrans. Au point que certains sont allés, dans un élan de gratitude insoupçonnable, jusqu’à prénommer leur fille « Facebook » en hommage aux combattants des cyber-kriegspiels. [2]
Face à cette doxa teintée, il faut bien le reconnaître, d’un positivisme concevant progrès technique et politique comme étroitement imbriqués, et si optimiste que même Condorcet (qui est à la fois le Jacques Attali et le Alain Minc du XVIIIe siècle − mais tout de même en plus doué) n’en a pas rêvé, se trouve une thèse opposée tenant la contribution des « réseaux sociaux » et autres moyens modernes de communication pour nulle. On trouve cette thèse résumée par un certain Éric Zemmour − je le cite non pour lui mais pour la thèse qu’il exprime [3] −, disant qu’avec la Révolution française en 1789, l’Europe a connu un pareil embrasement, et même qu’ils avaient pas Twitter et Facebook à l’époque. Donc, CQFD.
Relisant [4] ces jours-ci David Hume, je tombe sur un texte qui fait curieusement écho à ce débat − sans doute Dieu existe-t-il − et apporte même un rudiment d’explication à ces questions des rapports entre politique et communication − à condition qu’on accepte de le surinterpréter odieusement, comme je vais le faire ci-après.
Un vaste royaume s’accoutume progressivement à la tyrannie, parce que chaque acte de violence y est d’abord perpétré sur une parcelle du territoire qui, étant éloignée du reste du pays, reste ignorée de l’ensemble et n’y provoque aucune agitation violente. De plus, on peut maintenir avec un peu de dextérité un vaste royaume dans l’obéissance, quand bien même l’ensemble du pays serait mécontent, tandis que chaque partie du peuple, ignorante de l’état d’esprit du reste du pays, craint de prendre l’initiative de toute agitation ou de toute insurrection. […] Dans un petit royaume, tout acte d’oppression est immédiatement connu dans l’ensemble du pays. Les murmures et les mécontentements qui en procèdent sont aisément transmissibles. Et l’indignation s’y porte à des hauteurs d’autant plus élevées que les sujets ne sont pas aptes à saisir, dans de tels États, que la distance est très grande entre eux-mêmes et leur souverain.
David Hume, « De la naissance et du progrès des arts et des sciences » in Essais esthétiques, GF, pp. 82-83.
C’est moi qui souligne dans le texte. La thèse de Hume est de dire que les États vastes, grands, spacieux sont plus enclins à la tyrannie, alors que dans les pays d’une dimension plus modeste, il est presque impossible de faire régner la terreur. Pourquoi ? Parce que dans l’immensité des espaces infinis des déserts sahariens, les distances sont telles que l’information des forfaits commis par le pouvoir est comme manquante, imposant aux oreilles des opprimés un silence éternel. [5] La tyrannie trouve dans les déficits d’information du peuple l’une des pierres à partir desquelles il peut élever les murailles de l’asservissement.
Selon Hume, ce déficit d’information n’est dû qu’à la distance. Plus celles-ci sont grandes, plus l’information vient à se perdre, et inversement : entre des lieux rapprochés, on communique aisément, au point de permettre aux « indignés » (terme employé ci-dessus par David Hume, ce qui indique qu’il avait lu − et même compris − Stéphane Hessel) de s’unir et de se rebeller avec une efficacité sans pareil.
En théorie de l’information, on dira que, plus les canaux dans lesquels transitent les données sont longs, plus nombreuses sont les chances qu’elles se perdent − car parasitées, par exemple, par du « bruit ». Tous les abonnés ADSL habitant malheureusement trop loin du répartiteur connaissent ce problème, rendant chimériques les débits miraculeux pourtant promis par les fourbes annonceurs.
Les moyens de communication modernes, les réseaux sociaux, emails, SMS et autres messageries instantanées font que les canaux d’information se sont singulièrement multipliés, au point d’interdire tout contrôle. Des points qui jadis étaient éloignés, sans aucun contact, ont été rapprochés du point de vue informationnel grâce à ces nouveaux médias. Des pays vastes et tyranniques se sont transformés de ce fait en petits États, rendant la tyrannie difficilement supportable sous leurs climats.
Sans doute ce rétrécissement des espaces n’est-il pas la seule cause de tous ces embrasements successifs. Il est en tout cas légitime de supposer qu’il en a participé, au moins peut-être au titre de condition de possibilité. Condition certes nécessaire pour secouer le joug − mais peut-être pas suffisante.
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[1] Mais dites donc ! Oser un pareil mot, c’est courir inutilement le risque de se faire pirater son Morbleu ! par un pas content ! Mes amis, la liberté est à ce prix.
[2] Il y en a même eu un pour prénommer son fils « Sarkozy » − malheureusement, je ne trouve aucun lien.
[3] Et puis aussi un peu pour lui, car le bruit court qu’il sera moins visible à l’avenir − il va âprement nous manquer.
[4] On relit toujours ses classiques, même si, en fait, c’est la première fois qu’on les lit. Mais pour le coup, je le relis vraiment : mon problème avec Hume est que je suis toujours incapable de résumer ses thèses (hormis peut-être sur la causalité), car j’ai souvent tendance à prendre ses idées pour les miennes, tellement elles paraissent − n’ayons pas peur des mots − naturelles.
[5] Une citation de Blaise Pascal s’est malicieusement glissée dans cette phrase.
March 30 2011
Modeste proposition pour empêcher les vieux d’être à la charge de leur pays
On se souvient que Jonathan Swift, l’auteur des Voyages de Gulliver, avait fait paraître en 1729 une Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public [1]. Dans ce texte, Swift défendait l’idée que les enfants des pauvres puissent servir d’aliment pour les riches, afin d’enrayer la spirale malthusienne de la surpopulation les menant directement à la misère. Le cannibalisme, l’anthropophagie des plus pauvres par les plus riches se montrait une solution possible à la question sociale.
Je me suis longtemps demandé si ce texte était à prendre au premier ou au second degré ; c’est que la présentation du texte de l’édition que j’avais consultée prêtait intentionnellement à l’ambiguïté, ceci dans le but de renforcer la dimension ironique du texte. J’ai en plus une propension proprement reidienne à faire confiance : je rappelle que j’ai tout de même cru en Botul pendant un certain temps, même si ce fut bien moins longtemps que BHL et quelques autres. Les textes de Botul tout comme l’édition de Swift que j’ai utilisée sont édités par les Mille Et Une Nuits : sans doute faut-il se méfier de ce qui sort de leurs rotatives.
Car apparemment, Swift était bien ironique, tout comme il l’est dans sa Proposition d’attribution d’insignes aux mendiants de toutes les paroisses de Dublin par le doyen de Saint-Patrick, où le projet est de faire porter une sorte de rouelle aux pauvres autochtones afin de les distinguer des étrangers et de ne pas avoir à nourrir ces derniers. En somme, un raisonnement par l’absurde, procédé bien connu des lycéens qui ont tous eu un jour à plancher sur le chapitre V de L’Esprit de Lois de Montesquieu intitulé « De l’esclavage des Nègres ».
De l’ironie, du second degré, du raisonnement par l’absurde, il n’y en a en revanche pas le moindre soupçon dans ce texte de Cioran tiré de Histoire et Utopie :
Persuadé que les maux de notre société venaient des vieux, je conçus l’idée d’une liquidation de tous les citoyens ayant dépassé la quarantaine, début de la sclérose et de la momification, tournant à partir duquel, me plaisait-il de croire, tout individu devient une insulte à la nation et un poids pour la collectivité. Si admirable m’apparut le projet que je n’hésitai pas à le divulguer ; les intéressé en apprécièrent médiocrement la teneur et me traitèrent de cannibale : ma carrière de bienfaiteur public commençait sous de fâcheux auspices. Vous-même [Cioran écrit, dit-il, « à un ami lointain »], pourtant si généreux, et, à vos heures, si entreprenant, à force de réserves et d’objections m’aviez entraîné vers l’abandon. Mon projet était-il condamnable ? Il exprimait simplement ce que tout homme attaché à son pays souhaite au fond de son cœur : la suppression de la moitié de ses compatriotes.
Cioran, « Histoire et Utopie » in Œuvres, Gallimard Quarto, p. 981.
Certains ont glosé sur « l’oubli du fascisme » propre à Cioran (et aussi à Eliade), qui aurait tenté de dissimuler ses malheureux engagements de jeunesse. À l’évidence, ce texte montre que Cioran ne s’est pas autant caché que cela d’avoir eu et défendu certaines théories fascisantes.
En fait, si Cioran fait cet aveu dans ce texte, c’est pour illustrer grâce à son propre cas sa théorie d’une hostilité fondamentale et intrinsèque de l’homme à l’égard de tout autre :
Celui qui, avant la trentaine, n’a pas subi la fascination de toutes les formes d’extrémisme, je ne sais si je dois l’admirer ou le mépriser, le considérer comme un saint ou un cadavre. Faute de ressources biologiques, ne s’est-il pas placé au-dessus ou au-dessous du temps ? Déficience positive ou négative, qu’importe ! Sans désir ni volonté de détruire, il est suspect, il a triomphé du démon ou, chose plus grave, il n’en fut jamais possédé. Vivre véritablement, c’est refuser les autres ; pour les accepter, il faut savoir renoncer, se faire violence, agir contre sa propre nature, s’affaiblir ; on ne conçoit la liberté que pour soi-même ; on ne l’étend à ses proches qu’au prix d’efforts épuisants ; d’où la précarité du libéralisme, défi à nos instincts, réussite brève et miraculeuse, état d’exception [2], à l’antipode de nos impératifs profonds. Nous y sommes résolument impropres : seule nous y ouvre l’usure de nos forces. Misère d’une race qui doit s’avachir d’un côté pour s’ennoblir de l’autre, et dont nul représentant, à moins d’une décrépitude précoce, ne sacrifie à des principes « humains ». Fonction d’une ardente éteinte, d’un déséquilibre, non point par surcroît, mais par défaut d’énergie, la tolérance ne peut séduire les jeunes. (…) Au sortir de l’adolescence, on est par définition fanatique ; je l’ai été moi aussi, et jusqu’au ridicule.
Thèse à certains égards résolument nietzschéenne : on ne professe, on ne disserte, on ne théorise jamais que ce que nous dicte notre propre corps. L’abandon de la volonté de détruire n’est en rien une conquête théorique : c’est au contraire une simple victoire physiologique, celle de la sénilité sur les instincts adolescents meurtriers. Le charitable n’est qu’un impuissant, un homme dont la volonté de détruire s’est tarie.
Le libéralisme, la paix civile n’est pas un ordre spontané, ni un état originaire qu’aurait connu l’homme jadis mais à jamais perdu parce que dévoyé, corrompu par la société (Rousseau). Il est au final soit le fruit de la sénescence, soit le résultat d’une dure lutte individuelle entreprise par chacun à l’égard de ses propres penchants. Mais peut-être peut-il être également atteint grâce à une violence exercée par la société − et non par l’État comme l’entendait Hobbes − à l’encontre de ses membres, imposant ainsi un dressage pulsionnel permettant la paisible cohabitation des volontés.
Au final, avec l’âge, Cioran abandonna ses projets d’annihilation des post-quadragénaires pour au final embrasser la société ouverte. Non parce que, vieillissant, il approchait dramatiquement de sa propre destruction, mais simplement parce que son corps excluait dorénavant certains choix et lui en offrait d’autres.
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[1] Titre à rallonge très XVIIIe siècle.
[2] Renversement par rapport à la thèse de Carl Schmitt, qui voyait au contraire dans le libéralisme une théorie du refus de l’état d’exception, pourtant seule théorie de la souveraineté valide à ses yeux. J’ignore si Cioran connaissait ces thèses − et il est vrai que sa description porte sur un plan différent.
March 07 2011
Marine Le Pen, présidente en 2012 : et alors quoi ?
On a appris ce week-end par un sondage que Marine Le Pen arriverait en tête au premier tour des élections présidentielles de 2012 avec 23% des suffrages, devant Nicolas Sarkozy et Martine Aubry, qui resteraient tous deux derrière à égalité de voix à 21%.
Les réactions face à ce sondage divergent :
- Certains jouent la carte de l’étonnement, et accusent la politique de l’actuel gouvernement d’être responsable de cette montée :
- Soit que cette politique « chasse sur les terres du FN » à coup de débats sur l’islam, sur l’identité nationale, sur la laïcité, à coup de réactions sécuritaires face aux faits divers et de nomination de ministres décomplexés quant à la question de l’immigration.
- Soit qu’au contraire cette politique ne tient pas ses promesses en tous ces points, et qu’en lieu et place du Le Pen soft qu’est Sarkozy, on préférera désormais l’original à la copie.
- D’autres ne voient en revanche là-dedans qu’une simple confirmation du mécontentement que l’on entend gronder dans la société, et qui ne fait que monter depuis des années.
- D’autres, enfin, nient la crédibilité du sondage, en disant qu’il a été fait de telle sorte que le journal commanditaire puisse faire sa « une » sur cette nouvelle, et vendre ainsi plus de papier.
En dehors de ces interprétations, faisons un petit essai de « catastrophisme éclairé », et prenons l’hypothèse au sérieux d’une Marine Le Pen présente au deuxième tour :
- Il est déjà hautement improbable que celle-ci puisse succéder au deuxième tour, que cela soit face à Nicolas Sarkozy ou Martine Aubry. Sans doute les reports de voix ne seraient pas les mêmes : dans une telle configuration, je soupçonne qu’il y aura plus de voix de gauche à se reporter sur Nicolas Sarkozy, que de droite sur Martine Aubry. Mais l’un ou l’autre de ces candidats sera certainement élu. Mais admettons que non, et que Marine Le Pen soit élue.
- Une fois au pouvoir, Marine Le Pen doit affronter une deuxième épreuve, qui est celle des élections législatives. Il sera alors encore plus hautement improbable que celle-ci trouve une assemblée nationale à sa main. Impossible même : sans aucun doute une poignée de députés parviendront à se faire élire, mais jamais il n’y aura une majorité de députés frontistes à l’Assemblée Nationale.
- Se formera alors très probablement un gouvernement de cohabitation, soit de gauche, soit de droite. Mon intuition est qu’il sera de gauche, car il y aura une contre-réaction lors de cette élection de tous les gens outrés par l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. Il va d’ailleurs sans dire que la rue aura été très agitée dans l’intervalle des quelques semaines séparant les élections.
- Marine Le Pen devra alors gouverner tant bien que mal avec ce dispositif. Ses pouvoirs seront on ne peut plus limités par cette cohabitation : on a vu ce qu’il en était par le passé. On a souvent reproché au système de la cohabitation d’être une monstruosité institutionnelle ; en l’occurrence, dans le cas présent, elle pourrait bien être ce qui rendra l’élection de Marine Le Pen totalement inefficace − mais pas anodine, car, comme on va le voir, on va patiner.
- Marine Le Pen n’aura dès lors qu’une petite marge de manœuvre. En premier lieu, elle pourra choisir de dissoudre l’Assemblée Nationale. Il lui faudra alors attendre le bon moment. Dans ce cas, tout dépendra du contexte. Soit les choses s’améliorent (que le gouvernement en soit responsable ou pas) et dans ce cas il est fort possible que la fièvre frontiste baisse, et que donc les choses tournent encore moins à son avantage à l’Assemblée ; soit elles se détériorent encore plus, et dans ce cas, les proportions de députés frontistes augmenteront sans doute. Mais là encore, il n’y en aura encore jamais assez pour qu’ils puissent être majoritaires. Aussi bien, on pourrait passer d’un gouvernement de gauche à un de droite, ou inversement.
- Mais elle pourrait aussi décider de nommer un premier Ministre frontiste, quand bien même l’Assemblée ne serait pas à sa main − et ce, dès même son élection. Mais alors comment un tel gouvernement pourrait-il gouverner sans l’aval de l’Assemblée ? Il y aura très probablement une sur-utilisation des dispositifs un peu autoritaires, tels que le fameux 49.3, dont on connait les limites. On aura manifestation sur manifestation, affrontements policiers, et etc. J’ignore quelle peut-être l’issue d’un tel scénario : à voir comment cela se passe dans les « pays nord-méditerranéens » (comme les désigne Claude Guéant, histoire de ne pas prononcer certains mots), on peut imaginer une situation sociale pas mal secouée − il n’y a qu’à voir cette année pour une simple histoire de retraites.
- Reste que, la constitution semblant rendre inefficace le pouvoir de Marine Le Pen, celle-ci cherchera sans aucun doute à la modifier. Cela se ferra très certainement à coup de referendum, car la modifier par le Congrès du Parlement n’offre une solution que très friable pour elle. Sans aucun doute seront nous alors submergés de referendum sur de nombreuses questions, jusqu’à ce que l’issue de l’un d’eux s’avère positive − car les gens résisteront aux différents referendum, simplement parce que son initiative vient de Marine Le Pen. Cependant, je pense qu’il y aura moins d’obstacles à ce que des gens même anti-frontistes puissent voter « oui » à l’un de ces referendum. En effet, il est des questions constitutionnelles qui transcendent les intérêts frontistes, comme par exemple celle portant sur le changement du mode de scrutin des législatives (et d’autres élections) pour la proportionnelle : voici qui intéresse tous les petits partis et qui effraye les gros. Une telle proposition, selon le contexte, pourrait sans doute être très facilement adoptée, car les intérêts des adversaires les plus féroces au Front convergent paradoxalement avec lui.
- On procéderait alors à de nouvelles élections législatives, qui déboucheraient sur une Assemblée beaucoup plus métissée, où il y aura beaucoup plus de frontistes, moins de socialistes et d’UMP, mais aussi beaucoup plus de députés de l’extrême gauche. Qui sait si Jean-Luc Mélanchon ne pourrait pas profiter de ce contexte politique pour encore monter ?
- Quel gouvernement pourrait alors se former ? Sans aucun doute un gouvernement frontiste aura plus de chances de faire voter ses lois. Un gouvernement de coalition un peu bariolé pourrait aussi se former, un peu à l’israélienne, mais je n’y crois pas du tout : au Front, on reste tout de même plus attaché à la « pureté » qu’au pragmatisme, et on ne cherchera pas à rassembler à l’État hébreux.
- Le temps que tout cela se passe, et les élections de 2017 seront déjà arrivées. Quelle en sera l’issue pour les frontistes ? De part l’instabilité politique qu’il y aura eu pendant un quinquennat, la politique exercée aura été inefficace : on aura perdu (encore) 5 ans. La situation pourrait alors bien être explosive. Soit les électeurs imputeront la responsabilité de cet échec aux forces d’oppositions au Front et pourraient bien persévérer ou même se renforcer dans leurs choix. Soit, au contraire, on jugera de l’inefficacité de porter des dirigeants frontistes au pouvoir, et on ne recommencera pas − j’imagine que c’est là l’issue la plus crédible. En fonction du contexte, on se portera alors soit à nouveau sur des partis classiques, soit au contraire vers d’autres populismes.
- On conservera cependant les réformes constitutionnelles que le Front aura fait passer − si toutefois il parvient à réussir cette entreprise. Comme dans L’Aventure c’est l’aventure, on s’écriera que « la Ve, c’est foutu ».
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Qui s’est intéressé au mouvement progressiste initié aux États-Unis par le grand 


