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April 20 2012

11:33

Comment gagner les élections ? Que la volonté particulière est introuvable

N’en déplaise aux méchants rousseauistes, le dernier épisode a montré que la prétendue « volonté générale », quand bien même on la considérerait exister, est introuvable. Si tant est qu’elle existe, elle existe de la même façon qu’une chose en soi pour Kant : une entité à laquelle on ne peut avoir accès directement, dont on ne sait l’existence que par la façon dont elle se phénoménalise à nous ; au mieux peut-on la penser, mais pas la connaître. De même, cette volonté générale que l’on pense fondatrice de tout le politique est obligée de se phénoménaliser suivant une certaine procédure. Lorsque les citoyens décident, ils doivent en passer par certaines procédures de décision, afin de faire émerger la volonté générale, et il y a presque autant de volontés générales qu’il y a de procédures de décision, si bien que le plus sûr moyen de gagner une élection consiste encore à choisir le mode de scrutin le plus favorable.

La volonté générale est une hypostase matérialiste. Une réalité fantomatique créée par l’esprit de quelques hommes, prenant mystérieusement son autonomie vis-à-vis des consciences, pour leur dicter sa propre loi, comme la marchandise pour Marx.

« Si bien que pour trouver une analogie, nous devons nous échapper vers les zones nébuleuses du monde religieux. Dans ce monde-là, les produits du cerveau humain semblent être des figures autonomes, douées d’une vie propre, entretenant des rapports les unes avec les autres et avec les humains. »
Karl Marx, « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret », in Le Capital.

Il y a un fétichisme de la volonté générale comme il y en a un de la marchandise, et l’on pourrait à bon droit qualifier les partisans de l’une et de l’autre de « possédés », comme le faisait Max Stirner, « l’auteur du livre immortel « L’Unique et Sa Propriété ». [1] »

Si la volonté générale est introuvable, cela signifie-t-il pour autant que seules existent des volontés particulières ? Une fois le brouillard de la volonté générale dissipé, les volontés particulières apparaissent-elles clairement ? Rien n’est moins sûr. La volonté particulière pourrait en fait être tout aussi introuvable que la volonté générale.

Ainsi, on demande ces temps-ci au bon peuple de voter, de décider, de donner son avis, de choisir un candidat. Mais à partir de quels principes un individu exprime-t-il sa volonté particulière ? Cela peut être à partir de partis bien différents.

Tout d’abord, en suivant Max Weber, on peut distinguer l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité.

« Il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » –, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » »
Max Weber, Le Savant et le Politique.

Deux type de votes peuvent alors se fonder sur ces deux types d’éthique :

  • Le vote de conviction. L’éthique de conviction consiste à adhérer à des principes et à s’y tenir coûte que coûte, plaçant le verdict des faits au second plan.

    « Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi . »
    Max Weber, Ibid.

    Du point de vue des suffrages, le vote selon l’éthique de conviction signifie adhérer à un certain programme politique, quand bien même celui-ci ne serait qu’une belle utopie irréalisable dans les faits, simplement parce que l’on est d’accord sur les principes : on se décide sur le papier, a priori, suivant la cohérence, consistance, beauté, moralité ou que-sais-je-encore du système en question, sans s’interroger sur les conditions de possibilité de sa réalisation effective. Se convaincre que « tout est possible, tout est réalisable », car la bonne volonté politique peut triompher de tout. Les candidats qui tentent d’attirer vers eux ce type de votes s’habillent la plupart du temps des vêtements du « possible » : tout changement politique est possible.

  • Le vote de responsabilité. Mais à côté de l’éthique de conviction se trouve donc pour Weber l’éthique de responsabilité. Il s’agit ici non plus de prêter attention aux seuls principes, mais de se poser la question de la conséquence des actes. Quels effets tels choix peuvent-ils avoir réellement si on les adopte ? Faut-il renoncer à certains principes parce qu’ils auraient des répercussions fâcheuses ?

    « Je me sens bouleversé très profondément par l’attitude d’un homme mûr – qu’il soit jeune ou vieux – qui se sent réellement et de toute son âme responsable des conséquences de ses actes et qui, pratiquant l’éthique de responsabilité, en vient à un certain moment à déclarer : « je ne puis faire autrement, je m’arrête là ! » »
    Max Weber, Ibid.

    Le vote selon l’éthique de responsabilité consiste à opter pour le programme ou l’homme dont on s’attend à ce qu’il soit le plus pragmatique, le plus attentif à ce que la réalité exige. Ici, les candidats se revêtent davantage des habits de la « vérité » : la réalité comprise véritablement impose un type de politique bien particulier.

Mais les possibilités de voter avec conviction ou responsabilité ne sont pas les seules. En existe également deux autres, qui se fondent sur l’intérêt bien compris, ou non, des particuliers :

  • Le vote égoïste. Cette possibilité de vote consiste à adhérer au programme politique qui offre le plus de convergences avec ses propres intérêts égoïstes. C’est ainsi que, caricaturalement, on présente le vote fonctionnaire comme un vote socialiste, le vote des entrepreneurs comme un vote libéral, le vote des amateurs de cannabis, des vendeurs de panneaux solaires, d’éoliennes et de biocarburants comme un vote écologiste, et ainsi de suite. Le candidat choisi est un grand soi-même, dont on s’attend à ce qu’il serve ses intérêts.
  • Le vote altruiste. Au contraire, dans un élan de générosité et de solidarité avec son prochain, on peut aller à l’encontre de son intérêt égoïste et voter pour l’intérêt de l’autre, car on pense qu’il en est moralement mieux ainsi. Par exemple, un ouvrier votant pour des baisses d’impôts pour les entreprises et les hauts revenus, car il pense que son patron − le pauvre − ne peut s’en sortir sans cela ; ou inversement, un patron votant pour un programme majorant les charges patronales et augmentant les taux de l’ISF afin de contribuer davantage au financement général du système que ses ouvriers − les pauvres.

Pour un même individu, votes de conviction et de responsabilité s’opposent quelque peu [2] (Weber dit cependant que les deux éthiques qui en sont à la source peuvent être compatibles sous certaines conditions) ; vote égoïste et vote altruiste se contredisent complètement. En revanche, les deux axes se combinent : on peut en effet être altruiste ou égoïste, avec conviction ou responsabilité. Si bien que la volonté particulière d’un individu se déploie dans un espace au carré :

À l’évidence, le vote côté égoïste doit être plus fréquent que le vote altruiste. Il est sans doute également le plus facile à obtenir, car il est plus sûr de flatter l’ego que de lui vendre son sacrifice. De même, le vote de conviction doit sans doute être plus répandu, car il est plus économique d’adhérer à des principes sur le papier que de se poser la question de leur faisabilité effective. Le plus aisé à obtenir également : on persuade mieux à partir de rhétorique et de promesses que par une étude attentive des conséquences des actes.

À ces quatre types de vote, il faut en rajouter un cinquième : le vote de contestation. Voter pour un candidat ou un programme sans conviction réelle, sans se soucier de sa faisabilité, de son adéquation ou non avec son intérêt. C’est un vote désintéressé, et pour son intérêt, et pour le système électoral en tant que tel : une façon de protester. Il est comme le lieu où viennent se réfugier les voix qui n’ont pas été séduites par les quatre autres catégories. C’est un vote presque aléatoire, mais pas pour autant hasardeux, car il renforce bien souvent un candidat particulier, jugé la plupart du temps anti-système, au détriment d’autres : Le Pen fera ainsi malheureusement davantage de voix que Jacques Cheminade. Lorsqu’il se manifeste vers le choix d’un candidat particulier, la contestation est active ; passive, elle prend la forme de l’abstention.

Le vote égoïste de conviction paraît cependant être le plus fréquent. Ce qui est gênant politiquement, puisque la « poursuite du bien commun » paraît au contraire requérir un altruisme responsable. Sans compter que ce qui paraît conviction pour l’un est parfois responsabilité pour l’autre, que la contestation de l’un est l’égoïsme ou l’altruisme de l’autre. Un même candidat ou programme politique peut ainsi cristalliser, par méprise ou au contraire par fine stratégie, sous son seul, nom des aspirations tout à fait différentes : l’égoïsme des uns et l’altruisme des autres ; la contestation de certains ; les convictions ou le réalisme de ceux-là.

Il faut aussi remarquer que pour une même personne, les choix peuvent être différents en fonction de l’espace dans lequel il choisit de se positionner. Sans aucune contradiction, un même individu peut alors décider de voter Le Pen par contestation, Poutou par conviction altruiste, Mélenchon par responsabilité altruiste, Bayrou par responsabilité égoïste, Sarkozy par conviction égoïste. En somme, la volonté particulière, tout comme la volonté générale précédemment, se trouve être difficilement saisissable.

Au moment de son expression, cette volonté particulière dépendant presque des « humeurs » (quasiment au sens hippocratique) du sujet. Être d’un tempérament égoïste ou altruiste est bien souvent une affaire d’organe et de contexte ; pour Weber, être partisan de l’éthique de conviction ou de responsabilité est presque une affaire de « tête ». La volonté particulière d’un individu varie et variera. Probablement introuvable. Elle est fonction de l’humeur de son âme, qui en définitive est peut-être bien tripartite, comme le pensait le vieux Platon : le raisonnable peut le porter vers la responsabilité s’il est fort, vers la conviction s’il est affaibli ; l’appétit vers l’égoïsme, mais vers l’altruisme s’il est apaisé ; la colère vers la contestation lorsqu’elle se fait entendre. Au candidat de savoir flatter les bonnes parties de l’âme.
________________________
[1] C’est ce qui est, paraît-il, gravé sur la plaque du 19 de la Philipstrasse à Berlin, dernière demeure de cet auteur − je ne suis plus allé à Berlin depuis la chute du mur, et la maison est introuvable dans Google Street View.
[2] J’attends les slogans électoraux du type : « une seule conviction : la responsabilité » ou « ma responsabilité : convaincre ».

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January 11 2012

14:01

Une parenthèse mythologique de Bourdieu : idéologie du don et métempsychose platonicienne

Ce matin, j’ai été très dérangé par une parenthèse dans un texte de Pierre Bourdieu, au point que j’en textotais même ce bon Luccio :

« (le don, par exemple, qui, on le sait depuis le mythe d’Er de Platon, n’est pas facile à concilier avec une théorie de la liberté) »

Pierre Bourdieu, « Fieldwork in Philosophy », Choses dites, p. 25.

On ne devrait pas normalement être dérangé par une parenthèse : étymologiquement, il s’agit de quelque chose d’intercalé, d’accessoire. Mais Bourdieu est habitué à ce stratagème, qu’il partage avec Kant, en plus de son goût pour les phrases interminables à incises multiples : dissimuler des choses essentielles là où l’usage veut qu’on les identifie comme superflues.

Cette parenthèse se trouve dans une phrase où Bourdieu explique que :

« Le malheur de la sociologie, c’est qu’elle découvre l’arbitraire, la contingence là où l’on aime à voir la nécessité, ou la nature ([…] [1]) ; et qu’elle découvre la nécessité, la contrainte sociale, là où l’on voudrait voir le choix, le libre arbitre. »

Autrement dit, si la sociologie (il faut comprendre : celle de Bourdieu) s’attire un opprobre généralisé, c’est parce qu’elle bouleverse les croyances, les certitudes, les apparences, les illusions, en montrant que ce qui est généralement perçu comme intangible ne l’est pas tant que ça, et vice versa.

C’est précisément un pareil type d’illusion − Bourdieu parlerait peut-être plus à propos d’illusio − qui est pointé du doigt, lorsque Bourdieu parle de l’idéologie du don, qui est le thème de cette parenthèse-thèse. Dans le champ scolaire [2], la conception usuelle, caractérisée par cette idéologie, veut en effet que tout élève réussisse, pour peu qu’il soit suffisamment doué et travailleur. Puisqu’un don, en tant que qualité innée de l’individu, est, en droit, statistiquement équiprobable ceteris paribus, il va alors de soi que l’on rencontrera, selon cette conception, une proportion d’élèves doués équivalent pour toutes les classes sociales : on a autant de chances de naître doué ou pas, et il existera donc autant d’élèves doués issus des classes dominées de la société (prolétaires, ouvriers, etc.), que des classes dominantes (professions libérales et intellectuelles, etc.). Partant, on devrait retrouver dans les statistiques de réussite scolaire la même distribution équiprobable : autant d’enfants d’ouvriers que de médecins aux mêmes niveaux de diplômes. Or, c’est ce que la sociologie (il faut comprendre : celle de Bourdieu) dément : le prétendu « don scolaire » est en fait très inégalement réparti suivant les classes sociales, et l’idéologie du don n’a pour effet que de masquer les vraies racines de l’arbitraire de la réussite scolaire, qui ne plongent non pas dans la nature, mais dans le social : la reproduction des hiérarchies sociales au moyen de l’école.

Quel rapport alors, même lointain, avec Platon, pour que Bourdieu ose faire référence au mythe d’Er à ce sujet ?

Rappelons (en abrégeant et en ne donnant que les éléments pertinents pour le problème qui nous occupe) le mythe d’Er, qui clôt la fameuse République de Platon, premier traité politique totalitaire de l’histoire qui ne fut égalé que par Mein Kampf d’après Karl Popper. Er le Pamphylien revient de chez les morts, et raconte ce qu’il y a vu : des âmes punies, ou au contraire récompensées des actions commises en leur vie précédente. Mais l’âme étant, selon Platon, immortelle, toutes ces âmes doivent bientôt repartir sur terre. Pour ce faire, elles doivent chacune choisir en conscience et en toute connaissance de cause une existence pour le prochain cycle parmi un stock fini d’existences possibles (animaux inclus). Métempsychose qui se distingue donc fondamentalement de ce qui caractérise par exemple le bouddhisme, où la destinée des êtres dans le cycle du samsâra dépend du karma.

Lachésis, Fille de Nécessité, tint en effet aux âmes à peu près ce langage :

« Âmes éphémères, voici le commencement d’un nouveau cycle qui pour une race mortelle sera porteur de mort. Ce n’est pas un démon qui vous tirera au sort, mais c’est vous qui choisirez un démon. Que le premier à être tiré au sort choisisse le premier la vie à laquelle il sera lié par la nécessité. De la vertu, personne n’est le maître, chacun, selon qu’il l’honorera ou la méprisera, en recevra une part plus ou moins grande. La responsabilité appartient à celui qui choisit. Le dieu, quant à lui, n’est pas responsable. »

Platon, République, 617d-617e.

Plus clairement, est organisé un tirage au sort pour désigner, parmi toutes les âmes devant effectuer un nouveau cycle, l’ordre de choix pour choisir le type d’existence qu’ils auront par la suite. Supposons ainsi l’ensemble des âmes A = {a1, a2, …, an-1, an} : le tirage au sort désigne l’ordre de choix : a321 choisira par exemple avant a212 son existence dans l’ensemble des existences E = {e1, e2, …, em-1, em} − sachant que m > n : même l’âme choisissant en dernier (dans le mythe, il s’agit de celle d’Ulysse), possède encore un choix dans les existences. Les âmes choisissent donc tour à tour une existence plus ou moins vertueuse, et pour ce choix, elles sont complètement libres, « le dieu […] n’est pas responsable » ; à la rigueur, il ne peut être tenu responsable que de l’ordre du tirage au sort. Mais ce qui est déjà beaucoup : car à chaque choix, la cardinalité de l’ensemble E diminue, restreignant le champ des possibles pour chaque nouveau tirage. Toujours est-il qu’elles sont donc, à ce stade là, responsables de leur devenir dans leur prochaine existence. Autrement dit, si en cette vie vous êtes une vermine, c’est parce qu’avant votre naissance, votre âme a opté pour ce type d’existence. Vous ne vous souvenez plus avoir fait ce choix là ? C’est tout simplement parce qu’immédiatement après votre choix, on vous a fait boire les eaux du Léthé, qui précipita en vous l’oubli de cet épisode.

Voici un mythe qui permet en conséquence de concilier deux choses. D’une part la liberté, en ce que l’on choisit librement son type d’existence, et d’autre part la nécessité, en ce que l’on est déterminé à un certain type d’existence sans plus savoir pourquoi, de telle sorte qu’on le vit non pas comme un choix, mais comme un destin. Pareillement, l’idéologie du don attribue la réussite en cette vie là à un don attribué à la naissance : chacun se fixe dans la vocation pour laquelle il s’avère être le plus doué, sans trop savoir pourquoi il l’est. Le don est ce qui ne s’explique pas : il est l’argument paresseux de la pensée sociologique lorsqu’elle s’y arrête et le considère comme ultime cause explicative. En rendre compte passe pour Platon par ce mythe, qui permet d’imputer la responsabilité du devenir des agents à eux-mêmes ; au contraire de Bourdieu qui produit une explication par le social.

Platon parvient ainsi à concilier liberté et nécessité pour rendre compte des destinées humaines. Solution difficile, nous dit Bourdieu, qui en plus vient masquer également les vrais causes de l’arbitraire des destinées. Celle de Bourdieu fera l’économie de l’explication mythologique, en (re)théorisant le notion d’habitus − ce sera (peut-être) l’objet d’un autre chapitre…
________________________
[1] Le lecteur aura évidemment compris que les points de suspension dans cette parenthèse font référence à celle-là même dont il est fait allusion plus haut, est que j’ai renoncé à reproduire afin de : 1) éviter une redondance ; 2) ajouter une note de bas de page (ce qui donne toujours un aspect un peu érudit à un texte) ; 3) rendre l’exercice de la lecture ludique et amusant par un petit exercice de substitution.
[2] Pour une dénonciation de l’idéologie du don dans le champ sportif, voir par exemple les travaux de Sébastien Fleuriel.


Choses dites

Pierre Bourdieu. Les Editions de Minuit 1987, Broché, 228 pages, € 12,16

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October 21 2011

13:05

Ça n’ira pas mieux demain

Une idée assez répandue et assez positiviste au sujet du remède à la corruption de notre monde damné, est qu’il faudrait en premier lieu mettre l’accent sur l’éducation des enfants pour qu’il s’améliore. La société est en effet faite d’hommes, qui hier étaient des enfants. C’est parce que cette jeune pâte fut pétrie par de mauvais boulangers que le monde d’aujourd’hui court à cloche-pied. Les parents d’hier portent la responsabilité de la détresse de notre monde, eux qui ont mal éduqué ceux qui, adultes, sont devenus des tyrans. Il ne tient qu’aux parents d’aujourd’hui de prendre conscience que ce sont leurs enfants qui produiront la société de demain, et il suffit donc pour eux de les éduquer correctement afin que tout aille mieux.

Que faire ? Simplement que tous éduquent leurs enfants de la meilleure des manières, afin que tous se comportent de manière morale, conformément à l’impératif catégorique, aux lois en vigueur, aux mœurs de son pays. Que chaque enfant soit éduqué de telle sorte que le biberon une fois lâché, il se conduise en être altruiste et respectueux.

Problème : personne ne veut en fait que son enfant agisse de la sorte. La bonne éducation, c’est en effet bon pour les enfants des autres. Car ce n’est évidemment pas en étant doux comme un agneau que l’on peut espérer réussir dans la vie. Appliquer strictement les principes de la bonne éducation conduit à coup sûr l’enfant à sa perte : ce serait comme faire des courbettes au beau milieu des tranchées. Au contraire, l’enfant qui réussira est celui qui dès l’enfance aura appris à enfreindre les règles et à ne pas craindre de martyriser son prochain. À persécuter jusqu’à l’abjection ceux qui pourraient lui être utiles à ses fins. Son livre de chevet est moins le catéchisme de Kant que les préceptes de Machiavel. Ainsi ceux qui réussissent dans l’entreprise sont-ils la plupart du temps littéralement des « mal élevés », qui considèrent que le respect des règles, c’est d’abord pour les autres : eux, les égoïstes, souhaitent pour eux-mêmes pouvoir les enfreindre sans dommages, car il n’y a qu’ainsi qu’on réussit.

De sorte que chacun souhaite pour le monde ce qu’il se refuse à faire : une bonne éducation pour les enfants des autres afin de les transformer en agneaux, tandis que l’on se chargera personnellement de produire les loups qui viendront les dévorer. Si bien que toute la moralité pourrait bien n’avoir qu’un seul but : maintenir le joug sur les faibles plus facilement en les rendant plus doux. Celui qui hier se serait encore rebellé trouvera désormais illégitime de le faire si on l’a moralisé correctement : « on ne se fait pas justice soit même : il y avait hier la maîtresse pour cela, et demain l’État, etc. » Foucault a bien montré dans Surveiller et Punir le rôle joué par le droit et la prison dans cette mécanique de domination, qui fonctionne à coup de gestion des illégalismes.

Un prussien célèbre, pourtant très attaché à la question de la moralité, avait déjà remarqué ce paradoxe il y a de cela plus de deux siècles :

Ordinairement les parents élèvent leurs enfants seulement en vue de les adapter au monde actuel, si corrompu soit-il. Ils devraient bien plutôt leur donner une éducation meilleure, afin qu’un meilleur état pût en sortir dans l’avenir. Toutefois deux obstacles se présentent ici :

1) Ordinairement les parents ne se soucient que d’une chose : que leurs enfants réussissent bien dans le monde, et 2) les princes ne considèrent leurs sujets que comme des instruments pour leurs desseins.

Les parents songent à la maison, les princes songent à l’État. Les uns et les autres n’ont pas pour but ultime le bien universel et la perfection à laquelle l’humanité est destinée, et pour laquelle elle possède aussi des dispositions.

Kant, Réflexions sur l’éducation, p. 107-108 (447-448).

La société est corrompue et se complet dans le goût du lucre. Peut-on y réussir en agissant moralement ? Certes non : il convient, dans un geste stirnerien, de ne placer sa cause en rien d’autre que soi-même. Non pas dans la société, non pas dans l’intérêt général, non pas dans l’amour du prochain comme le voudraient les principes d’une bonne éducation. Mais dans son Moi, car, homo homini lupus est, seul l’égoïste peut espérer sortir vainqueur de cette lutte.

Ceux qui au contraire agissent conformément aux sacro-saints principes de la bonne morale sont condamnés à l’échec. Regardez autour de vous − ou plutôt au-dessus de vous : y a-t-il un seul de ces dominants qui ait emprunté le chemin de la morale pour parvenir à sa position ? y a-t-il jamais eu un seul humble récompensé de sa pureté ? Kant, qui pourtant a dans toutes ses pages promu la droiture de la vie morale, savait bien celle-ci vouée à l’échec. C’est pourquoi il concevait maints stratagèmes pour rendre celle-ci possible : une vie éternelle, afin de permettre que les bons soient en définitive heureux ; une histoire qui s’acheminerait à coup sûr vers le bien malgré les travers des hommes, grâce à l’insociable sociabilité. Tous les postulats kantiens sont en fait des preuves : les preuves de la faiblesse de la moralité que Kant cherchait à établir de manière certaine.

Pourquoi ? Parce que la conduite morale n’apporte aucun bénéfice, mais au contraire affaiblit celui qui voudrait la suivre. Ce que chacun sait évidemment : c’est pourquoi on éduque pas ces enfants ainsi, car on souhaite qu’ils soient forts ; c’est pourquoi on veut éduquer les enfants des autres ainsi, car on souhaite qu’ils soient faibles. L’enfant du voisin doit tendre la joue gauche ; le mien est celui qui le frappera deux fois, et se lavera les mains en le voyant se faire crucifier.

En raison de ce conflit d’intérêts manifeste, il n’est par conséquent pas sûr que la génération prochaine soit meilleure que la précédente, car nul ne peut trouver un bénéfice à éduquer son enfant de manière morale, si ce n’est celui qui souhaite le sacrifier sur l’Autel des Grands Concepts au profit de la Sainte Humanité. Tout le monde laisse à d’autres le soin de la racheter ou de laver son fameux péché.

Les géniteurs de totalitarismes ont bien compris cette contradiction pédagogique profonde entre, d’une part l’intérêt particulier qui cherche à produire des loups, et d’autre part l’intérêt général qui cherche à produire des agneaux. À commencer par Platon : la République propose en effet de régler le problème de la justice en faisant de l’État le détenteur du monopole de l’éducation légitime, et en soustrayant aux parents tout droit d’éduquer leurs enfants. Et c’est ce que font à peu près tous les régimes avec l’éducation de la jeunesse : la diriger, avec plus ou moins de réussite. Y compris nos valeureuses Démocraties et Républiques, quoique d’une manière plus atténuée − mais il n’y a qu’une différence de degré, et non de nature, entre elle et le projet platonicien.

Ce monde n’ira donc pas mieux demain. Soit on le laisse faire libéralement, mais personne n’a alors intérêt à ce que sa progéniture soit plus douce. Soit on cède au chant des sirènes du dirigisme en matière d’éducation, mais au risque de faire advenir un « meilleur des mondes » peut-être aussi effrayant que celui d’Huxley. Parents, afin d’éviter ces deux écueils, soyez donc bons avec l’humanité : élevez vos enfants conformément au bien. Mais pas trop tout de même : soyez bons également avec eux.


La République

Platon. Flammarion 2002, Poche, 801 pages, € 5,89

March 03 2011

22:22

Le philosophe doit-il se marier ? Et mourir en Socrate plutôt qu’en Nietzsche

Les rapports des philosophes au mariage, au couple, à l’union, ont toujours été compliqués. Il n’y a qu’à voir la façon dont Sartre est parvenu à arnaquer Simone de Beauvoir avec sa subtile distinction entre « amour contingent » et « amour nécessaire » : c’est en assénant ce genre de choses aux femmes que l’on se retrouve après avec des pavés féministes, des gender studies et, encore plus grave, Judith Butler.

Nietzsche, qui avait, comme on sait, de nombreuses idées très arrêtées sur bien des sujets, en avait également sur la question du mariage. Selon lui, ne pouvait prétendre être philosophe celui qui ne fuyait pas coûte que coûte tout engagement.

C’est ainsi que le philosophe repousse avec horreur le mariage et tout ce qui pourrait l’y inciter, − le mariage comme obstacle funeste sur son chemin vers l’optimum. Quel grand philosophe jusqu’ici a été marié ? Héraclite, Platon, Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant, Schopenhauer − eux ne l’étaient pas ; bien plus, on ne sautait même pas se les figurer mariés. Un philosophe marié relève de la comédie, telle est ma thèse : et l’exception qu’est Socrate, le méchant Socrate s’est marié, semble-t-il, par ironie, rien que pour démontrer cette thèse-là.

Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale, Troisième traité, § 7.

Nietzsche savait s’écouter. Il ne se maria pas, et préféra le ménage à trois en compagnie de Paul Rée et Lou Andreas-Salomé, avec cependant un succès très mitigé. Les seuls êtres qu’il enserra ensuite ne furent plus que ceux qui lui transmirent cette syphilis qui lui sera fatale, et aussi ce cheval qu’il enlaça en sanglot, tout ça parce que son cocher le battait − naissance de la tragédie, de sa tragédie.

Socrate était quant à lui marié à Xanthippe, qui était une mégère notoire et redoutée. Pour Nietzsche, Socrate ne l’aurait épousée que pour montrer qu’il ne fallait pas se marier. La légende raconte qu’un jour, elle lui vida le pot de chambre sur la tête. Diogène Laërce rapporte en effet :

À Xanthippe qui, l’injuriant d’abord, allait ensuite jusqu’à l’arroser : « Ne disais-je pas, dit-il, que Xanthippe en tonnant ferait aussi la pluie ? »

Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre II, 36.

Socrate avait le sens de l’humour. Qui peut-être n’était pas très apprécié de sa douce et tendre − cas classique.

À Alcibiade, qui disait que Xanthippe, quand elle l’injuriait, n’était pas supportable, « Pourtant moi, dit-il, j’y suis habitué, exactement comme si j’entendais continuellement des poules ; et toi, d’ailleurs, dit-il, tu supportes les oies quand elles crient ? » L’autre lui répondant : « Mais elles me donnent des œufs et des oisons », « Moi aussi, dit-il, Xanthippe me donne des enfants. »

Socrate était peut-être même un brin misogyne, pour réduire Xanthippe au seul rôle de pondeuse. Mais c’est qu’il se murmure qu’il préférait les beaux éphèbes, tel que, justement Alcibiade.

Une fois que, sur la place publique, elle l’avait dépouillé de son manteau, ses disciples lui conseillaient d’user de ses mains pour se défendre : « Oui, par Zeus, dit-il, pour que, pendant que nous échangeons des coups, chacun de vous dise : « Bravo, Socrate », « Bravo, Xanthippe » ? » Il avait commerce, disait-il, avec une femme acariâtre, tout comme le cavaliers avec des chevaux fougueux. « Eh bien, dit-il, tout comme eux, une fois qu’ils les ont domptés, maîtrisent facilement les autres, moi, de même, qui ai affaire à Xanthippe, je saurai m’adapter aux autres humains. »

On aura compris, à l’exemple de Socrate et de Xanthippe, que si, pour Nietzsche, le philosophe doit se méfier du mariage, c’est parce qu’une femme n’est qu’une entrave, un obstacle, un problème duquel il faut rester éloigné. L’institution maritale a toutes les chances d’empêcher le philosophe d’atteindre son « optimum de conditions favorables, dans lesquelles il peut déployer toute sa force et atteindre le maximum de son sentiment de puissance », dit Nietzsche. Il faut penser et faire comme Bouddha : « étroite, pensa-t-il, est la vie domestique, lieu d’impureté ; la liberté est dans l’abandon de la maison » : »et sur cette pensée, il quitta la maison ». L’idéal ascétique du célibat pourra alors être la condition de possibilité de quelque chose de plus grand.

Mais, n’en déplaise à Nietzsche, ne connait-on pas certains philosophes ayant été mariés ? Philippe Choulet, qui a présenté le texte dans l’édition GF, ajoute à la note 318 :

On peut compléter la revue des effectifs, en remarquant que Aristote, Hegel et Marx étaient mariés ; or, ils sont tous, en effet, même si c’est à des degrés divers, des philosophes de la dialectique : serait-ce que celle-ci représente la synthèse ou la solution qui peut mettre fin à la contradiction et à l’antithèse qu’est la scène de ménage ?

La dialectique comme solution de la scène de ménage ! Voilà ce qui permettrait aux philosophes mariés de gérer les contradictions du mariage. Mais quoique motrice, la dialectique n’est cependant pas sans dégâts. Jean-Marie Brohm, grand penseur trosko-marxiste contemporain, remarque ainsi − sans rire − dans Les principes de la dialectique (à vendre pour 5 EUR au lieu de 25 chez Mona Lisait − d’aucuns diront que c’est encore trop cher) :

Ainsi les contradictions internes au sein d’un couple trouvent immédiatement à s’exporter sur le voisinage, provoquant à leur tour l’exacerbation des contradictions internes des couples amis et créant de cette façon une concaténation de contradictions.

Jean-Marie Brohm, Les principes de la dialectique, p. 207.

Au Ve siècle, dans le quartier d’Athènes que fréquentait Socrate, ça devait ainsi concaténer sévère de la contradiction. La cigüe fut sans doute la synthèse sur laquelle le conflit domestique socratique aboutit. La mort de Socrate ? Non pas un procès en hérésie philosophique, politique ou religieuse, comme on l’a cru jusqu’alors, mais simplement le dernier épisode de la longue scène de ménage à laquelle se livraient Socrate et Xanthippe dans les rues athéniennes.

On s’interrogeait depuis toujours − surtout Nietzsche − sur les derniers mots de Socrate :

Criton, nous devons un coq à Esculape. Payez cette dette, ne soyez pas négligents.

Platon, Phédon, 118a.

On a tout imaginé derrière cette sentence ; d’après Nietzsche, c’était là l’aveu, ou au moins le symptôme d’une santé décadente. En fait, on saisit désormais mieux le sens de ces paroles : ce coq que Socrate voulait sacrifier aux Dieux, ce devait être cette poule, cette oie de Xanthippe !


Généalogie de la morale

Philippe Choulet (Introduction). Flammarion 2000, Poche, 278 pages, € 5,50


Vies et doctrines des philosophes illustres

Laerce Diogene. Le Livre de Poche 1999, Poche, 1398 pages, € 25,65


Les principes de la dialectique

Jean-Marie Brohm. Editions de La Passion 2003, Broché, 254 pages, € 19,00


Phédon

Platon. Flammarion 1999, Poche, 448 pages, € 8,32

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February 15 2011

20:18

De l’informatique à l’écriture, cherchez l’ennemi ! L’école et la nouvelle technologie

Dans le Canard Enchaîné du 2 février 2011, Jean-Luc Porquet [1] (p.6 « Copier/coller ») nous invite à nous précipiter sur le dernier numéro de la revue Notes et Morceaux choisis, Ecole, la servitude au programme. Il faudrait en particulier en lire le premier article, de Florent Gouget, professeur de français (« Florent Goujet (sic), enseignant en littérature » selon le Canard). L’auteur s’y intéresse à « L’école à l’époque de son reconditionnement technologique« . Faire basculer l’école dans le tout numérique : une bêtise, pis un crime.

Porquet nous présente quelques aspects de la critique de Gouget, l’ordinateur à l’école – la numérisation des cours : ouvre un marché (perpétuel) à l’industrie informatique, nuit à l’apprentissage et réduit le rôle de l’enseignant. Ce ne serait pas un progrès, mais un élan donné à la stagnation : tant qu’à ne rien apprendre, autant endormir les élèves devant des écrans (et des power point). Les emplois de demain ne demandent qu’une formation ridicule et une certaine adaptation aux nouvelles technologies, voilà ce à quoi l’école s’adapte. Voilà la bêtise. Porquet conclut en notant que, si l’on suit Gouget, les enseignants n’osent pas aller contre l’Histoire, alors qu’il le faudrait, pour « préserver les conditions de possibilité du développement de la conscience chez les nouvelles générations, en leur évitant d’être trop bien formées à la résignation ». Voilà le crime.

Cette technique nouvelle que fut l’écriture

Si vous voulez plus de précisions sur cet odieux brûlot anti-technologique (on est sur un blog ou pas !?) lisez-le donc, ou au moins l’article du Canard résumé ci-dessus. Concentrons-nous ici sur un aspect : cette nouvelle technologie qui gâte la qualité de l’apprentissage et réduit le rôle de l’enseignant, ça ne vous rappelle rien ? C’est pourtant vieux comme encore plus vieux qu’Hérode. Voyons ce que Platon fait dire à Socrate dans le Phèdre. Socrate rapporte « une tradition des anciens : les anciens connaissent la vérité ». Le dieu Theuth (Thôt) propose quelques inventions au dieu-roi Thamous (Amon), dont l’écriture.

« L’enseignement de l’écriture, ô roi, dit Theuth, accroîtra la science et la mémoire des Egyptiens ; car j’ai trouvé le remède de l’oubli et de l’ignorance ». Le roi répondit : « Ingénieux Theuth, tel est capable de créer les arts, tel autre de juger dans quelle mesure ils porteront tort ou profit à ceux qui doivent les mettre en usage : c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues bénévolement une efficacité contraire à ce dont elle est capable ; car elle produira l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire : confiants dans l’écriture, c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du dedans, du fond d’eux-mêmes qu’ils chercheront à susciter leurs souvenirs ; tu as trouvé le moyen, non pas de retenir, mais de renouveler le souvenir, et ce que tu vas procurer à tes disciples, c’est la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même ; car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et il ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savant sans l’être ». Phèdre, 274-275 (p.164-165 de ma traduction par E. Chambry chez GF), nous soulignons.

Ce texte est riche, voyons directement ce qui nous intéresse. Mais auparavant il faut noter l’importance du rôle de la mémoire chez Platon. La connaissance et la science sont le produit d’une opération que Platon (Socrate dans ses dialogues) appelle la réminiscence. La science consiste dans la mémoire (organisée) des Idées que l’âme a pu contempler avant son séjour sur Terre. Or ces Idées font l’objet d’une intuition – ce n’est qu’ensuite qu’on les associe à des mots, pour en parler aux autres. La principale difficulté dans l’acquisition de la science consiste donc dans l’intuition-accouchement par l’âme d’une Idée, dans ce premier souvenir d’une Idée, dans la réminiscence.

Celui qui acquiesce de la tête et répond « oui » croit qu’il a compris, mais n’a même pas fait l’effort de comprendre. Certes on ne se souvient pas facilement, mais lorsqu’on se trompe ou qu’on ne comprend pas, comme l’esclave du Ménon, on fait au moins l’effort. Avec l’écriture, on peut lire des mots et croire qu’on a des Idées, alors même qu’on ne les possède pas. L’écriture incite à la paresse, car la lecture n’est pas la mémoire. On ne possède pas le souvenir, il n’est que renouvelé par l’écriture, mais il n’est alors qu’un faux souvenir et un faux savoir.

Socrate soutient ainsi l’opinion de Thamous (et doit préciser à Phèdre, son interlocuteur, que même si ce n’est qu’un Egyptien, ce qui compte est que Thamous dit la vérité – Platon n’était pas xénophobe). L’écriture donne une impression de savoir, mais ne permet pas réellement le savoir. Quelque 2500 ans plus tard, Gouget nous rappelle que Internet et les connaissances numérisées ne sont pas du savoir.

Socrate le pédagogue

Socrate signale par la suite un autre inconvénient de l’écriture :

« C’est que l’écriture, Phèdre, a un grave inconvénient, tout comme la peinture. Les produits de la peinture sont comme s’ils étaient vivants ; mais pose-leur une question, ils gardent gravement le silence. Il en est de même des discours écrits. On pourrait croire qu’ils parlent en personnes intelligentes, mais demande-leur de t’expliquer ce qu’ils disent, il ne répondront qu’une chose, toujours la même. Une fois écrit, le discours roule partout et passe indifféremment dans les mains des connaisseurs et dans celles des profanes, et il ne sait pas distinguer à qui il faut, et à qui il ne faut pas parler. S’il se voit méprisé ou injurié injustement, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n’est pas capable de repousser une attaque et de se défendre lui-même ». Phèdre, 275-276 (p.166-167 traduction par E. Chambry)

Le discours n’est efficace que s’il est porté par un individu, qui saura l’adapter aux protestations et réticences d’attention de ses destinataires en chair et en os. Ce n’est pas parce qu’un cours de physique propose des animations en couleur (l’informatique mélange la peinture et de l’écriture) que c’est un bon cours de physique. La discussion scientifique est toujours pédagogie chez Socrate, la pédagogie a donc des leçons à en tirer. Gouget tire sans doute les siennes : le professeur doit certainement faire autre chose que lire des livres ou des écrans devant des élèves passifs. Il doit éveiller leurs âmes au discours vrai, à la véritable réflexion, y faire germer la véritable science.

« Mais il est, à mon avis, une manière bien plus belle encore de s’occuper de ces choses : c’est quand on a trouvé une âme qui s’y prête, d’y planter et d’y semer avec la science, selon les règles de la dialectique, des discours capables de se défendre eux-mêmes et aussi celui qui les a semés, et qui, au lieu de rester stériles, portent une semence qui donnera naissance en d’autres âmes à d’autres discours, lesquels assureront à la semence toujours renouvelée l’immortalité, et rendront ses dépositaires aussi heureux qu’on peut l’être sur terre » Phèdre, 276-277

Voilà donc la mission du professeur : il doit éduquer les âmes. Ne pas viser une telle éducation est une faute. Au XXIe siècle on peut ainsi regretter que l’Education nationale tende à se transformer en Lecture et Informatique nationale (où l’interactivité n’est qu’un déguisement de la lecture des discours morts), n’élevant pas les âmes et préparant à la servitude.

Certes le monde post-moderne nous apprend que la science ne fait pas la sagesse, mais gageons qu’on peut encore viser cette saine union en primaire, au collège, et même au lycée. Il faut donc souhaiter des professeurs qu’ils fassent plus que lire les cours et apprendre à utiliser le vérificateur d’orthographe (qui suffirait à garantir l’employabilité dans une société de commerce). Cependant, est-il nécessaire de condamner l’informatique ? Platon n’a pas condamné l’écriture : il a écrit (des dialogues) et crée l’Académie (c’est donc lui qui a inventé l’école ! Et non Charlemagne).

Le cas de l’informatique est certainement plus compliqué. Vous pourriez ainsi me voir tenté se suivre un peu Gouget : l’ordinateur va sans doute abêtir son élève, lui faire ruminer des discours sans âme. Mais peut-être peut-on rendre un cours plus intéressant avec des TBI (des tableaux blancs un peu magiques, et non des ordinateurs individuels) aux mains des (seuls) professeurs ? Les couleurs, les « mouvements » ou la multiplication des mots écrits, l’informatique pourrait offrir de multiples possibilités de présentation (en proposant des contenus multimodaux plus riches). Les enseignants pourraient ainsi affiner leur prise en compte des élèves et de leurs différentes dispositions à apprendre (il y aurait des gamins plus visuels, d’autres plus auditifs) — une difficulté quand on a devant soi une trentaine d’élèves aux dispositions variées.

Que la technique doit être politique

Mais l’avenir est ouvert. L’informatique reste un outil, qui pourrait servir (sans asservir). Et  là s’arrête notre exposé. Comme nous nous adressons non pas à des élèves mais à des lecteurs, suivons ce que peut dire Montesquieu :

« Je voudrais chercher, dans tous les gouvernements modérés que nous connaissons, quelle est la distribution des trois pouvoirs [exécutif, législatif et judiciaire] et calculer par-là les degrés de liberté dont chacun peut jouir. Mais il ne faut pas toujours tellement épuiser un sujet, qu’on ne laisse rien à faire au lecteur. Il ne s’agit pas de faire lire, mais de faire penser ». De l’esprit des lois, livre XI, chapitre XX « fin de ce livre »

Peut-être même Montesquieu aurait tenu un blog à côté de son activité d’écrivain et espéré des commentaires (oui, j’anachronise et démagogise). Enfin grosse différence entre Montesquieu et Luccio : je m’arrête ici parce que je touche à mes limites, et Charles-Louis n’en avait pas.

Montesquieu pense avoir adapté la technique à son usage. Peut-être les professeurs feront de même quand on leur imposera une technique. Peut-être Gouget parle-t-il lui aussi du mythe de Theuth, pour souligner, par exemple, l’importance du rôle de l’enseignant. Mais notons que la technique n’est pas le mal, le mal c’est mettre la technique au centre de l’apprentissage. Peut-être que Gouget nous répondrait que l’école en prend malheureusement le chemin. Nous pouvons enfin imaginer qu’il tient une position anti-informatique forte surtout pour infléchir la tendance trop informaticophile de l’Education Nationale (il proposerait publiquement un idéal régulateur concurrent en espérant en réalité que la troupe suive une voie moyenne).

Parions donc que Gouget se place au moins indirectement sous le patronage de ce mythe de Theuth. Rappelons-nous ce que note Thamous, « tel est capable de créer les arts, tel autre de juger dans quelle mesure ils porteront tort ou profit à ceux qui doivent les mettre en usage ». Pour Platon, celui qui maîtrise les techniques d’usage commande celui qui maîtrise les techniques de fabrication. Le pilote commande au constructeur naval, et l’homme politique à l’inventeur de l’écriture et aux professeurs. Sans doute Gouget veut s’opposer à la technique (et à ce que certains avancent comme le sens de l’Histoire) au nom et au moyen de la politique. Mais peut-être pas sur un plan platonicien (où le philosophe, plus que le Démocrate, s’occupe de la cité). Nous voilà arrivés au bout de ce billet presque aussi publicitaire qu’un billet gnourosien sur Yves Michaud.

_____________________________

[1] N’étant pas un lecteur assidu du Canard, je ne connais pas vraiment l’auteur de cet article.


Notes et morceaux choisis n10

Collectif. Editions La Lenteur 2011, Broché, 139 pages, € 7,60


Phèdre

Jacques Derrida (Commentaires). Flammarion 2006, Poche, 418 pages, € 7,88


De l’esprit des lois, tome 1

Victor Goldschmidt (Préface). Flammarion 1993, Poche, 486 pages, € 6,00

February 01 2011

21:51

On ne naît pas doté du sens commun : on le devient

Imaginez Adam, le premier jour de sa vie, adulte et sachant parler. Il voit Eve et veut lui dire qu’il est heureux d’être avec elle dans le jardin d’Eden. Mais il est arrêté par un doute : « Dieu m’a donné un langage et il a dû donner le même à Eve, mais comment savoir si Eve comprendra ce que je lui dis ? Je veux lui dire que je suis heureux, mais peut-être qu’elle ne met pas le même sens que moi derrière le mot « heureux ». Peut être que le mot « heureux » désigne chez elle un sentiment très différent de celui auquel je pense. Comment savoir si nous nous comprendrons ? » Ce problème concerne toute communication.

Ce qu’il manque à Adam, c’est le « sens commun », c’est-à-dire la capacité à se faire comprendre et à savoir qu’il va être compris. Dans les conversations courantes, l’expression « sens commun » désigne l’ensemble des croyances partagées par une communauté. Ce sens commun est collectif sans être universel. Il est souvent critiqué pour son aspect borné. D’autre part, il véhicule des croyances qui se révèlent parfois être fausses, comme l’idée que la terre est plate ou que le ciel pourrait nous tomber sur la tête. Mais le sens commun qui manque à Adam dans notre fable n’est pas exactement celui-ci. Il est plutôt la condition de celui-ci : pour que les croyances puissent être véhiculées dans la communauté, que différents individus puissent penser les mêmes choses et être assurés qu’ils pensent les mêmes choses, il leur faut une compétence de partage des croyances. Il y a fondamentalement deux façons de concevoir cette compétence : elle est innée ou elle est acquise. Si elle est innée, deux possibilités s’offrent à nouveau : elle peut être liée soit à un ensemble de facultés communes, soit à un ensemble d’idées innées. Chacune de ces solutions a ses problèmes.

Avoir les mêmes facultés cognitives ne garantit en rien que les contenus des croyances soient les mêmes d’un esprit à un autre. Si je vous demande d’imaginer une licorne, je sais que vous allez forger l’image d’un cheval muni d’une corne, je table sur l’hypothèse que vous avez la même faculté d’imaginer que moi. Mais si c’est bien le cas, je n’aurai pas à l’esprit votre image : votre licorne sera peut être jaune, géante et noble, alors que la mienne sera blanche, naine et vulgaire, la différence des images tenant au fait qu‘elles sont toujours un état mental singulier. Or, c’est justement l’incapacité à savoir ce que vous pensez qui constitue la limite en deçà de laquelle il n’y a pas du sens commun.

Avoir des idées innées expliquerait bien comment des contenus mentaux peuvent être identiques d’un esprit à l’autre : ils seraient communs à toute l’espèce humaine et implantés en nous dès notre naissance. Mais il n’y a pas besoin de beaucoup voyager pour constater que les limites du sens commun sont souvent délimitées par celles de la communauté. Le sens commun n’est pas universel, et c’est pourquoi il est difficile de considérer qu’il soit nativement en nous. La solution rationaliste à ce problème consiste, depuis Platon, à distinguer le sens commun particulier d’une communauté (l’opinion) et le sens commun qui transcende les communautés : l’intellect qui a en lui des idées innées universelles [1]. Mais cette solution jette le bébé avec l’eau du bain puisqu’elle n’explique pas comment, au sein d’une communauté particulière, les individus peuvent partager les mêmes croyances. Cela n’était d’ailleurs pas le problème de Platon. La difficulté du sens commun, c’est qu’il est partagé sans être universel.

Tournons-nous vers l’autre type de solution : le sens commun est acquis. Nous nous comprenons en suivant les mêmes règles sémantiques et nous acquérons ces règles par un apprentissage qui est d’emblée social. On nous a appris en quel cas il faut dire « maison » et en quel cas il faut dire « tarte aux fraises », et celui qui dirait « tarte aux fraises » en désignant une maison aurait, comme on dit, perdu le sens commun. La difficulté avec ce type de solution est : comment avons-nous pu comprendre les mêmes règles ? Cette difficulté est liée à une ambigüité conceptuelle attachée au verbe comprendre. Si « comprendre » quelqu’un signifie avoir le même contenu mental que lui, aucun critère ne nous permet de savoir si nous comprenons quoi que ce soit puisqu’il est impossible de se transporter dans l’esprit des autres pour comparer notre état mental au leur. Mais si l’on cesse de considérer la compréhension comme un état mental privé, la difficulté s’évanouit : comprendre signifie suivre une règle [2], c’est moins un état mental particulier qu’une compétence vérifiable à travers des actes. Le professeur demande à l’élève de continuer la suite « 2,4,6 ». Si l’élève répond « 8,10,12 », le professeur sera satisfait, il ne cherchera pas à scruter ce que l’élève a dans l’esprit, il vérifiera simplement l’application de la règle n+2 dans les circonstances appropriées. Le sens commun serait donc un ensemble de règles partagées. Ces règles étant apprises socialement, elles se limitent aux frontières d’une communauté particulière.

Le sens commun peut être appréhendé à partir du moment où l’on se détourne de la conscience individuelle qui scrute ses états mentaux pour observer les individus dans leurs interactions. Autrement dit, étudier le sens commun suppose d’avoir une conception externaliste de l’esprit, qui observe l’esprit dans ses manifestations extérieures plutôt que dans sa réflexion intérieure. Le problème que se pose Adam peut être résolu s’il observe les expressions d’Eve : si elle lui dit être heureuse, elle aura un comportement reconnaissable, elle lui fera par exemple un sourire. Mais ce qu’il manque à Adam dans notre fable, c’est la connaissance d’Eve, puisque la compétence à comprendre et à être compris repose sur la maîtrise de règles sémantiques : il lui faudrait ainsi savoir si Eve maîtrise les mêmes règles. Dans le cas où elle ne les maîtriserait pas, ils pourraient néanmoins en instituer de nouvelles qui leur soient communes.

Dans cette conception, le sens commun est donc conventionnel : c’est une compétence acquise en société. Nous avons ainsi résolu le problème de savoir comment des individus peuvent se comprendre au sein d’une même communauté. Mais cela pose le problème de savoir comment les individus peuvent se comprendre d’une communauté à une autre. Faut-il qu’ils partagent les mêmes règles de vie en commun ? Y a-t-il des formes d’ententes qui transcendent les limites des communautés particulières ? Y a-t-il des règles communes aux diverses communautés ?

Ce problème est bien envisagé par Quine lorsqu’il pose la question d’une « traduction radicale » [3]. Imaginons un linguiste qui arriverait dans une tribu totalement inconnue et dont la langue n’a rien de commun avec les langues qu’il connait. Si celui-ci s’attèle à la tâche de comprendre la langue indigène, il ne dispose d’aucun manuel de traduction, et c’est lui qui doit écrire ce manuel. C’est cette absence de manuel de traduction qui rend la traduction « radicale ». Quine imagine une situation de traduction radicale : « Un lapin détale dans la garenne à proximité ; l’indigène dit « Gavagai », et le linguiste note dans ses tablettes le mot « lapin » en face de « gavagai » ou peut être « Tiens, un lapin » (…) » Quine note ailleurs que le terme « Gavagai » pourrait aussi bien être « animal qui court », « proie pour la chasse », « segment spatio-temporel de lapin »… Les hypothèses peuvent se multiplier.

Ce qui permettra au traducteur de choisir une hypothèse plutôt qu’une autre, c’est selon Quine de la confronter à d’autres hypothèses concernant les locutions indigènes, confirmées dans les discussions avec les indigènes eux-mêmes. Le linguiste devrait ainsi arriver à traduire des bribes de langue par la méthode des essais et corrections jusqu’à constituer un manuel de traduction. Cette situation montre qu’en partant d’une ignorance totale des règles sémantiques d’une langue étrangère, il est possible d’apprendre ces règles. Ce qui rend possible cet apprentissage est d’une part un ensemble de « dispositions au langage » spécifiques à l’espèce humaine, mais comme nous l’avons vu, ces dispositions ne suffisent pas à constituer un sens commun. Par contre, Quine suppose une coopération du linguiste et de l’indigène. Une telle coopération peut-elle se passer d’une compréhension pré-linguistique par des signes comme par exemple le signe d’ostension (l’indigène peut tendre le doigt et dire « gavagai ») ? Quine considère l’apprentissage du langage sur le modèle stimulus-réponse d’une part et correction sociale des réponses d’autre part. Le geste d’ostension lui-même n’acquiert de sens que dans cet apprentissage, tendre le doigt devant le lapin pouvant aussi bien signifier « attrape-le » que « regarde-le ». Cela semble suffisant pour se dispenser de l’hypothèse d’une compréhension pré-linguistique. Par conséquent, le sens commun n’est pas une disposition naturelle, il dépend de la langue établie par une communauté sur les dispositions linguistiques naturelles. Il y a donc plusieurs sens communs et ils requièrent un apprentissage.
_________________________
[1] Platon, Ménon
[2] Je suis ici les analyses de Wittgenstein dans les Investigations philosophiques, §138 à 155
[3] Quine, Le mot et la chose


Le mot et la chose

Joseph Dopp (Traduction). Flammarion 2010, Poche, 400 pages, € 12,34

July 01 2010

17:22

La philosophie dans Google

Salma HayekUn jour que je cherchais des photos d’Hayek sur Google, j’eus la surprise de découvrir que celui-ci était d’une apparence fort féminine et appétissante, bien loin de l’austérité viennoise à moustache que j’imaginais. En fait, il s’agissait de Salma, et non de Friedrich.

Il ne s’agit là n’est que de l’une des mille surprises que Google est capable d’offrir au cyber-chercheur. D’autres existent. L’une des plus savoureuses est celle que réserve la fonction d’autocomplétion. Entrez un mot clef, et Google vous suggère d’affiner votre requête par d’autres termes, qui sans doute figurent au plus haut des palmarès des recherches les plus fréquentes. Cela informe beaucoup sur ce que cherchent les « googlenautes » :

sarkozy

On voit que les sujets qui intéressent à propos de notre président sont d’une importance toute critique, a fortiori si l’on précise davantage :

sarkozy-bourre

Google permet également de connaître le nombre de pages qui référencent un terme. Pour en revenir à Hayek, on constate ainsi, grâce à l’indispensable site GoogleFight, que Salma fait couler beaucoup, beaucoup plus d’encre que Friedrich, et que, par conséquent, il faut peut-être croire nos éditorialistes annonçant la mort de la fameuse idéologie-ultra-libérale, qui attire franchement moins qu’un décolleté - mais quel décolleté !

hayek

L’intérêt philosophique de tout cela ? Il est évident : découvrir le philosophe le plus populaire de la toile ! Ainsi, on découvre que Kant surpasse largement Hume, le Prussien se payant même le luxe de dépasser Salma Hayek :

kant

Seul le ciel des Idées de Platon paraît être en mesure de rivaliser avec les jugements synthétiques a priori de Kant - et encore, en ne les talonnant que très poussivement :

plato

C’est pourquoi il faut organiser des combats organisés. Ainsi, le rapport de force entre Heidegger et Hitler va évidemment en faveur du Führer. Mais sur le terrain proprement philosophique du nazisme, si l’on oppose le bon Martin Heidegger, recteur de l’académie de Fribourg pendant les années sombres, si zélé qu’il parvenait à effrayer les nazis eux-mêmes, au docteur en philosophie Joseph Goebbels devenu alors ministre de la propagande, force est de constater que l’ontologie suscite bien plus d’interrogations :

heidegger

Un autre outil merveilleux se nomme Google Trends. Il permet d’analyser les tendances (oui) quant aux termes que recherchent les internautes, en fonction du temps :

trend-hume

Ainsi, on voit que le succès de Kant est à nuancer. Alors que Hume est à peu près stable, ou en faible diminution depuis 2004, on constate en revanche que Kant est en crise depuis cette année qui marquait son apogée, sans doute liée à la célébration du bicentenaire de sa mort. Qui plus est, Kant est très cyclique. Il souffre davantage que Hume de la désertion d’Internet bien connue aux abords de l’été et de noël. Hume intéresse aussi bien à la plage qu’au moment de farcir la dinde.

Qu’en est-il de nos philosophes médiatiques ?

trend-bhl

On constate que Glucksmann s’éteint lentement, comme une vieille braise sous ses cendres. Finkielkraut quant à lui, malgré tous ses efforts, reste bien en dessous de BHL. Saluons toutefois sa belle performance de 2005, où ses propos sur l’équipe de France « black-black-black » constituent sur sa courbe un Everest bien plus haut que celui de l’affaire Botul pour BHL. C’est que Finkielkraut ne parvient à dépasser BHL que ponctuellement, comme par exemple récemment avec ses commentaires au sujet, une fois encore, de l’équipe de France. En dehors de ces quelques fois, BHL reste sans conteste le philosophe contemporain le plus frappé, le plus tapé - et cela peut-être pas uniquement sur Internet.


Google-moi

Barbara Cassin. Albin Michel 2007, Broché, 258 pages, € 15,90

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