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May 02 2012

18:08

Du destin politique de Remirro d’Orca

Ce que je connais de Remirro d’Orca est bien simple, c’est ce qu’en dit Nicolas Machiavel quand il traite des « Des principats nouveaux que l’on acquiert par les armes d’autrui et la fortune », au chapitre 7 de son De Principatibus (Des Principats) qu’on traduit Le Prince, parce que voilà ! Il rappelle en incise comment César Borgia a traité son Lieutenant de la Romagne ; « parce que cette part est digne d’être remarquée et imitée par d’autres ».

« Une fois que le duc [César Borgia] eut pris la Romagne, la trouvant sous le commandement des seigneurs impuissants, qui avaient plus vite spolié leurs sujets qu’ils ne les avaient corrigés et leur avaient donné matière à désunion, si bien que cette province était toute pleine de vols, de chicanes et de toutes sortes d’insolence, il jugea qu’il était nécessaire, si on voulait la réduire à la paix et à l’obéissance du bras royal, de lui donner un bon gouvernement, et c’est pourquoi il y mit à sa tête messire Remirro d’Orca. Celui-ci, en un temps bref, la réduisit à la paix et à l’unité, acquérant une très grande réputation.
Ensuite le duc jugea qu’une autorité si excessive n’était pas nécessaire, parce qu’il craignait qu’elle ne devînt haïssable, et il installa au milieu de la province un tribunal civil, doté d’un président très excellent, où toute cité avait son avocat. Et parce qu’il avait connaissance que les rigueurs passées avaient engendré quelque haine à son égard, afin de purger les esprit de ses peuples et de les gagner entièrement, il voulut montrer que si quelque cruauté s’en était suivie, elle n’était pas causée par lui mais par l’irascible nature du ministre. Et l’occasion prise là-dessus, il le fit, à Césène, un matin, mettre en deux morceaux sur la place, avec un morceau de vois et un couteau sanglant à côté ; la férocité d’un tel spectacle rendit ces peuples en même temps satisfaits et stupides »

Dans la traduction de M. Gaille-Nikodimov [notre découpage],
Le Prince, ed. Le livre de poche, pp.84-85

Orca a donc fait office de rhubarbe purgative : mis à la tête d’une région pour la pacifier, on l’en vire, et voilà la paix civile. C’est d’ailleurs l’objet de la politique qui se trouve ainsi tout trouvé : la paix civile. Ce n’est pas la richesse : rappelons-nous que l’Italie du Nord était à l’époque tout le temps en guerre, tout en ayant la mainmise sur une grande partie du commerce mondial1.

Ce qui importe pour le politique ce n’est pas non plus la Justice, c’est la paix ; une paix qui repose notamment sur l’apparence de la justice. On peut ainsi juger l’action du vrai héros de cette histoire, César Borgia, au moins des trois façons suivantes.

1. Jugement de César Borgia selon la justice publique
Borgia est l’incarnation de la justice. Le peuple de Romagne ne peut que constater que le fils d’Alexandre VI a voulu instaurer la paix, l’ordre et la justice (qu’on ne s’échine pas à distinguer). S’il a confié sa mission à un homme cruel, il a su revenir en arrière, et l’a même puni pour ses injustices. Mieux, il a permis que soit instauré un ordre juste où Rimirro de Orca a pu être condamné.
Constatons que César Borgia a su se parer du « masque de la vertu » (et de celui de la force).

2. Jugement de César Borgia selon la virtuosité politique
Borgia a su mettre en œuvre ce principe machiavélien : la fortune est responsable de la moitié de nos actions. Certes il y a un cours qui mène le monde, mais il ne commande pas toutes nos actions. Quand l’Etat n’existe pas, quand l’Etat n’assure pas la paix civile, ce n’est pas un malheureux hasard. Il n’y a pas d’on-n’y-peut-rien, mais sans doute incompétence des hommes politiques. La fortuna peut être pour partie maîtrisée par qui est virtuose, par celui qui sait agir, qui possède la virtù.
Borgia est virtuose en politique, il a su assurer le but de l’activité politique : la paix civile dans (et par) l’Etat. Et s’il n’a pas mené sa mission à bien, c’est que la fortune était vraiment contre lui : son père est mort et fut remplacé par Jules II, un ennemi ! Et la santé de Borgia était fragile2.
Borgia fut un virtuose de la politique : il savait qu’il fallait composer avec le réel pour assurer la paix civil, et il savait qu’il fallait passer pour vertueux. Il faut de la virtù pour savoir porter le masque de la vertu.

3. Jugement de César Borgia selon la morale
A l’exemple de Frédéric II, on peut condamner Borgia. N’a-t-il pas trahi son Lieutenant ? Ne l’a-t-il pas mis en place en sachant qu’il serait cruel, voire en le lui demandant ? Voilà qui est loin d’être digne d’être imité, voilà qui révèle les monstruosités du pouvoir.
Borgia était un salopard et Machiavel oublie qu’il mettait l’Italie à feu et à sang (comme peut le lui rappeler Vettori dans leurs correspondances). D’ailleurs ce n’était qu’un ambitieux fils de pape, qui a assassiné son frère et couché avec sa sœur.

Et comment pourrions-nous juger Borgia ?

Le jugement 1 est celui de ceux qui se laissent avoir ; nous, ô grands lecteurs et rédacteurs de Morbleu, ne sommes pas de ces bougres de naïfs ; nous sommes partagés entre les jugements 2 et 3. Faut-il louer la virtuosité politique de Borgia ou condamner sa bassesse morale ?

Je dois avouer qu’en bon kantien j’ai envie de condamner. Mais la morale… quelle affaire et quelle intransigeance (pareil pour la justice). « Es liegt nun einmal in meiner Natur : ich will lieber eine Ungerechtigkeit begehen, als Unordnung ertragen » (« Ma nature est ainsi : j’aime mieux commettre une injustice que souffrir le désordre ») aurait dit le grand Goethe. En effet savoir composer avec le réel pour établir la paix n’implique pas seulement les injustices commises par le politique au nom de la raison d’Etat, mais aussi que la morale ne s’occupe pas de réalisme politique et pourrait sacrifier la paix civile pour la vertu de l’âme.
La solution moderne est de condamner Borgia, Machiavel et le machiavélisme en souhaitant l’instauration de l’Etat de droit, qui instaure des lois positives qui prescrivent des actions compatibles avec l’action morale : et l’Histoire devient l’Histoire de la Société des Nations, et de l’évolution du Droit vers la Morale dans le processus de la Culture ! BAM

Plus prosaïquement, et de façon tout à fait machiavélienne3, rappelons que sans Borgia et ses atrocités, ses contemporains étaient condamnés à la guerre civile. Or quand vous tuez votre voisin, vous ne pouvez pas sauver votre âme. Ainsi les hommes politiques ont un seul impératif : assurer l’ordre dans le monde, par-delà le bien et le mal.
Qu’ils le fassent pour le confort, la frime ou pour tutoyer l’histoire importe peu. Si les hommes politiques ne se salissaient pas, vous ne pourriez pas vraiment être propre.

Me voilà eu : moi qui suis persuadé qu’ils exagèrent et sont tous un peu pourris, je me retrouve responsable de leurs fautes, dans la mesure même où je vis dans un monde stable. Pour m’en sortir je vais donc inventer une philosophie de l’histoire et du développement du droit, de la justice et de la fraternité. Quoi, c’est déjà fait ? Fiou, tant mieux !

_____________________________
[1] Si un historien ou un amateur de cette époque sait que c’est une bêtise, qu’il n’hésite pas à le dire !
[2] Si je me rappelle bien
[3] Je vous laisse faire tout seul la distinction entre « machiavélien » et « machiavélique » (déjà, ça s’écrit pas pareil)

October 21 2011

13:05

Ça n’ira pas mieux demain

Une idée assez répandue et assez positiviste au sujet du remède à la corruption de notre monde damné, est qu’il faudrait en premier lieu mettre l’accent sur l’éducation des enfants pour qu’il s’améliore. La société est en effet faite d’hommes, qui hier étaient des enfants. C’est parce que cette jeune pâte fut pétrie par de mauvais boulangers que le monde d’aujourd’hui court à cloche-pied. Les parents d’hier portent la responsabilité de la détresse de notre monde, eux qui ont mal éduqué ceux qui, adultes, sont devenus des tyrans. Il ne tient qu’aux parents d’aujourd’hui de prendre conscience que ce sont leurs enfants qui produiront la société de demain, et il suffit donc pour eux de les éduquer correctement afin que tout aille mieux.

Que faire ? Simplement que tous éduquent leurs enfants de la meilleure des manières, afin que tous se comportent de manière morale, conformément à l’impératif catégorique, aux lois en vigueur, aux mœurs de son pays. Que chaque enfant soit éduqué de telle sorte que le biberon une fois lâché, il se conduise en être altruiste et respectueux.

Problème : personne ne veut en fait que son enfant agisse de la sorte. La bonne éducation, c’est en effet bon pour les enfants des autres. Car ce n’est évidemment pas en étant doux comme un agneau que l’on peut espérer réussir dans la vie. Appliquer strictement les principes de la bonne éducation conduit à coup sûr l’enfant à sa perte : ce serait comme faire des courbettes au beau milieu des tranchées. Au contraire, l’enfant qui réussira est celui qui dès l’enfance aura appris à enfreindre les règles et à ne pas craindre de martyriser son prochain. À persécuter jusqu’à l’abjection ceux qui pourraient lui être utiles à ses fins. Son livre de chevet est moins le catéchisme de Kant que les préceptes de Machiavel. Ainsi ceux qui réussissent dans l’entreprise sont-ils la plupart du temps littéralement des « mal élevés », qui considèrent que le respect des règles, c’est d’abord pour les autres : eux, les égoïstes, souhaitent pour eux-mêmes pouvoir les enfreindre sans dommages, car il n’y a qu’ainsi qu’on réussit.

De sorte que chacun souhaite pour le monde ce qu’il se refuse à faire : une bonne éducation pour les enfants des autres afin de les transformer en agneaux, tandis que l’on se chargera personnellement de produire les loups qui viendront les dévorer. Si bien que toute la moralité pourrait bien n’avoir qu’un seul but : maintenir le joug sur les faibles plus facilement en les rendant plus doux. Celui qui hier se serait encore rebellé trouvera désormais illégitime de le faire si on l’a moralisé correctement : « on ne se fait pas justice soit même : il y avait hier la maîtresse pour cela, et demain l’État, etc. » Foucault a bien montré dans Surveiller et Punir le rôle joué par le droit et la prison dans cette mécanique de domination, qui fonctionne à coup de gestion des illégalismes.

Un prussien célèbre, pourtant très attaché à la question de la moralité, avait déjà remarqué ce paradoxe il y a de cela plus de deux siècles :

Ordinairement les parents élèvent leurs enfants seulement en vue de les adapter au monde actuel, si corrompu soit-il. Ils devraient bien plutôt leur donner une éducation meilleure, afin qu’un meilleur état pût en sortir dans l’avenir. Toutefois deux obstacles se présentent ici :

1) Ordinairement les parents ne se soucient que d’une chose : que leurs enfants réussissent bien dans le monde, et 2) les princes ne considèrent leurs sujets que comme des instruments pour leurs desseins.

Les parents songent à la maison, les princes songent à l’État. Les uns et les autres n’ont pas pour but ultime le bien universel et la perfection à laquelle l’humanité est destinée, et pour laquelle elle possède aussi des dispositions.

Kant, Réflexions sur l’éducation, p. 107-108 (447-448).

La société est corrompue et se complet dans le goût du lucre. Peut-on y réussir en agissant moralement ? Certes non : il convient, dans un geste stirnerien, de ne placer sa cause en rien d’autre que soi-même. Non pas dans la société, non pas dans l’intérêt général, non pas dans l’amour du prochain comme le voudraient les principes d’une bonne éducation. Mais dans son Moi, car, homo homini lupus est, seul l’égoïste peut espérer sortir vainqueur de cette lutte.

Ceux qui au contraire agissent conformément aux sacro-saints principes de la bonne morale sont condamnés à l’échec. Regardez autour de vous − ou plutôt au-dessus de vous : y a-t-il un seul de ces dominants qui ait emprunté le chemin de la morale pour parvenir à sa position ? y a-t-il jamais eu un seul humble récompensé de sa pureté ? Kant, qui pourtant a dans toutes ses pages promu la droiture de la vie morale, savait bien celle-ci vouée à l’échec. C’est pourquoi il concevait maints stratagèmes pour rendre celle-ci possible : une vie éternelle, afin de permettre que les bons soient en définitive heureux ; une histoire qui s’acheminerait à coup sûr vers le bien malgré les travers des hommes, grâce à l’insociable sociabilité. Tous les postulats kantiens sont en fait des preuves : les preuves de la faiblesse de la moralité que Kant cherchait à établir de manière certaine.

Pourquoi ? Parce que la conduite morale n’apporte aucun bénéfice, mais au contraire affaiblit celui qui voudrait la suivre. Ce que chacun sait évidemment : c’est pourquoi on éduque pas ces enfants ainsi, car on souhaite qu’ils soient forts ; c’est pourquoi on veut éduquer les enfants des autres ainsi, car on souhaite qu’ils soient faibles. L’enfant du voisin doit tendre la joue gauche ; le mien est celui qui le frappera deux fois, et se lavera les mains en le voyant se faire crucifier.

En raison de ce conflit d’intérêts manifeste, il n’est par conséquent pas sûr que la génération prochaine soit meilleure que la précédente, car nul ne peut trouver un bénéfice à éduquer son enfant de manière morale, si ce n’est celui qui souhaite le sacrifier sur l’Autel des Grands Concepts au profit de la Sainte Humanité. Tout le monde laisse à d’autres le soin de la racheter ou de laver son fameux péché.

Les géniteurs de totalitarismes ont bien compris cette contradiction pédagogique profonde entre, d’une part l’intérêt particulier qui cherche à produire des loups, et d’autre part l’intérêt général qui cherche à produire des agneaux. À commencer par Platon : la République propose en effet de régler le problème de la justice en faisant de l’État le détenteur du monopole de l’éducation légitime, et en soustrayant aux parents tout droit d’éduquer leurs enfants. Et c’est ce que font à peu près tous les régimes avec l’éducation de la jeunesse : la diriger, avec plus ou moins de réussite. Y compris nos valeureuses Démocraties et Républiques, quoique d’une manière plus atténuée − mais il n’y a qu’une différence de degré, et non de nature, entre elle et le projet platonicien.

Ce monde n’ira donc pas mieux demain. Soit on le laisse faire libéralement, mais personne n’a alors intérêt à ce que sa progéniture soit plus douce. Soit on cède au chant des sirènes du dirigisme en matière d’éducation, mais au risque de faire advenir un « meilleur des mondes » peut-être aussi effrayant que celui d’Huxley. Parents, afin d’éviter ces deux écueils, soyez donc bons avec l’humanité : élevez vos enfants conformément au bien. Mais pas trop tout de même : soyez bons également avec eux.


La République

Platon. Flammarion 2002, Poche, 801 pages, € 5,89

September 08 2011

17:08

Comment Martin (Heidegger) a pécho Hannah (Arendt)

On se souvient que Martin (Heidegger) avait « un piège à fille, un piège tabou, un joujou extra, qui fait crac boum hu : les filles en tombent à ses [mes] g’noux » (© Jacques Dutronc Jacques Lanzmann). Cette arme, c’était une lettre d’amour type que Martin n’hésitait pas à envoyer à toutes ses conquêtes, ce qui énervait beaucoup sa femme Elfride.

Parmi les destinatrices de cette merveilleuse lettre d’amour, il y eut évidemment Hannah (Arendt). Cependant, j’ignorais encore le récit de leur rencontre. Hans (Jonas) eut l’honneur de recueillir une confidence de la part de Hannah à ce sujet. Et comme Hans n’a jamais su tenir ni sa langue, ni sa plume, il a tout raconté. Et comme j’aime bien les potins, je reproduis :

Hannah, étudiante en philosophie de fraîche date, était venue à Marbourg lors du semestre d’hiver 1924-1925 pour Heidegger, comme tous ceux de Königsberg, juifs d’origine qui avaient suivi son appel secret. Elle me confia ceci : à un moment, lors de ce premier semestre, elle était allée voir Heidegger à propos de ses études. L’heure de réception eut lieu au crépuscule et une certaine obscurité se répandait déjà dans la pièce car il n’avait pas allumé la lumière. À la fin de l’entretien, lorsque Hannah se leva pour prendre congé, Heidegger l’accompagnant jusqu’à sa porte, quelque chose d’inattendu se produisit, pour reprendre les termes de Hannah : « Tout à coup, il se mit à genoux devant moi. Je m’inclinai et de sa position il leva les bras vers moi et je pris sa tête entre mes mains ; il me donna un baiser que je lui rendis. » C’est ainsi que cela commença. Ce n’était pas le début ordinaire de la séduction d’une étudiante par son professeur, ni la soif d’aventure d’une étudiante cherchant à séduire un professeur ; au contraire, tout se déroula de façon hautement dramatique, à un niveau d’émotion qui conféra d’emblée à leur relation un caractère absolument exceptionnel. Heidegger avait jeté son regard sur elle. Elle n’était point la seule, car de temps à autre, je ne l’appris que plus tard, il s’intéressait aux étudiantes, et je n’ai pas entendu dire qu’une d’entre elles lui ait jamais résisté.

Hans Jonas, Souvenirs, p. 83, cité in Roger Dadoun, « Héraclitiques : du denken en-tant que-bunker stukas & panzer : ailes-heil du « penser » en-tant-que-tank » in Brohm, Dadoun, Ollier, Heidegger, le berger du néant : critique d’une pensée politique, Paris, Homnisphères, 2007, p. 44-45.

Martin appréciait ainsi défourailler au moins autant qu’un ex-directeur du FMI, ex-futur président de la Sainte République Française. Mais ses méthodes étaient autrement moins brutales : génuflexion presque kowtowesque dans un premier temps pour appâter la proie ; lettre d’amour métaphysique et jargonneuse ensuite pour ferrer le poisson. Mesdames, sachez à ces signes reconnaître un nazillon aux ambitions philosophiques affichées, mais qui ne veut simplement que vous prendre sous sa couche.

Époque bénie d’avant Sein und Zeit, lorsque Martin était moins connu ! Il avait alors 35 ans, elle 18. Il était son Pygmalion, elle sa lolita. Las ! Cette relation cessa quelques mois plus tard, Hannah partant pour Fribourg, laissant Martin à ses amours de Marbourg. Martin ne reviendra que quelques temps plus tard à Fribourg : en 1928 comme successeur à la chaire d’Husserl, et surtout à partir de 1933 comme recteur de l’Université, pour faire la chasse au juifs. Heureusement, en 33, Hannah était déjà réfugiée en France.

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Heidegger, le Berger du Neant

Brohm. Homnispheres 2007, Broché, 192 pages, € 9,33

April 14 2011

19:16

Le transcendantal

Lorsque l’on entend le mot « transcendantal », on pense immédiatement à deux personnes. Salvador Dali, qui usait abondamment de ce mot d’une façon bien particulière, mais qui relève peut-être plus de l’anecdote − quoique Dali ait lu Kant et bien d’autres philosophes, comme Nietzsche. Kant, qui fit de ce mot un usage proprement philosophique, et qui fut le premier à l’utiliser massivement dans sa philosophie : il parle en effet de philosophie transcendantale, de déduction transcendantale, de logique transcendantale, de liberté transcendantale, de sujet transcendantal, d’usage transcendantal, de réalisme transcendantal.

D’un point de vue historique, Kant hérite ce concept de transcendantal de la scolastique. Il conserve une partie du sens qui était donné, mais en même temps, il le redéfinit profondément. Au point que le transcendantal, plus que d’être un concept spécifique et technique de la langue philosophique, paraît appartenir plus spécifiquement au kantisme, tout comme le Dasein serait propre à Heidegger ou l’epoche à Husserl : un terme clef dont le sens vaut avant tout à l’intérieur d’un système.

Néanmoins, quand bien même un terme technique serait inventé pour régler un problème posé à l’intérieur d’un système philosophique, il n’en reste pas moins que, justement, il y a un problème ; problème qui, puisqu’il est philosophique, vaut évidemment en soi, indépendamment du système qui l’appréhende initialement.

Se pose donc la question, premièrement, du problème qui se posait à Kant, et qui justifiait, selon lui, d’utiliser ce terme comme il le fit. Quel est-il ? Pourquoi, au risque de parler un jargon incompréhensible comme l’en accuse Karl Popper, Kant éprouve-t-il le besoin d’utiliser abondamment de ce terme (et pas un autre) issu de la langue scolastique, qui était pourtant lui-même peu usité chez les auteurs médiévaux ?

Ce problème qui se pose à Kant est propre à sa théorie de la connaissance. Pour le dire provisoirement en quelques mots, le transcendantal est, pour Kant, ce qui à la fois rend possible les phénomènes et les lois de la nature qui les règlent, mais également leur connaissance par le sujet. Le transcendantal désigne une forme, un substrat qui caractérise les sujets, au travers duquel le réel est appréhendé, quelque chose d’incontournable, une sorte de grille de lecture de laquelle on ne peut sortir.

Quel est le statut ontologique du transcendantal ? De quelle manière existe-t-il ? En quelle façon permet-il de résoudre ce problème de la théorie de la connaissance posé par Kant ? D’où vient le transcendantal ? Est-il immuable, donné une fois pour toutes ? Ou bien se forme-t-il et possède une histoire ? Comment fonctionne-t-il ?

Tout le problème, on le voit, est qu’il est nécessaire de s’introduire dans le kantisme, puisque cette question rend Kant incontournable, mais qu’il faut également ne pas s’y enfermer, car le problème du transcendantal est plus que simplement kantien : c’est un problème philosophique. Une grande partie de l’histoire de la philosophie après Kant s’est construite à partir du problème du transcendantal, de son statut, et du rapport à entretenir avec lui.

On verra, premièrement, la place du transcendantal dans l’économie du système de Kant, puisque c’est là une question incontournable − mais tout en prenant soin de ne pas s’y laisser enfermer. Deuxièmement, on se posera la question de la genèse du transcendantal, de son statut : se pourrait-il qu’il soit, plus qu’un donné, un produit historique ? Troisièmement, on cherchera le rapport du transcendantal avec non plus l’histoire, mais avec l’évolution, avec la biologie. Que nous enseignent les sciences naturelles, qui elles-mêmes sont rendues possibles d’une certaine façon, si l’on croit Kant, par celui-ci ?

Le transcendantal kantien à l’assaut des faiblesses de l’empirisme

Pour progresser, il est nécessaire de poser le problème que se posait Kant. Dans la Critique de la raison pure, il se formule ainsi après quelques pages liminaires : à quelles conditions des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? Posée ainsi, la question paraît un peu codée et dit mal en quoi consiste réellement le problème. En fait, d’après Popper, la question à laquelle Kant veut répondre par ce détour est : comment se fait-il que la physique newtonienne soit vraie ?

Au tournant du XVIIe et XVIIIe siècles se produit une révolution scientifique dont Newton, après Galilée, est le grand représentant. Désormais, le monde et l’univers sont mathématisables. Il devient possible de faire des prédictions scientifiques d’une précision épatante. La loi de l’attraction universelle régissant la gravitation et la chute des corps est désormais connue. La question de Kant se traduit alors : comment est-il possible qu’il y ait de telles lois ? Et surtout, comment est-il possible pour l’homme de les connaître ?

Tout se passe comme s’il y avait une connaissance a priori qui était possible. L’a priori s’oppose à l’a posteriori. Je sais a posteriori que le soleil s’est levé ce matin, car j’en ai fait l’expérience. Puis-je maintenant savoir avec certitude a priori, de manière universelle et nécessaire, qu’il se lèvera demain, avant même d’en faire l’expérience ?

C’est là le problème de Kant, problème philosophique qu’il faut avoir à l’esprit, et auquel le transcendantal prétend répondre. Pour le dire en quelques mots, la réponse de Kant est la suivante. Pour reprendre l’exemple du soleil, Hume dirait que je peux savoir qu’il se lèvera demain simplement parce que j’en ai l’habitude. Or, pour Kant − comme d’ailleurs pour Hume −, l’habitude n’est pas un fondement suffisant. Pour Kant, ce qui garantit que le soleil se lèvera demain est qu’il correspond à un phénomène physique réglé par des lois. Et s’il est possible à la fois qu’il existe de telles lois et de les connaître, c’est simplement parce qu’elles sont produites par mon propre entendement, c’est-à-dire par le sujet qui perçoit les phénomènes. Si les phénomènes obéissent à des lois, c’est simplement parce que je ne peux que 1) les percevoir par ma sensibilité et 2) les concevoir par mon entendement. Pas de phénomènes sans un sujet qui les perçoit ; il n’y a phénomène que parce qu’il est perçu.

Puisque les phénomènes m’apparaissent au travers du prisme de ma sensibilité, je ne peux pas les concevoir hors du temps ou hors de l’espace : ils y sont soumis. Et puisque c’est mon entendement qui conçoit les lois, elles ne peut être que dans le langage de celui-ci, c’est-à-dire suivant les catégories du jugement, dérivées de la syllogistique d’Aristote (Kant croyait la logique une science achevée). Ces catégories sont :

  1. Quantité : unité, pluralité, totalité.
  2. Qualité : réalité, négation, limitation.
  3. Relation : inhérence et subsistance, causalité, communauté.
  4. Modalité : possible/impossible, existant/non existant, nécessaire/contingent.

Mais puisque l’expérience que l’on fait des phénomènes est la même pour tous, cela indique que ces catégories sont les mêmes pour tous. L’espace et le temps et les catégories sont ainsi tous des concepts transcendantaux.

Le terme « transcendantal » est, comme on l’a dit, hérité de la scolastique, qui voulait par ce concept dépasser les catégories d’Aristote, pour les appliquer à tous les êtres. Certaines catégories d’Aristote ne s’appliquaient en effet qu’à certaines classes d’être ; mais il est certaines catégories qui transcendent tous les êtres et s’appliquent à tous. Les catégories kantiennes sont des transcendantaux car ils s’imposent à tous, « même aux petits anges » comme le dit Schopenhauer. C’est-à-dire que tout être, quel qu’il soit, ne pourra pas ne pas percevoir et comprendre le réel autrement que par ces concepts. Il en résulte que tout ce qui est perçu, compris au travers du transcendantal est universel et nécessaire, donc certain.

Découle de cela plusieurs choses :

  • La connaissance transcendantale : c’est celle qui va porter sur la connaissance des concepts transcendantaux, et c’est ce que prépare la philosophie critique.
  • Le sujet transcendantal : qui est précisément ce composé des concepts transcendantaux, qui perçoit le monde au travers d’eux. Nous sommes sujets empiriques en tant que nous sommes en chair et en os, mais aussi sujet transcendantal en tant que, indépendamment de notre constitution, la forme de notre sensibilité et de notre entendement est la même pour tous les êtres.
  • L’usage transcendant (et non transcendantal) : qui est l’utilisation des principes de l’entendement en dehors de son domaine légitime (c’est-à-dire les phénomènes), ce qui conduit à des erreurs de jugement, comme aux Idées transcendantales de la raison pure telles que Dieu, la liberté, le monde, l’âme − toutes idées illégitimes d’un point de vue spéculatif.

Le transcendantal est une solution permettant de remédier aux apories de l’empirisme. Dans la connaissance, quelque chose résiste aux tentatives d’explication empirique ; il y a quelque chose que l’expérience ne peut pas fournir à elle seule. Le transcendantal fournit ce qui manque à la seule expérience pour permettre d’accoucher de connaissances apodictiques. Mais ce faisant, d’autres problème se posent. Quel est le statut du transcendantal, en particulier son statut ontologique ? Est-il économique pour la pensée de poser l’hypothèse du transcendantal ? Si le transcendantal rend effectivement compte de la connaissance, comment rendre compte de celui-ci ?

Le transcendantal historique à l’assaut des faiblesses du kantisme

La première question qui se pose est de savoir ce que sont les catégories. D’où viennent-elles ? Pour Kant, il semble qu’elles soient figées, données une fois pour toutes. Le transcendantal est dérivé de la logique d’Aristote, et parce que la logique d’Aristote est considérée comme achevée car il ne peut y avoir de progrès en logique, il ne peut pas y avoir de début ou de fin au transcendantal.

Mais en fait, la logique a évolué, et il se pourrait qu’il en soit de même avec les catégories et le transcendantal. C’est ainsi l’hypothèse du néokantien Cassirer qui considère que les catégories sont avant tout des produits historiques. Il y a une formation des catégories par la culture, par les sciences, qui forment l’esprit et en changent la nature. Bachelard reprendra cette idée : ce que montrent les révolutions scientifiques, c’est le passage d’une sorte d’esprit à un autre, par des ruptures épistémologiques. Bachelard distingue ainsi trois âges : l’âge préscientifique, scientifique et du nouvel esprit scientifique. Le passage de l’un à l’autre de ces âges se fait par des sauts, qui modifient profondément les structures de l’esprit, en surmontant les différents obstacles épistémologiques propres à chaque époque. L’âge du nouvel esprit scientifique marque ainsi un changement radical de l’esprit humain, qui ne perçoit et ne conçoit plus le réel de la même manière que quelques siècles avant.

De même, l’archéologie foucaldienne peut être considérée comme une recherche sur les conditions de possibilité de la science des différentes époques, sur la recherche de leur sous-sol épistémique. Chaque époque est caractérisée par une épistémè différente qui fait percevoir et concevoir les choses différemment. Il y a des régimes de production de la vérité différents, qui agissent comme un « a priori historique », selon ses propres mots. Certaines choses sont pensables et d’autres non en raison de cet épistémè, qui en est la condition de possibilité. Par exemple, l’objet quasi-naturel qu’est la folie ne se phénoménalise pas de la même manière suivant qu’on la considère au Moyen Âge, à l’âge classique ou au XIXe siècle.

L’importance des révolutions scientifiques, des changements d’épistémè, des modifications des catégories de l’esprit a une importance majeure pour la question du transcendantal. D’après Lyotard, l’idée du transcendantal était fermement ancrée dans l’université allemande au XIXe siècle, notamment des suites de Cassirer, au point de justifier à elle seule tout le système universitaire allemand. On y cherche ainsi à totaliser le savoir, à accomplir le programme de l’Encyclopédie de Hegel, ce qui était censé constituer le sujet transcendantal. Mais au final, on échoue dans cette entreprise. D’une part, on ne parvient pas à tout systématiser, notamment les nouvelles découvertes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, comme la relativité ou les géométries non euclidiennes. D’autre part, ce récit du sujet transcendantal, censé justifier la recherche, ne parvient pas à se justifier lui-même pour des raisons simplement logiques. Si bien qu’on en vient à une crise de la modernité débouchant sur ce que Lyotard nomme la postmodernité : une explosion des récits de légitimation dont celui du sujet transcendantal faisait partie, et donc à une crise du transcendantal en tant que condition de possibilité de la connaissance. Tout possède désormais la même légitimité, au risque du relativisme. C’est cette préoccupation qui guidera Husserl et une partie de la phénoménologie dans l’idée de reconstruire une logique transcendantale afin de sauver le sujet transcendantal − à la fin de sa vie, il confessera avec regrets n’y être jamais parvenu.

On assiste ainsi à un affaiblissement de l’idée de transcendantal. Avec Kant, l’idée de transcendantal est pour ainsi dire transcendantale : le transcendantal est une réalité ontologique intemporelle et mystérieuse. Les tentatives qui veulent en rendre compte pour le débarrasser de son mystère en expliquant la genèse historique de l’esprit aboutissent paradoxalement à l’affaiblir. Cependant, il convient de nuancer, de reprendre le point de départ : malgré cette explosion du transcendantal, on constate néanmoins le fait de la science, de la connaissance, qu’il y a des faits universels et nécessaires. Ne subsisterait-il pas tout de même quelque chose de l’idée du transcendantal qui ne soit pas historique, qui serait comme irréductible ?

Le transcendantal biologique à la rescousse des faiblesses du transcendantal

Plus qu’interroger l’histoire au sujet du transcendantal, peut-être faut-il également interroger l’histoire naturelle. L’homme est un produit historique, mais également un produit biologique.

Pour Karl Popper, la connaissance scientifique et même la connaissance tout court n’ont pas de fondement. Il n’y a que des théories, des conjectures, des hypothèses. Si je vois mille cygnes blancs, rien ne m’autorise à dire avec certitude que le prochain sera blanc − alors que Hume dirait que l’habitude nous y autoriserait, et Kant qu’il y a peut-être un fondement a priori à cette règle. Pour Popper, ce n’est qu’une supposition qui demeure vraie jusqu’à preuve du contraire. Toute hypothèse n’est ainsi que provisoire, et demande à être corrigée. La connaissance procède par essais et erreurs, conjectures et réfutations, et est toujours inachevée. D’où un progrès des sciences. Les théories sont dans une rivalité darwinienne les unes contre les autres et seule la plus féconde survit.

Le rapport avec le transcendantal est le suivant. Popper distingue trois mondes : 1) le monde physique, 2) le monde des états mentaux, 3) le monde des créations intellectuelles. Lorsque je fais une théorie sur le monde, elle appartient au monde 3. Puis elle meurt et est remplacée par une autre, toujours dans le monde 3. Mais les animaux aussi formulent des théories, comme le chien de Pavlov, qui se met à saliver lorsqu’il entend la cloche : il suppose, plus ou moins inconsciemment, qu’il va avoir à manger. Or, si certaines des théories animales, celles des espèces évoluées appartiennent au monde 3, à un niveau élémentaire de la vie, les théories appartiennent au monde 1.

L’amibe, lorsqu’elle va muter pour s’approcher du soleil pour en tirer de l’énergie, formule une théorie ; si celle-ci est bonne, elle survit ; sinon, elle meurt. Si elle survit, sa théorie, qui en partie est déjà codée dans son ADN, continue d’évoluer phylogénétiquement d’individu à individu, mais aussi d’espèce à espèce, jusqu’à l’homme qui en hérite et conçoit par cet héritage. « De l’amibe à Einstein, il n’y a qu’un pas » écrivait Popper. L’oeil est ainsi une théorie de l’optique complète, fruit d’une lente évolution depuis l’aube des temps. Le transcendantal est le fruit d’une longue histoire naturelle, et tout le travail de l’éthologue Korand Lorenz fut de montrer que nos catégories, que l’a priori, que le transcendantal était le fruit de l’évolution biologique des espèces.

Puisqu’il faut conclure

On voit à quel problème important le concept de transcendantal est lié : celui des conditions de possibilité de la connaissance. Comment se fait-il que nous percevions tous un réel ordonné, réglé, identique pour tous ? Réponse de Kant : parce qu’il y a comme un substrat partagé et identique par tous à travers duquel chacun perçoit et conçoit, qui est le transcendantal.

Si la réponse de Kant résout le problème qu’il se posait, elle pose en revanche d’autres problèmes, à savoir ce qu’est ce transcendantal, son statut ontologique. Celui-ci ne semble en fait pas être immuable ; ce qui a pu pousser Kant à le supposer est sans doute un préjugé s’expliquant premièrement parce que la logique n’avait pas évolué depuis Aristote, deuxièmement parce que la physique newtonienne possédait un grand degré d’achèvement, et faisait croire à une identité terme à terme des lois de l’esprit et des lois du monde − si bien que science physique et psychologie était presque une même chose. Niels Bohr disait d’ailleurs que la physique n’est pas la connaissance des lois de la nature, mais la connaissance des lois de notre connaissance de la nature.

En fait, notre connaissance du monde n’est jamais donnée une fois pour toutes. Elle est toujours approximative, ce qui exclut déjà le fait que l’esprit applique ses règles stricto sensu au monde, que seul lui régisse les phénomènes. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de transcendantal, au sens d’un noyau cognitif partagé par tous les êtres − mais celui-ci, alors, est toujours en évolution : l’histoire des sciences le chamboule, et également les mutations des sociétés. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’il ne comporte rien d’immuable : l’évolutionnisme montre que nos catégories sont héritées de la longue histoire phylogénétique de l’homme.

D’une idée du transcendantal forte chez Kant, qui reste identique et immuable, qui réglait les phénomènes, on passe à un transcendantal historicisé et biologisé, mais qui reste néanmoins condition de possibilité de l’expérience. Kant aura ouvert une voie, et il reste ensuite aux autres sciences − en particulier les neuro-sciences cognitives − de déterminer son contenu précis ; processus dans lequel la philosophie conserve néanmoins un rôle clef en tant qu’elle et elle seule peut se placer à la croisée des sciences et en tirer les leçons philosophiques nécessaires.


Evolution et modification du comportement

Laurent Jospin (Traduction). Payot 2007, Poche, 173 pages, € 7,45

February 25 2011

21:39

La consultation philosophique par Eugénie Vegleris

Que peut faire un philosophe à part « professeur de philosophie » ? Ce livre donne une réponse possible : la consultation philosophique.

Eugénie Vegleris a d’abord travaillé comme professeur de philosophie, puis a choisi de monter son affaire. Son livre offre de nombreux exemples concrets et illustrés de ce qu’est son travail.

La consultation philosophique ne doit pas se confondre avec la formation philosophique ou avec le coaching. La formation doit apporter des compétences en un temps donné tandis que le coaching sert à diriger quelqu’un. La consultation philosophique, qui requiert un temps indéterminé, vise plutôt la liberté des individus.

La consultation philosophique ne doit pas non plus se confondre avec le travail des psychanalystes. La psychologie pense que les problèmes des gens proviennent de leur passé, de leur vie personnelle. La philosophie prend plutôt le parti de penser que tous les humains se posent les mêmes questions existentielles.

La consultation philosophique a été créée en 1981, en Allemagne, par Gerd Achenbach. C’est peut-être un hasard si les « coachs » sont également apparus dans les années 80. La consultation philosophique fut importée en France par Marc Sautet (vous savez, celui qui a créé les cafés-philo). L’auteur rapporte d’ailleurs une anecdote intéressante. Le fondateur Achenbach a assisté à un café philo d’Eugénie et il aurait sévèrement critiqué. On ne peut pas donner gratuitement de la philosophie. On risque de la dévaluer.

Si on ne fait pas payer, les gens vont croire que la philosophie n’a aucune valeur. Cette question mérite réflexion mais Madame Vegleris semble plutôt critique à l’égard de l’argent. Cette question revient souvent dans son ouvrage, en rappelant régulièrement que ce n’est pas l’argent qui la motive.

En observant la bibliographie, on constate que Vegleris a fortement été influencée par l’œuvre de Karl Jaspers. N’étant pas un expert de ce philosophe, je ne vais pas me risquer à établir la part de son héritage.

Dernier point intéressant du livre : l’auteur explique sa méthode. En philosophie, il n’existe pas de méthode au sens de procédure mais chaque consultant se fixe des règles. La méthode de Vegleris consiste à « penser la situation en faisant attention au sens des mots et en reliant sans cesse les situations vécues à la culture de notre société et à la condition humaine. » Vegleris expose ses 4 règles : exigence de clarté, ouverture à la remise en question, confrontation avec soi à travers une communication authentique avec l’autre, réciprocité.

Les autres consultants peuvent utiliser des méthodes différentes mais une certaine convergence semble apparaître autour des règles :

  • règle de la conceptualisation
  • règle de la définition
  • règle de la confrontation
  • règle du questionnement
  • règle de la prise de hauteur
  • règle de la contextualisation
  • règle de l’incertitude

Ces philosophes se réclament souvent de Socrate (questionnement, exigence de définir les termes).

L’entretien philosophique n’est pas encore très connu en France, pourtant nos voisins européens ont déjà perçu son potentiel. En Italie, il existe un Master pour former à l’entretien philosophique. Et nous ? Qu’attendons-nous ?


La consultation philosophique

Eugénie Vegleris. Eyrolles 2010, Broché, 350 pages, € 21,85

February 01 2011

21:51

On ne naît pas doté du sens commun : on le devient

Imaginez Adam, le premier jour de sa vie, adulte et sachant parler. Il voit Eve et veut lui dire qu’il est heureux d’être avec elle dans le jardin d’Eden. Mais il est arrêté par un doute : « Dieu m’a donné un langage et il a dû donner le même à Eve, mais comment savoir si Eve comprendra ce que je lui dis ? Je veux lui dire que je suis heureux, mais peut-être qu’elle ne met pas le même sens que moi derrière le mot « heureux ». Peut être que le mot « heureux » désigne chez elle un sentiment très différent de celui auquel je pense. Comment savoir si nous nous comprendrons ? » Ce problème concerne toute communication.

Ce qu’il manque à Adam, c’est le « sens commun », c’est-à-dire la capacité à se faire comprendre et à savoir qu’il va être compris. Dans les conversations courantes, l’expression « sens commun » désigne l’ensemble des croyances partagées par une communauté. Ce sens commun est collectif sans être universel. Il est souvent critiqué pour son aspect borné. D’autre part, il véhicule des croyances qui se révèlent parfois être fausses, comme l’idée que la terre est plate ou que le ciel pourrait nous tomber sur la tête. Mais le sens commun qui manque à Adam dans notre fable n’est pas exactement celui-ci. Il est plutôt la condition de celui-ci : pour que les croyances puissent être véhiculées dans la communauté, que différents individus puissent penser les mêmes choses et être assurés qu’ils pensent les mêmes choses, il leur faut une compétence de partage des croyances. Il y a fondamentalement deux façons de concevoir cette compétence : elle est innée ou elle est acquise. Si elle est innée, deux possibilités s’offrent à nouveau : elle peut être liée soit à un ensemble de facultés communes, soit à un ensemble d’idées innées. Chacune de ces solutions a ses problèmes.

Avoir les mêmes facultés cognitives ne garantit en rien que les contenus des croyances soient les mêmes d’un esprit à un autre. Si je vous demande d’imaginer une licorne, je sais que vous allez forger l’image d’un cheval muni d’une corne, je table sur l’hypothèse que vous avez la même faculté d’imaginer que moi. Mais si c’est bien le cas, je n’aurai pas à l’esprit votre image : votre licorne sera peut être jaune, géante et noble, alors que la mienne sera blanche, naine et vulgaire, la différence des images tenant au fait qu‘elles sont toujours un état mental singulier. Or, c’est justement l’incapacité à savoir ce que vous pensez qui constitue la limite en deçà de laquelle il n’y a pas du sens commun.

Avoir des idées innées expliquerait bien comment des contenus mentaux peuvent être identiques d’un esprit à l’autre : ils seraient communs à toute l’espèce humaine et implantés en nous dès notre naissance. Mais il n’y a pas besoin de beaucoup voyager pour constater que les limites du sens commun sont souvent délimitées par celles de la communauté. Le sens commun n’est pas universel, et c’est pourquoi il est difficile de considérer qu’il soit nativement en nous. La solution rationaliste à ce problème consiste, depuis Platon, à distinguer le sens commun particulier d’une communauté (l’opinion) et le sens commun qui transcende les communautés : l’intellect qui a en lui des idées innées universelles [1]. Mais cette solution jette le bébé avec l’eau du bain puisqu’elle n’explique pas comment, au sein d’une communauté particulière, les individus peuvent partager les mêmes croyances. Cela n’était d’ailleurs pas le problème de Platon. La difficulté du sens commun, c’est qu’il est partagé sans être universel.

Tournons-nous vers l’autre type de solution : le sens commun est acquis. Nous nous comprenons en suivant les mêmes règles sémantiques et nous acquérons ces règles par un apprentissage qui est d’emblée social. On nous a appris en quel cas il faut dire « maison » et en quel cas il faut dire « tarte aux fraises », et celui qui dirait « tarte aux fraises » en désignant une maison aurait, comme on dit, perdu le sens commun. La difficulté avec ce type de solution est : comment avons-nous pu comprendre les mêmes règles ? Cette difficulté est liée à une ambigüité conceptuelle attachée au verbe comprendre. Si « comprendre » quelqu’un signifie avoir le même contenu mental que lui, aucun critère ne nous permet de savoir si nous comprenons quoi que ce soit puisqu’il est impossible de se transporter dans l’esprit des autres pour comparer notre état mental au leur. Mais si l’on cesse de considérer la compréhension comme un état mental privé, la difficulté s’évanouit : comprendre signifie suivre une règle [2], c’est moins un état mental particulier qu’une compétence vérifiable à travers des actes. Le professeur demande à l’élève de continuer la suite « 2,4,6 ». Si l’élève répond « 8,10,12 », le professeur sera satisfait, il ne cherchera pas à scruter ce que l’élève a dans l’esprit, il vérifiera simplement l’application de la règle n+2 dans les circonstances appropriées. Le sens commun serait donc un ensemble de règles partagées. Ces règles étant apprises socialement, elles se limitent aux frontières d’une communauté particulière.

Le sens commun peut être appréhendé à partir du moment où l’on se détourne de la conscience individuelle qui scrute ses états mentaux pour observer les individus dans leurs interactions. Autrement dit, étudier le sens commun suppose d’avoir une conception externaliste de l’esprit, qui observe l’esprit dans ses manifestations extérieures plutôt que dans sa réflexion intérieure. Le problème que se pose Adam peut être résolu s’il observe les expressions d’Eve : si elle lui dit être heureuse, elle aura un comportement reconnaissable, elle lui fera par exemple un sourire. Mais ce qu’il manque à Adam dans notre fable, c’est la connaissance d’Eve, puisque la compétence à comprendre et à être compris repose sur la maîtrise de règles sémantiques : il lui faudrait ainsi savoir si Eve maîtrise les mêmes règles. Dans le cas où elle ne les maîtriserait pas, ils pourraient néanmoins en instituer de nouvelles qui leur soient communes.

Dans cette conception, le sens commun est donc conventionnel : c’est une compétence acquise en société. Nous avons ainsi résolu le problème de savoir comment des individus peuvent se comprendre au sein d’une même communauté. Mais cela pose le problème de savoir comment les individus peuvent se comprendre d’une communauté à une autre. Faut-il qu’ils partagent les mêmes règles de vie en commun ? Y a-t-il des formes d’ententes qui transcendent les limites des communautés particulières ? Y a-t-il des règles communes aux diverses communautés ?

Ce problème est bien envisagé par Quine lorsqu’il pose la question d’une « traduction radicale » [3]. Imaginons un linguiste qui arriverait dans une tribu totalement inconnue et dont la langue n’a rien de commun avec les langues qu’il connait. Si celui-ci s’attèle à la tâche de comprendre la langue indigène, il ne dispose d’aucun manuel de traduction, et c’est lui qui doit écrire ce manuel. C’est cette absence de manuel de traduction qui rend la traduction « radicale ». Quine imagine une situation de traduction radicale : « Un lapin détale dans la garenne à proximité ; l’indigène dit « Gavagai », et le linguiste note dans ses tablettes le mot « lapin » en face de « gavagai » ou peut être « Tiens, un lapin » (…) » Quine note ailleurs que le terme « Gavagai » pourrait aussi bien être « animal qui court », « proie pour la chasse », « segment spatio-temporel de lapin »… Les hypothèses peuvent se multiplier.

Ce qui permettra au traducteur de choisir une hypothèse plutôt qu’une autre, c’est selon Quine de la confronter à d’autres hypothèses concernant les locutions indigènes, confirmées dans les discussions avec les indigènes eux-mêmes. Le linguiste devrait ainsi arriver à traduire des bribes de langue par la méthode des essais et corrections jusqu’à constituer un manuel de traduction. Cette situation montre qu’en partant d’une ignorance totale des règles sémantiques d’une langue étrangère, il est possible d’apprendre ces règles. Ce qui rend possible cet apprentissage est d’une part un ensemble de « dispositions au langage » spécifiques à l’espèce humaine, mais comme nous l’avons vu, ces dispositions ne suffisent pas à constituer un sens commun. Par contre, Quine suppose une coopération du linguiste et de l’indigène. Une telle coopération peut-elle se passer d’une compréhension pré-linguistique par des signes comme par exemple le signe d’ostension (l’indigène peut tendre le doigt et dire « gavagai ») ? Quine considère l’apprentissage du langage sur le modèle stimulus-réponse d’une part et correction sociale des réponses d’autre part. Le geste d’ostension lui-même n’acquiert de sens que dans cet apprentissage, tendre le doigt devant le lapin pouvant aussi bien signifier « attrape-le » que « regarde-le ». Cela semble suffisant pour se dispenser de l’hypothèse d’une compréhension pré-linguistique. Par conséquent, le sens commun n’est pas une disposition naturelle, il dépend de la langue établie par une communauté sur les dispositions linguistiques naturelles. Il y a donc plusieurs sens communs et ils requièrent un apprentissage.
_________________________
[1] Platon, Ménon
[2] Je suis ici les analyses de Wittgenstein dans les Investigations philosophiques, §138 à 155
[3] Quine, Le mot et la chose


Le mot et la chose

Joseph Dopp (Traduction). Flammarion 2010, Poche, 400 pages, € 12,34

November 21 2010

15:02

Que sera l’enseignement de la philosophie en lycée dès la seconde ?

Ce sont toujours les cordonniers les plus mal chaussés, parait-il. Les moins informés, surtout. J’ignorais ainsi que l’UNESCO avait décrété que jeudi dernier aurait lieu la journée mondiale de la philosophie. [1]

À cette occasion, notre tout nouveau gouvernement Fillon III, en la personne de son tout aussi nouveau ministre de l’éducation Luc Chatel, a fait savoir que :

« Avec le président de la République, nous avons décidé de renforcer l’enseignement de la philosophie » et d’« expérimenter un enseignement plus tôt, en seconde et en première. »

LePoint.fr, 18 novembre 2010

Fort bien ! Mais que sera l’enseignement de la philosophie en lycée dès la seconde ? Le gouvernement ne s’en cache pas :

« Les enseignants de philosophie pourront enseigner l’éducation civique, juridique et sociale. » (ECJS)

On ne pouvait pas être plus clair. Récemment, on nous disputait lorsque nous rappelions que le professeur de philosophie, derrière toute la prestance illusoire que la coutume a attaché à sa position, n’est en fait, comme le disait Bourdieu, qu’un travailleur social dont lui seul croit encore qu’il est un intellectuel, et qui n’est en fait chargé de rien d’autre que d’enseigner le Contrat social à la jeunesse. Voilà qui est confirmé et crié haut et fort du sommet du pouvoir : on ne pourra désormais plus en douter.

Les seuls à se frotter les mains pourraient en définitive être les prétendants aux concours de l’agrégation et du CAPES de ces prochaines années : cela pourrait en effet signifier plus d’heures de cours à assurer, et donc plus de postes, et donc plus de chances de parvenir au succès qu’actuellement − quoique certains, comme Simon Perrier (président de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public), doutent cependant que les effectifs augmentent.

Au final, la seule certitude pourrait davantage résider dans la redéfinition de la distinction de classe entre certifiés et agrégés. Alors que la différence entre les uns et les autres étaient par certains (surtout les certifiés) jugée illégitime et arbitraire, elle pourra désormais signifier que le travail de directeur de conscience sera avant tout confié aux certifiés, pendant que le privilège d’enseigner la caverne de Platon à partir de Matrix sera laissé aux bienheureux agrégés.
_________________
[1] Apparemment, il en est ainsi chaque troisième jeudi de novembre depuis 2002. Comment avons-nous pu vivre sans connaître cela ? Ma foi, très bien.


Du contrat social, ou, Principes de droit politique et autres écrits autour Du contrat social

Jean-Jacques Rousseau. LGF – Livre de Poche 1996, Poche, 224 pages, € 2,50

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August 17 2010

09:51

Pour en finir avec l’agrégation, le CAPES, et accessoirement aussi avec la philosophie (au lycée)

Ayant eu ces derniers mois l’occasion d’observer de près le fonctionnement des prestigieux concours de recrutement de l’enseignement supérieur en philosophie que sont les célèbres agrégation et CAPES, je ne peux m’empêcher de livrer quelques unes de mes impressions, très certainement partiales, partielles et subjectives, dont on m’excusera la longueur, le style et la témérité.

1 − L’agrégation possède un programme

Et la plupart des épreuves de ce concours portent sur celui-ci. À la différence du CAPES, où, selon les interprétations, on dira soit qu’il n’y a pas de programme, soit que le programme est en fait la totalité de celui des classes des terminales, il revient au prétendant à l’agrégation de travailler ce programme dans ses plus infimes détails. Ce qu’aura moins à faire le prétendant au CAPES, puisque le concours portera plus sur des « fondamentaux » qu’il devra avoir acquis depuis les premières minutes où il use ses pantalons sur les bancs des facultés.

Or, le programme de l’agrégation est des plus copieux. Pour l’année 2011, le jury attendra ainsi des candidats qu’ils montrent une connaissance aussi pointue qu’aiguisée de tout le corpus de Kant, d’une grande partie de celui de Cicéron, et d’une connaissance tout aussi parfaite de tout ce qui a pu être dit depuis Thalès au sujet de « l’histoire ». Ceci rien que pour les écrits d’admissibilité ; pour les oraux d’admission s’ajoute la connaissance tout aussi exemplaire de tout ce qui a pu être dit depuis Thalès au sujet de « l’esthétique », de Totalité et Infini de Lévinas, de Du progrès et de la promotion des savoirs de Bacon, enfin, également, la connaissance bilingue d’un texte en anglais (The Principles of Psychology de James), en allemand (Wissenschaft als Beruf. Politik als Beruf de Weber), en latin, en grec, en arabe ou en italien.

Question : est-il possible en moins d’une année de digérer tout cela ? En ce qui concerne Kant, Schopenhauer disait qu’on commençait à comprendre la Critique de la raison pure au bout de la cinquième lecture ; d’après Onfray, on se serait même battu en duel au XIXe siècle afin de déterminer s’il fallait, oui ou non, 30 ans d’études à l’université pour le comprendre.

On rétorquera que ce n’est pas l’année de l’agrégation qu’il fallait commencer à se plonger dans Kant et tout ce programme ; que Kant fait aussi parti des « fondamentaux » qu’il convenait de commencer à acquérir des les premières années d’ENS (ou de Faculté) ; qu’au final, l’année d’agrégation sera comme une patiente révision de ce qui a dû être étudié les années précédentes.

Peut-être. Mais je suis prêt à parier qu’il n’en existe que très peu pour manifester une connaissance aussi « fondamentale » d’un auteur comme Cicéron ; pour cet auteur, on ne dispose que de quelques mois pour parvenir à montrer que l’on est parmi les tous meilleurs de sa génération à le maitriser. Ou bien il faut être expérimenté et moins jeune : on trouve quelques candidats à l’agrégation, par ailleurs souvent enseignants mais au statut précaire de vacataire ou d’ATER, dont l’âge avoisine les 45 ans, et qui tentent chaque année de s’agréger : peut-être auront-ils un jour digéré l’intégralité du rayon « philosophie occidentale » de leur bibliothèque, Cicéron inclus (livres étiquetés en « 100 » dans la cotation Dewey).

Gageons que cela sera toutefois parfaitement possible dès la première année pour l’élite philosophique de notre pays d’arriver à un degré de maitrise parfait tant de Kant que de Cicéron. Pour les autres en revanche, pour les médiocres − en présupposant Kant connu parfaitement et le sujet de « l’histoire » également −, il faudra :

  • ou bien faire le pari que Cicéron ne tombera pas au concours − ce qui est en fait pratiquement sûr, mais sait-on jamais (pas de connaissance du tout) ;
  • ou bien laborieusement lire quelques uns de ses textes, en espérant un jour les avoir tous parcourus minutieusement (connaissance de première main, souvent fragmentaire) ;
  • ou bien se contenter d’une connaissance de deuxième main, celle des manuels ;
  • ou bien même d’une connaissance de troisième main, celle des cours dispensés lors de la préparation aux cours, qui est souvent une lecture de manuels − il peut être rare de trouver un enseignant spécialiste de Cicéron, mais celui-ci peut prétendre le devenir très rapidement en l’espace d’un été en lisant les manuels qu’il récitera ensuite ;
  • ou bien d’une connaissance de quatrième main, celle des notes des copains qui sont allés au cours pendant que, la vie étant ce qu’elle est (il faut faire un choix concernant les cours auxquels on assiste ; travailler à côté pour vivre si l’on n’est ni boursier, ni normalien ; etc.), on n’a pu y aller.

D’où une connaissance encore en cours de digestion au moment des concours, très « bachoteuse », qui a toute les chances d’être superficielle et de s’effacer aussitôt une fois l’épreuve terminée, mais qui devra néanmoins se forcer de paraître profonde. L’exercice consistera par conséquent à montrer qu’on connait tout alors que, peut-être, on y connait rien.

2 − Que sont ces notions à étudier ?

« L’histoire » et « l’esthétique ». Ce que je vais dire à ce sujet ne s’applique pas spécialement aux concours de l’enseignement, mais s’étend davantage aux prétentions philosophiques d’une façon générale.

Car en effet, on attendra du candidat aux épreuves de philosophie, qu’il soit agrégatif, « capétien » ou lycéen, qu’il démontre des connaissances précises au sujet de la philosophie de l’histoire ou de l’esthétique, et au sujet d’un grand nombre d’autres « notions »/ Et il y en aura sans doute pour connaître et réciter par cœur tout ce qu’ont pu dire Kant et Hegel (car c’est ce qu’il faudra faire) sur la question et ainsi décrocher une excellente note et faire partie de l’aristocratie des tous meilleurs philosophes de la République française, mais qui en même temps pourront se montrer tout à fait cuistres si on leur pose une question précise sur le sujet qui ne soit pas spécialement philosophique : beaucoup seront ignares tant de l’histoire de l’art que de l’histoire tout court ; rares seront ceux à être allé au Musée (pas le temps : il faut bien réviser).

Ils parleront de ce qu’a pu dire Merleau-Ponty sur Cézanne sans jamais avoir vu les « Sainte Victoire » ; ils parleront du romantisme, « qui exalte le sentiment et l’individu », sans avoir jamais vu un Friedrich ; ils parleront du « penchant platonisant et perfectionniste » du classicisme sans avoir jamais vu un Poussin ; ils prouveront comment la psychanalyse et la psychologie de la forme ont influencé de manière décisive l’art moderne sans jamais avoir vu un Dali. Ils parleront de « la liberté qui s’accomplit » dans l’histoire en donnant pour exemple la Révolution de 1789 sans même connaître Danton ou Robespierre ; ils parleront de Napoléon, figure exemplaire du « Grand Homme », en confondant Waterloo et Austerlitz, ou même en ne sachant même pas de quoi il s’agit ; ils prouveront combien les « conditions matérielles de l’existence sont décisives, comme le montre bien la Révolution d’Octobre », sans même savoir ce qu’est un bolchévique, et en confondant Lénine et Staline (ou bien était-ce Ravaillac ?).

C’est encore plus patent en ce qui concerne d’autres notions, telles que, par exemple, l’épistémologie, où les candidats, qui sortent majoritairement des filières littéraires dans lesquelles ils ont été rejetés faute d’entendre quelque chose aux mathématiques, pataugent et peinent à faire illusion. Alors que Galilée, Newton ou Einstein restent des mystères impénétrables, on les entendra péremptoirement disserter le jour de l’examen sur ce qu’est la science, la façon dont le scientifique agit ou doit agir, ce qu’est une vérité scientifique, dire qu’un tel s’est fourvoyé car bloqué contre je-ne-sais-quel « obstacle épistémologique », etc.

Ainsi peut-on ne rien entendre à la science, à l’histoire ou à l’art ; mais il n’empêche : il faut être capable de philosopher sur ces sujets, être apte à recracher ce que les grands noms du Panthéon philosophique ont pu dire, même sans rien connaître de la physique, de la révolution française ou de l’impressionnisme.

D’autant plus que ce découpage en grandes notions conduit à ce fâcheux biais qui est de laisser croire qu’elles existeraient vraiment. Ainsi y aurait-il des objets philosophiques, bien définis, bien délimités : l’art, l’histoire, la science, mais aussi : la liberté, la morale et autres avatars − et c’est donc qu’il doit exister quelque chose comme la liberté et la morale : pétition de principe.

3 − Quelle est la finalité de ces concours ?

Le but manifeste et clairement affiché est d’ouvrir les portes de l’enseignement secondaire, de permettre de devenir « professeur de philosophie ». Mais en quoi consiste au juste cette profession ? Enseigner le programme. Ce programme, il est précisément constitué de ces « notions », hypostases dont on ne sait si elles sont matérialistes ou idéalistes, mais dont le contenu consiste essentiellement dans la justification des mythes et dogmes constitutifs de l’idéal républicain.

Quelqu’un chargé d’enseigner les programmes de l’IUFM aux futurs professeurs me confia que le « cadre est kantien ». En quoi cela consiste-t-il ? Les Lumières, l’impératif catégorique en morale, le droit comme horizon indépassable en politique et comme « idéal régulateur » duquel il faut s’efforcer de s’approcher telle une courbe marchant vers son asymptote. La dignité de l’homme et de la science, un savoir débarrassé des superstitions et du dogmatisme, qui prend bien soin de laisser de la place à la croyance et aux religions, ces dernières devant se tenir dans les limites de la simple raison et donc se montrer tolérantes. Les Réflexions sur l’éducation, ce peut être pas mal : l’importance de la discipline et du travail, ces nécessités anthropologiques, y est soulignée.

Il conviendra également de faire un grand usage de Rousseau et du Contrat social. Bien expliquer le pourquoi du concept « d’obligation ». Que je ne puis être politiquement libre qu’à condition d’obéir aux lois et à la volonté générale. Application concrète : que si on ne vote pas, que si l’on vote blanc, que si l’on s’abstient aux élections, alors on laisse les autres décider pour soi, et que l’on est pas libre ; que par ailleurs, il est mal de ne pas faire son devoir de citoyen. Si possible, en oubliant Foucault, justifier l’appareil pénitencier en montrant que la prison dans les démocraties occidentales est d’une importance majeure et se démarque tout à fait de ce qui se pratique dans les pays totalitaires : chez nous, elle est une propédeutique à une liberté retrouvée. Montrer d’ailleurs que l’on ne nait pas libre, mais qu’on le devient, essentiellement par l’éducation, qui trouve − le hasard fait bien les choses − son apogée dans les classes de philosophie en terminale − et s’extasier sur le fait que la France est l’un des rares pays à mettre à la disposition de ses élèves des cours de philosophie préparant à une telle libération ; que c’est une chance qu’il convient de saisir et de célébrer.

En somme, de l’instruction civique, à un niveau un peu plus avancé. Ce qui est même davantage pernicieux, puisque, comme Descartes, autre figure héroïque de la République qui devra être bien connue, on s’avance « masqué » : on appelle en effet cette discipline « philosophie » − et non « morale » ou « éthique ». Ce qui était dans les classes précédentes simplement posé comme un principe ou un dogme, il s’agit maintenant de le démontrer rationnellement, on montrant comment cela va de soi, lorsque l’on prend la peine de réfléchir et d’user de son entendement correctement : Sapere Aude !

En ce sens, on comprend mal les manifestations d’indignation émises par le corps professoral et ceux qui souhaitent l’intégrer suite à la décision du Ministère de réformer le programme de l’agrégation en y intégrant une épreuve nommée « agir en fonctionnaire de l’Etat et de façon éthique et responsable ». Quoi de choquant à ce que les objectifs soient désormais clairement affichés ?

4 − Malgré tout, on se presse aux portes de ces concours permettant d’élire les nouveaux directeurs de conscience de la jeunesse

L’agrégation et le CAPES sont tout autant terriblement sélectifs. Peu sont ceux qui parviennent au succès dès la première fois, et nombreux sont ceux qui peuplent les couloirs et amphithéâtres des facultés dans l’espoir qu’un jour, enfin, les auspices se montrent clémentes et les autorisent à s’agréger au cercle des « happy few ». Rien que pour le CAPES 2009 de philosophie, quelque chose comme 1100 inscrits pour seulement 35 places, soit 3 ou 4% de réussite.

Comment expliquer cet attrait ? Probablement plusieurs causes. Certains ont sans aucun doute très à cœur la vocation de devenir professeur :

  • Soit qu’ils aiment à transmettre les savoirs que l’on a vu, c’est-à-dire inculquer un peu de morale à ceux qui se destinent, a priori, à des études plutôt longues (car post-bac) et qui, potentiellement, pourraient devenir des CSP+, produiront et posséderont les richesses, et qui seront ainsi peut-être plus enclins à redistribuer aux autres, à considérer l’impôt comme légitime. (Notons que les BAC professionnels, il me semble, sont interdits de philosophie. Pas de libération philosophique pour eux.).
  • Soit que c’est simplement la position qui les intéresse : moins de 20 heures de cours par semaine, plus de 3 mois de congés : voilà qui force à réfléchir si l’on considère le travail comme aliénation (paradoxe : il faudra au contraire enseigner aux élèves que l’on se réalise par celui-ci) et que l’on souhaite disposer de loisirs. Sartre, dont le projet existentiel était de devenir écrivain, confia dans Les mots que c’est pour cela qu’il intégra la profession.

Mais beaucoup d’autres se précipitent dans ces voies à défaut. Obtenir le concours n’est alors plus une fin en soi, mais simplement un moyen, un marche pied vers autre chose ; ou au mieux, une voie de garage. C’en est ainsi des authentiques philosophes, qui entreprirent des études de philosophie par amour de la discipline. Pour ceux-là :

  • En étant simplement diplômé de philosophie, que ce soit au niveau Licence, Master ou Doctorat, difficile de trouver un métier ensuite dans le privé. Il paraîtrait qu’à l’étranger (États-Unis, Royaume Uni), on est moins regardant : peu importe l’étiquette de votre BAC+5 ou +8 ; vous en détenez un, ce qui fait montre de votre capacité à aborder des problèmes d’une certaine complexité ; on vous accorderait facilement un stage, même dans un domaine que vous ne connaissez que de loin, le temps pour vous de faire, ou pas, vos preuves ; on pourrait même vous retrouver en peu d’années cadre, chef de projet ou directeur, sans que vous soyez pour autant sorti d’une grande école ou d’une filière technique. En France, pas de cela. L’Opération Phénix montée pour palier à ce problème ne concerne que quelques élus encore moins nombreux que les agrégés. À moins de posséder une double compétence, mariant philosophie et une discipline plus pragmatique, plus technique, il sera difficile de faire sa place − et encore, dans ce cas là, qui se souciera de vos compétences de philosophe ? À celui qui fit des études de philosophie par amour de la discipline, il ne reste la possibilité de trouver un emploi assuré qu’en se précipitant aux portes du métier d’enseignant, dans le public ; sans doute n’ont-ils pas songé à cela en premier lieu, mais après avoir épuisé laborieusement le champ des possibles, ils s’y résignent, par dépit.
  • Pareillement pour les philosophes ayant plus à cœur de chercher que d’enseigner (au secondaire). Malgré les mentions très bien aux Licence et Master, malgré les mentions « très honorable avec félicitations du jury à l’unanimité » du Doctorat, il restera très difficile de faire sa place, au point que même arriver à une position précaire d’ATER est un long combat. Peut-être la faute à la faiblesse de l’enseignement universitaire français ? Il est en effet à la portée de presque n’importe qui, en travaillant modestement voire pas du tout, d’obtenir tous ses grades, de devenir un docteur dans sa discipline (en sciences humaines du moins). Après les 80% d’une classe d’âge atteignant le baccalauréat, l’objectif de 50% à la licence à l’horizon 2020 est désormais posé. Pour ce faire, soit adviendra un progrès décisif de l’esprit humain par les prochaines générations, soit au contraire on baissera le niveau d’exigence. Quelle différence alors entre deux docteurs ? Derrière le même grade peut se cacher la compétence la plus grande comme la cuistrerie la plus immense ; mais rien ne permettra, avec ces seuls indices, de les démarquer, lorsque le CV est encore à construire. D’où ce biais qu’un grand nombre de personnes se destinant avant tout à la recherche se précipitent également vers les concours afin de prouver leur vraie valeur que leurs seuls diplômes ne suffisent pas à attester, en montrant qu’ils furent capables d’entrer dans le cercle des 3% capables de faire illusion. Docteur c’est bien, mais pas top ; docteur et agrégé, c’est parfait. Heureux sont, par exemple, les étudiants de sociologie où il n’existe pas de tels concours !
  • L’agrégation agit effectivement comme une certification suppléant au manque de crédit des universités. Elle sert, qui plus est, souvent d’argument d’autorité. Vous dites quelque chose sur un certain sujet ? Pour ceux décidés à se tenir hors du système, le poids que l’on accorde à votre opinion grimpe par échelon en fonction de votre cursus scolaire. Pour être pris au sérieux, il faut : formation universitaire ; doctorat ; agrégation. Et on peut parfois repousser encore plus loin dans la recherche : êtes-vous normalien ? étiez-vous à Henri IV ? Avec cet effet pervers que l’on aboutit à un système rentier et aristocrate : des jeunes gens − issus, faut-il le dire, essentiellement des couches favorisées de la société, de parents parfois eux-mêmes agrégés, pratiquants de fait une reproduction sociale épatante − se dépensent beaucoup lors de leur adolescence et de leur vingt ans afin d’intégrer les plus prestigieux cursus. Puis, une fois toutes les certifications reçues, se contentent d’en récolter les fruits de manière paresseuse et nonchalante : BHL est sans doute la preuve la plus patente et hélas ! parlante de ce travers.

5 − Voici ce qui fait de ce concours une épreuve redoutablement sélective

On l’a dit : autour de 3% de réussite ; peut-être 10% les meilleurs années. Qu’est-ce qui permet alors de faire la différence ? Sans aucun doute certains sont assurés de parvenir à être reçus dès la première tentative ; parmi eux, beaucoup de jeunes gens issus des ENS, où l’on est payé pour être préparé, et surtout sélectionné dès le départ et dès le plus jeune âge pour les intégrer : assurément, le taux de réussite sera plus important en ces lieux, puisque les hauts potentiels y seront concentrés dès le départ − et qui, socialement, mixe très peu.

Pour le ventre-mou du classement, dont font partie quelques membres des ENS, mais qui reste en grande partie constitué par des étudiants des facultés (où, socialement, ça mixe un peu plus, mais pas tant que cela tout de même), on peut supposer que, pour ceux étant à la limite de l’admissibilité/admission, le niveau est à peu près équivalent. La réussite va alors se jouer sur des détails infimes : humeur des correcteurs, faute d’orthographe qui fut décelée ou au contraire manquée, belle écriture, thèse finale de la troisième partie qui sied mieux à la sensibilité philosophique du correcteur, auteur ou sujet mieux connu, résistance au stress et santé actuelle du candidat, apparence physique (pour les oraux), inspiration du moment, lectures faites et présentes à l’esprit lors des derniers jours, etc.

Si bien que la différence entre un candidat qui va réussir et un autre qui va échouer pourra être due non pas à une différence de compétence, mais tout simplement à une chance parfaitement arbitraire. En raison du grand nombre de participants, des gens plus compétents que d’autres se feront claquer la porte au nez pour un hasard, pendant que des gens moins compétents seront qualifiés car le vent fut favorable.

6 − Reste que l’agrégation sanctionne la crème de la crème, l’élite de l’élite

Pour enseigner, un niveau de qualification des plus élevés est requis. Mais à qui enseigne-t-on au juste ? Sur ce point, pour une fois, les agrégés de philosophie sont sans doute mieux lotis que la plupart des autres agrégés. Alors qu’en théorie, le professeur de philosophie n’enseignera jamais à des élèves dont le niveau est inférieur à celui des classes terminales, il peut en effet arriver que, par exemple, un agrégé de lettres modernes se retrouve en collège face à des classes de sixième, à essayer d’expliquer qu’un costume d’apparat ne désigne pas les vêtements du joueur de foot, ni ceux de l’infirmière, et encore moins « la burka des femmes arabes (sic) ». Est-il nécessaire de sélectionner les meilleurs des BAC+5, voire des docteurs, pour ce travail ?

7 − Tout ceci se fait au détriment de la profession d’enseignant elle-même, et de ceux qui souhaitent l’intégrer sincèrement

Premièrement, parce que peuvent se retrouver en poste des personnes dont le dernier souhait aura été d’enseigner ; mais, parce que ne trouvant pas de travail, parce que n’ayant pas trouvé un poste de chercheur, parce que dans l’attente que leur situation se débloque, se retrouvent dans l’obligation d’enseigner, parfois à contre-cœur.

Deuxièmement, parce que toutes les personnes sincèrement motivées pour enseigner se trouvent mises en concurrence lors des concours par toutes les personnes ne l’étant pas et présentes uniquement en raison des travers du systèmes. Le taux de réussite étant ce qu’il est, de nombreuses personnes qui auront été de fabuleux enseignants sont écartées des lycées et rejetées dans la précarité (car réduites à être « vacataires »), au bénéfice de ceux qui ne désirent pas enseigner.

Conclusion

Malgré cela, rien ne change. Ou plutôt, certaines choses changent − comme le LMD, la masterisation, la professionnalisation des parcours, etc. −, mais cela simplement pour que les choses restent pareilles. Car la société française semble tenir à sa vieille tradition napoléonienne du mérite républicain, qui rompt certes avec l’aristocratie sociale de l’Ancien Régime qui vivait mollement de ses privilèges, mais qui en instaure une nouvelle : celle de ceux étant parvenus à se montrer plus efficaces que d’autres à un moment bien précis au regard de certains critères parfois très arbitraires. À eux reviendra le rôle de gardien de la République, en tant que professeur de philosophe. À ceux pas assez doués pour passer de l’autre côté de la barrière ne restera plus qu’à tenter de travailler le plus possible en espérant y parvenir − ou alors subir.


Méthodologie philosophique

Philippe Choulet. Presses Universitaires de France – PUF 2009, Broché, 384 pages, € 15,00

February 09 2010

18:54

Bernard-Henri Lévy, malade du botulisme

Bernard-Henri Lévy« Pour se reproduire, le philosophe ne pénètre pas : il se retire. » Ainsi le philosophe Jean-Baptiste Botul parvient-il à résoudre, en substance, le profond paradoxe de la philosophie kantienne, ou plutôt du philosophe Kant : celui de la cohérance entre sa vie et son oeuvre.

Voici le problème. En théorie, si on veut agir moralement en adéquation avec son humanité, l’impératif catégorique auquel on doit obéir impose « d’agir de telle sorte que l’on puisse vouloir que chacun agisse de la même sorte.» En pratique, Kant ne le respecte pas sur (au moins) un point : il est resté célibataire et sans enfants, et l’on ne peut pas vouloir que chacun suive cette voie puisqu’alors il n’y aurait plus d’humanité. D’où une contradiction. Sans doute est-ce ce qui interrogea également Bernard-Henri Lévy à l’endroit de Jean-Baptiste Botul.

Car cette question fut un enjeu crucial pour les néokantiens paraguayens émigrés d’Europe peuplant la colonie de la Nueva Koenigsberg qu’ils fondèrent, à la manière de positivistes comtiens au Brésil. C’est un sérieux problème, au point que Paul Vacca consacra un ouvrage à cette ville et à cette question.

Comment être kantien ? Peut-on être kantien ? Suivre la vie de l’homme, c’était se condamner à éteindre, à plus ou moins long terme, la colonie, faute de descendants. Suivre l’oeuvre de l’homme, c’était au contraire accepter de prendre femme et enfants, mais par la même accuser le maître de manquer d’exemplarité.

Botul croit trouver la solution de ce profond paradoxe kantien. En fait, les philosophes ne se reproduisent pas de la même façon que les autres hommes. Ils ne se reproduisent pas par la procréation biologique mais par l’écriture. Ils ne produisent pas des enfants mais des œuvres. Ils n’ouvrent pas de crèches mais des écoles.

C’est pourquoi ils n’ont pas besoin de pénétrer mais de se retirer pour penser, loin du monde, tel Zarathoustra en haut de sa montagne quand il eut 30 ans, ou plutôt comme Kant durant ses promenades qui n’allaient jamais bien loin, interrompues comme chacun sait uniquement par la révolution française et le rousseauisme (qui sont, selon certains aspects, la même chose).

L’ouvrage, le texte, l’idée défendue par Botul, tout cela est très bien fait. Mais certaines choses y sont fausses, dont l’une et pas des moindres, est le fait que l’auteur, ce fameux Jean-Baptiste Botul, philosophe français du XXe siècle de tradition orale, n’a jamais existé.

Oui. Ni les kantiens du Paraguay, ni la Nueva Königsberg. Tout le texte est un canular monté par un petit philosophe plaisantin, Frédéric Pagès (auteur également d’un merveilleux Le philosophe sort à cinq heure, qui n’est rien de moins qu’une Vies et doctrines des philosophes illustres actualisée avec encore plus de génie - c’est possible - que Diogène Laërce), qui travaille au Canard Enchaîné et officie désormais aussi chez Anne Roumanoff le samedi matin sur Europe 1.

Dire que ce petit texte est bien conçu est peu dire. En effet, moi-même, j’ai failli m’y faire prendre. Si l’on se réfère à la page de discussion de l’article « Botul » sur Wikipédia, voici ce qu’écrit un certain Gnouros le 7 décembre 2005 :

De même : j’avais commencé par lire La vie sexuelle de Kant de Botul. Cela me paraissait étrange, mais j’ai mordu à l’hameçon. J’ai poursuivi mes lectures avec Le Démon de Midi : cette fois-ci, la coupe était pleine et je doutais tel Pyrrhon de la réalité de Botul… C’était trop beau pour être vrai. Je cherchais alors par tous les moyens à savoir s’il existait ou non. Je dois dire qu’un ami ayant découvert Botul avant moi ne s’était pas posé de question : pour lui, il existait vraiment. C’est en arrivant sur Wikipedia que je vis que certaines personnes partagaient mon doute : ainsi Botul ne serait qu’un canular, un pseudonyme de Frédéric Pagès. Cela ne m’étonne guère. Cela a failli marcher : d’ailleurs, en cherchant sur le Web, j’ai trouvé que beaucoup de personnes étaient convaincues de sa réalité, ou tout du moins ne se posaient pas la question. Je pense même que certains l’ont même cité dans des devoirs de philosophie… Je pense qu’on risque de le retrouvrer sous peu dans une bibliographie de travaux on ne peut plus sérieux. –Gnouros 7 décembre 2005 à 22:39 (CET)

Prophétique, n’est-ce pas ? Oui. Je sais. L’ami en question qui ne remettait pas en cause l’existence de Botul, ce n’était pas BHL - je n’ai pas (encore) cet honneur d’être de son entourage -, mais quelqu’un de très brillant désormais agrégé en lettres modernes (et alors également militant à SUD, si mes souvenirs sont bons - ne voir aucune corrélation entre le botulisme et le syndicalisme).

Il me fallut nombre d’avis d’autres personnes avisées pour me rendre compte de mon fourvoyement. Et puis certains indices trop improbables dans la biographie de cet auteur : Botul aurait entretenu une correspondance avec Landru ; il aurait été chauffeur de taxi et aurait comparu devant leur ordre, semblable à celui des médecins, pour détournement (de mineur si je me souviens bien) ; il aurait fréquenté Lou Andreas-Salomé ; il aurait écrit les thèses d’autres étudiants ; il aurait été le garçon de café au Flore, inspirant celui de Sartre ; il n’aurait jamais percé en philosophie parce que le nom de sa philosophie, le botulisme, n’était pas vendeur ; il supposait que Nietzsche vivait toujours, caché dans un bordel de la Nouvelle-Orléans à écouter du jazz ; il élabora une métaphysique du mou. Tout cela était trop beau pour être vrai.

Bernard-Henri Lévy fut lui aussi victime de l’illusion botulienne. Mais une victime franche et sincère. Dans son dernier ouvrage De la guerre en philosophie (que je n’ai pas lu - et que probablement, soyons francs, je ne lirai pas en entier de si tôt), notre philosophe, pressé d’en découdre avec Kant, appuit aussitôt son propos sur l’autorité de Botul, et laisse suggérer qu’il est bien réel. Je cite ce qu’en extrait Pierre Assouline de la fameuse page 122 :

Ou bien encore Kant, le prétendu sage de Königsberg, le philosophe sans vie et sans corps par excellence, dont Jean-Baptiste Botul a montré au lendemain la Seconde guerre mondiale, dans sa série de conférences aux néo-kantiens du Paraguay que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pure apparence -et cela à deux titres au moins : le concept de monde nouménal où s’entend l’écho d’une jeunesse spirite, vécue parmi les ombres et les limbes dans un royaume d’êtres énigmatiques et accessibles par la seule télépathie…

Frédéric Pagès, l’homme derrière le masque botulien, a réagi. Flatté qu’un aussi grand esprit que BHL, réputé pour sa vivacité, son rationalisme, sa scientificité, son sérieux, sa rigueur, sa curiosité, son érudition, se soit laissé prendre au jeu - qui date néanmoins de 1999. Aucun piège, aucune intention de démasquer la tartuferie de quiconque dans son entreprise, mais simplement le goût de la rigolade, du pastiche et de la parodie, qui existe chez de grands intellectuels, comme chez Umberto Eco - qui lui-même vit un de ses textes écrit au second degré pris très au sérieux par certains intellectuels. Nous-mêmes, ici, à Morbleu !, nous avons parfois sombrés dans la facétie, à visage plus ou moins découvert. Ainsi, Bernard-Henri Lévy a-t-il peut-être été tenté de cité également un dialogue méconnu, très riche, très philosophique, découvert récemment par un chercheur dans un vieux grenier, et attribué à Platon : Le Domosogène.

Mais, suppose Frédéric Pagès, il se peut que notre « nouveau philosophe » soit de temps à autres trop empressé, lise parfois très vite, trop vite, et manque d’être attentif sur certains petits détails ayant tout de même leur importance. Si l’on en croit Rien de grave, ouvrage écrit par Justine Lévy, la fille du philosophe, dont l’héroïne - qui fut plus ou moins forcée de se faire avorter par son ex-compagnon normalien afin que ce dernier puisse préparer et rater sereinement l’agrégation de philosophie, puis ensuite la délaisser pour cocufier son père avec sa compagne, avant qu’il laisse finalement cette dernière partir pour d’autres pieux (pieux hommes, évidemment, et non pas lits) - possède un père qui prend des amphétamines pour terminer d’écrire ses livres dans les délais (toute ressemble avec des événements et personnages réels serait évidemment purement fortuite), il se pourrait que ces dernières fassent perdre quelque peu sa lucidité.

BHL devait certainement finir son livre dans les délais. On ne peut évidemment pas inférer que BHL était sous l’emprise d’une quelconque drogue au moment de la lecture/écriture de son dernier texte, tout comme on ne peut pas non plus dire qu’il en ait même jamais pris un jour sur la base de ce seul roman qui n’est au fond qu’un simple roman (que je trouve par ailleurs mal écrit, mais ce n’est pas le propos), et nous condamnons fermement toute interprétation qui irait dans ce sens malsain : nous ne voulons pas d’un procès. Simplement, on peut au moins en conclure qu’Aude Lancelin du Nouvel Observateur, par qui la bévue fut découverte et ébruitée en premier, était quant à elle dans une sobriété épatante à la vue de sa sagacité.

Qu’a à répondre BHL de cette nouvelle affaire ? Dans son usuel bloc-notes à paraître dans Le Point de cette semaine et publié en avant première sur le site de La règle du jeux, il écrirait :

Eh oui. Ce livre de Jean-Baptiste Botul, paru en 2004 aux éditions des Mille et une Nuits et intitulé « La vie sexuelle d’Emmanuel Kant » (titre génial !), je l’ai souvent cité. Je l’ai commenté devant les Normaliens de la rue d’Ulm, le 6 avril dernier. Et je l’évoque donc, à nouveau, dans « De la guerre en philosophie » qui est le fruit de cette conférence. Or il s’avère que c’était un canular. Un très brillant et très crédible canular sorti du cerveau farceur d’un journaliste du Canard Enchaîné, au demeurant bon philosophe, Frédéric Pagès. Et je m’y suis donc laissé prendre comme s’y sont laissés prendre, avant moi, les critiques qui l’ont recensé au moment de sa sortie ; comme se laissés prendre, autrefois, Pascal Pia et Maurice Nadeau au faux Rimbaud inventé par Nicolas Bataille et Akakia-Viala ; et comme se sont laissé prendre tant de lecteurs émérites aux faux Gary signés Ajar ou au faux Marc Ronceraille inventé, de toutes pièces, par Claude Bonnefoy qui alla jusqu’à lui consacrer un volume de la prestigieuse collection « Ecrivains de toujours ». Du coup, une seule chose à dire – et de bon coeur. Salut l’artiste. Chapeau pour ce Kant inventé mais plus vrai que nature et dont le portrait, qu’il soit donc signé Botul, Pagès ou Tartempion, me semble toujours aussi raccord avec mon idée d’un Kant (ou, en la circonstance, d’un Althusser) tourmenté par des démons moins conceptuels qu’il y paraît. Le canular étant, comme vous savez, une tradition normalienne j’avoue même éprouver un certain plaisir à m’être laissé piéger, à mon tour, par une mystification aussi bien ficelée.

Le problème n’est peut-être pas tant que BHL se soit fourvoyé quant à l’existence de l’auteur. Soyons en effet postmodernes l’espace d’un instinct, et supposons que les auteurs n’existent pas. Un auteur pourrait effectivement être faux, ne pas exister ; l’important, ce sont les idées défendues dans le texte qui, même si elles étaient fausses, existeraient néanmoins quoi qu’il arrive (une idée fausse existe-t-elle ? là je m’attends à ce que l’on me ressorte aux moins les Recherches logiques de Husserl qui, elles, si elles ont vraiment été écrites par un vrai monsieur, n’ont peut-être pas été vraiment lues).

Celles défendues par Botul méritent en effet qu’on s’y attarde ; notamment, toute une partie reprendrait (je ne les ai pas relu attentivement tous deux et ne peut pas corroborer) l’argumentation du troisième traité de La généalogie de la morale au sujet de l’idéal ascétique de Nietzsche. Et quand bien même l’idée n’existerait pas ou serait fausse, ça n’empêche pas qu’elle pourrait être un bon point de départ pour penser. Ainsi, de nombreux théologiens ont cru sérieusement en cette fadaise qu’est Dieu, et sont parvenus à des résultats bien intéressants toujours valables même si on leur ôte le fait cognitif initial.

BHL est sûrement un théologien : il l’est de toute façon à sa manie de toujours sonner la cloche des valeurs comme un curé. C’est peut-être néanmoins aussi son problème : être tout autant aveugle qu’eux.  Ainsi, BHL n’a pas songé au fait qu’il puisse y avoir une erreur, un truc douteux, et corriger sa position, alors que beaucoup de choses sont bien soupçonneuses dans ce Botul. Ni non plus son fidèle éditeur. Ni son entourage proche à qui il a fait sans doute relire son texte pendant l’écriture (mais peut-être, comme beaucoup de gens très entourés, est-il finalement très seul ?). Ni les normaliens devant lesquels le texte de ce livre, qui apparaît être une conférence déjà prononcée selon Pierre Assouline, fut lu.

La science, l’intelligence, la pensée est un processus collectif, une création à plusieurs mains qui passe par la confrontation de ses hypothèses tant aux faits qu’à autrui, notamment par la discussion : d’abord avec soi-même (on tourne sept fois sa langue dans sa bouche) ; ensuite avec un cercle un peu plus large (pouvant être composé de spécialistes) ; puis enfin avec le grand public.

Si déraillement il y a, c’est quant à ce processus qui, dans ce cas béhachélien, a failli. Quid de la personne qui peut-être conseilla l’ouvrage à BHL ? Quid de tous ces normaliens devant lesquels il disserta sur le botulisme, et qui n’objectèrent rien (peut-être aussi pour ce foutre de sa gueule, en ce cas il sont bien pervers ; peut-être aussi parce qu’ils n’étaient pas non plus au courant, auquel cas ils sont bien décevants) ? Quid des amis philosophes auxquels il devait confier ses hypothèses quant au kantisme en s’appuyant sur Botul ?

C’est par la discussion que je fus sorti de mes fausses croyances botuliennes. C’est aussi par elles aussi que mon ami en fut sorti. Et que d’autres amis, n’ayant même pas lu le livre, ou même peu au fait de la philosophie, savaient que « un philosophe qui n’existe pas a écrit un truc où il parle de la vie sexuelle d’un autre philosophe, mais que c’est juste une blague. »

On avait raillé Ségolène Royal lors de la sortie de son nouveau site Internet. Certains la défendirent en prétextant que l’on ne peut pas être une génie de la politique et s’y connaître en Web 2.0. Peut-être. Mais dans ce cas, sa tâche devait d’être capable de s’entourer des personnes ayant la compétence qui lui faisait défaut. Dans le cas de BHL (qui, en 2007, avoua tardivement, presque après la bataille, un péché de royalisme), visiblement, il n’a pas su non plus s’entourer correctement.

Comme on est prudents et qu’on n’a pas encore lu les passages du texte incriminé - Morbleu ! ne fait pas encore parti de ces autorités qui reçoivent les livres des autres plusieurs jours avant leur sortie pour en faire la critique et la livrer au public -, on se gardera bien d’en appeler à l’autodafé. Néanmoins, faites gaffe : Botul n’exite pas vraiment.


La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant

J.-B. Botul. Mille et une nuits 1999, Poche, 93 pages, € 2,85


Rien de grave

Justine Lévy. LGF 2005, Broché, 220 pages, € 3,50


De la guerre en philosophie

Bernard-Henri Lévy. Grasset & Fasquelle 2010, Broché, 128 pages, € 7,00


Nueva Königsberg

Paul Vacca. Philippe Rey 2009, Broché, 213 pages, € 6,00

Le philosophe sort à cinq heures

Frédéric Pagès. François Bourin 1994, Broché, 171 pages, € 15,24

January 28 2010

09:46

Onfray attaque Freud, Miller contre-attaque

Michel OnfrayAprès Dieu, après Kant, la nouvelle cible de Onfray se nomme Freud. Un débat à ce sujet entre Jacques-Alain Miller et lui-même est publié ces jours-ci dans Philosophie Magazine. Je ne l’ai pas encore lu et me garderait bien dans tirer des conclusions trop hâtives : il ne faut pas juger sans avoir tout examiné.

Avoir tout examiné, c’est ce que prétend avoir fait Onfray au sujet de Freud : après avoir lu tout son corpus (5000 pages), plus les brûlants « dossiers », comme le fameux Livre noir de la psychanalyse où une foule d’opposants à la psychanalyse tentent de démontrer la non scientificité de cette dernière, il parvient à certaines conclusions embrasées invitant vraisemblablement à en finir avec le Viennois barbu cocaïnomane amateur de cigares.

À en croire l’extrait de la vidéo publiée de leur entretien, cela ne plait pas entièrement à Jacques-Alain Miller, pourtant lacanien, qui reproche à la freudo-analyse onfrayenne de se fonder sur une sur-interprétation de textes mal traduits qui ne pourraient être bien compris que grâce à Lacan. C’est pourquoi Miller suggère de fonder une « Université populaire de psychanalyse » afin de populariser le freudisme et le protéger des vils mains du onfraïsme. Michel voit dans cette décision une sorte d’hommage qu’on lui ferait. Décidément, qu’est-ce qu’Onfray ?

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Le livre noir de la psychanalyse

Catherine Meyer (Sous la direction de). Les Arènes 2005, Broché, 830 pages, € 29,80

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