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September 14 2010
Les souffrances infernales mais immanentes du grand malade
Le cancer, et évidemment bien d’autres maladies, entraînent des traitements très lourds, qui torturent son homme. Ils affichent clairement aux yeux de tous la souffrance qu’ils provoquent. Ils marquent durablement la chair de celui qui les subit, rajoutant parfois aux souffrances de la maladie elle-même, qu’ils ne parviennent parfois même pas à guérir. Dans certains cas, laissez-faire la maladie : vous mourrez dans de grandes souffrances, mais rapidement ; soignez-la : vous mourrez dans d’encore plus grandes souffrances, mais plus longuement.
D’une manière humienne, si l’on s’en tient à une théorie de la causalité en tant que régularité, ces maladies − le cancer dans le cas présent − donnent l’habitude de passer de telle idée à telle autre :
cancer → souffrances infernales
De manière quasi-pavlovienne, l’idée des souffrances infernales s’associe directement à celle du cancer. Mais elle ne vient pas seule ; elle est accompagnée de tout un cortège. En effet, avec les campagnes corrélées de prévention (et qui, soulignons-le, ne sont pas infondées : elles sont parfaitement justifiée d’un point de vue statistique et épidémiologique), on en arrive à l’association d’idée suivante :
tabagisme → cancer → souffrances infernales
En lieu et place du tabagisme, on peut évidemment substituer d’autres conduites à risque et compléter − que l’on m’excuse le formalisme utilisé :
(tabagisme ou alcoolisme ou toxicomanie ou mode de vie non sain ou pas 5 fruits et légumes par jour) → (cancer ou SIDA)→ souffrances infernales
Par contraposée, on en infère évidemment au fait que si l’on veut éviter d’atroces souffrances, il convient d’avoir un mode de vie sain. Si l’on suppose ensuite une variation de la cause à l’effet, de telle sorte que plus le mode de vie est sain, moins on obtiendra de souffrances atroces, on en arrive au fait qu’il convient d’avoir le mode de vie le plus sain possible, le plus ascétique possible, afin d’avoir les souffrances les moins atroces possibles.
On peut parfaitement imaginer que plus les possibles souffrances seront atroces, et plus elles engageront l’agent à vouloir les éviter. Et donc, que plus ces souffrances seront grandes, plus elles pourront servir d’argument à engager les individus sur la route conduisant à l’idéal ascétique.
Avant, pour que les individus acceptent de se plier à une telle vie, pour qu’ils la règlent sainement, il fallait construire un arrière-monde avec des Paradis, des Enfer et des Purgatoires, mettant en scène la damnation infernale de l’homme de peu de vertu, victime de châtiments éternels : c’est ce que faisait le christianisme. Aujourd’hui, postmodernité et mort de Dieu obligent, la ruse religieuse ne fonctionne plus. Les souffrances atroces du cancéreux en phase terminale que l’on prolonge agissent à la place comme un Enfer laïc, sécularisé, immanent, qui a pour effet d’écarter les gens de la débauche, et de les faire prendre la route de l’idéal ascétique. Idéal ascétique qui, faut-il le dire, est très précieux d’un point de vue social : il permet, notamment, de mettre les gens au travail − lire à ce sujet La généalogie de la morale de Nietzsche, et aussi L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Weber.
D’autres pratiques paraissent toutefois être compatibles avec le mode de vie ascétique : pensons à la décroissance, qui recommande une modération dans la consommation, sinon une ascèse. Cependant, l’idéal ascétique contemporain semble prendre essentiellement ses sources dans autre chose, en premier lieu l’obligation de la bonne santé (qui n’a évidemment rien à voir avec la « grande santé » nietzschéenne). Or, cet impératif implique certaines pratiques très particulières comme, par exemple, l’obligation d’entretenir son corps, de pratiquer une activité physique régulière, de faire du sport. Toutes activités davantage compatibles avec le productivisme qu’avec la paresse au sens de Paul Lafargue.
Comprenons bien que ce schéma, hypothétique, n’est tout au plus, s’il possède quelque valeur, que la description d’un effet, d’une conséquence : que les souffrances du cancéreux promises à celui qui ne mène pas une vie saine puissent conforter la légitimité de cette dernière, et produire ainsi des individualités plus productives. Il n’est pas du tout dit qu’il y ait un conseil secret et occulte qui ait ce schéma bien en tête, et qui agirait secrètement, intentionnellement afin que, par exemple, chimiothérapie et radiothérapie soient horriblement douloureuses afin de − pour dire vite − mettre les gens au travail (et qui freinerait volontairement la recherche pouvant adoucir les traitements). Il s’agit simplement d’un conséquence possible, qui ne répond certainement à rien que l’on aurait voulu délibérément, mais qui pourrait agir néanmoins réellement. Pas de théorie du complot ou de conspirationnisme ; simplement une description non phénoménologique d’un effet collatéral ou secondaire faisant l’économie de l’intentionnel, et qui est sans doute tout, sauf intentionnel. (Comme l’a montré magistralement Joshua Knobe, les individus ont tendance à considérer comme intentionnelles les actions ayant des conséquences néfastes, et non intentionnelles lorsqu’elles en ont des bonnes. Voir son article « What is Experimental Philosophy? » pour une introduction, dont une belle traduction va bientôt paraître dans REPHA)
Toutefois, une fois ce schéma visible, on voit parfaitement ce qu’il pourrait advenir. Ainsi, si la recherche avance et promet demain des traitements sans peines et sans douleurs, rien ne s’opposera plus à la débauche : Dieu sera mort une fois de plus et les flammes de cet Enfer immanent seront éteintes. On pourra fumer et boire sans se soucier des conséquences douloureuses, puisqu’il n’y en aura plus. On pourra de nouveau baiser comme des bêtes et sans capotes, comme dans les années pré-sida, et prôner le mode de vie hippie en soufflant la fumée des stupéfiants au visage des petits bourgeois. À qui voudra empêcher la débauche, à qui voudra promouvoir l’idéal ascétique, il faudra trouver d’autres moyens. Peut-être n’y a-t-il donc pas intérêt à ce que quelque chose change. L’enjeu est peut-être alors soit d’adopter un mode de vie sain pour se préserver de ces souffrances infernales immanentes sans pour autant tomber dans les pièges de l’ascèse, soit mépriser les flammes de cet Enfer et continuer à vivre une vie non ascétique en conservant la « Grande Santé » même lorsqu’elles finiront par brûler.
September 04 2010
Fin
Mon père aimait parfois professer de grandes leçons. Avec raison, car leur contenu était toujours éclairant pour ceux qui, plus que de les entendre, avaient la sagesse de les écouter. Mais plus que par ces discours, c’est sans aucun doute par ses actes, par sa vie elle-même, au quotidien, qu’il prouvait le mieux les valeurs auxquelles il était attaché. Il faisait en effet bien plus que de dire ce qu’était le bien ou le bon : il les pratiquait, tout simplement, gratuitement, sans jamais en tirer aucun orgueil ou vanité.
De ceci, tous ceux qui ont pu le connaître en eurent l’expérience. Tant sa famille, pour laquelle il fut toujours respectueux et dévoué, même, et surtout dans les moments les plus difficiles, que ses amis, avec lesquels il se montrait sincère, fidèle et généreux. Il était de ceux qui tendait spontanément la main pour venir en aide, de ceux sur lesquels on peut compter. Même affaibli, il restait droit, résolu et intransigeant quant à ses principes.
Malgré la maladie qui mettait son corps à rude épreuve, la santé de son âme est en effet toujours restée intacte. Jamais les faiblesses de son corps, qui le trahissait, ne sont parvenues à avoir raison de sa vigoureuse force d’âme. Son caractère restait égal. Toujours il conservait avec lui joie, optimisme, volonté et abnégation, qu’il parvenait à transmettre d’un seul regard, sans un seul mot, à ceux qui l’entouraient, et qui parfois pouvaient en manquer. Inversant les rôles, il réconfortait, soutenait, rassurait ceux qui partageaient sa vie, grâce à sa force contagieuse.
La maladie n’a ainsi toujours affecté que son corps, et jamais son moral. Jusque dans les derniers instants, il fit preuve du plus grand des courages, réussissant à tromper jusqu’à son plus proche entourage quant à son état. Il affirmait sans cesse la vie, et il s’en sortirait évidemment. À l’entendre dire, à le voir agir, il n’était pas malade : il ne pouvait pas l’être. Et de fait, il était bien loin d’être malade : la terrible maladie qui affectait son corps n’est en effet jamais parvenue à avoir raison de cette grande santé d’âme, surhumaine, qui ne le quitta jamais. En ce sens, il fit preuve jusqu’à la fin d’une bien meilleure santé que n’importe quel bien-portant.
Telle était sa façon d’envisager la vie et les épreuves redoutables, sa maladie comme tout le reste, qui la rendent parfois si difficile. Profiter pleinement de ce bonheur que l’on sait éphémère, lorsqu’il se présente, et en goûter avec plaisir toute sa saveur sans qu’il y ait à en rougir. Quant au malheur, trouver en lui une occasion non pas de s’affliger, mais de manifester son courage. Non pas s’apitoyer sur son pauvre sort, mais au contraire le considérer comme une épreuve face à laquelle il fallait garder la tête haute pour l’affronter dignement. Avec toujours à l’esprit ce principe : « ceci n’est pas un malheur, mais le supporter noblement est un bonheur. » C’est ce qu’il fit, courageusement, sans jamais se plaindre, jusque dans les derniers instants.
Toujours, en effet, il fallait s’éloigner des « passions tristes ». La tristesse, le chagrin, les peines, les remords et les regrets, mais aussi la haine ou la jalousie : tout cela, comme tout un chacun, il en était évidemment de temps à autre la victime. Mais toujours, il s’efforçait de ne pas s’y attarder, de s’en détacher le plus tôt possible, d’en détourner les yeux pour les poser non plus sur ces choses qu’il jugeait néfastes, mais au contraire sur ce qui était pour lui susceptible de conduire à la joie : ainsi la gaîté, l’amour, l’amitié, la générosité, mais aussi évidemment l’humour. Nous nous souviendrons en effet tous de ses sourires et de ses rires. S’amuser plutôt que pleurer ; des larmes, oui, mais seulement si elles sont de joie. Tous, nous savons d’innombrables anecdotes qui, en l’espace d’un seul instant, parvenaient à dévoiler et à résumer tout son être.
Toute cette joie, il la voulait évidemment pour lui, débordante, mais également, bien sûr, pour tous ses proches, qu’il aimait pleinement et sincèrement. Anticipant parfois sur ce funeste événement qui malheureusement nous rassemble aujourd’hui, il craignait qu’il ne soit vécu comme une occasion de s’attrister et de céder à ces fameuses « passions tristes », qu’il réprouvait. Jamais, pourtant, il n’aurait voulu être la cause de telles peines. « Il ne faudra pas être triste », répétait-il. D’autant plus que lui, assurait-il, ne craignait pas la mort. La mort ? Une simple étape, un événement inévitable sur le chemin de la vie. Autant l’accepter que de la craindre. Les choses humaines étaient pour lui éphémères et négligeables : hier un nouveau-né, demain une momie ou de la cendre. « La seule chose qui m’ennuie dans la mort, c’est d’être absent », faisait dire Frédéric Dard à San-Antonio, ce héros qu’il appréciait tant : sans doute n’aurait-il pas renié ce mot.
Ce qui comptait pour lui était ainsi de vivre sa vie au mieux selon ces quelques principes, tel un épicurien, dans son jardin, dans son quartier, accompagné de sa famille et de ses amis. Partager le bonheur d’être ensemble et les quelques plaisirs simples qui en découlent, au détour de quelques rires et sourires.
Quant à son âme, il admettait qu’elle puisse continuer son chemin ensuite par la survivance dans les pensées et les souvenirs de ceux restés vivants. Il ne dépend ainsi que de nous, sa famille, ses proches, ses amis, pour qu’il accède à cette immortalité, en perpétuant simplement le souvenir de sa personne, afin qu’il continue à jamais de nous accompagner dans nos pensées et dans nos cœurs. Et peut-être sera-t-il alors plus présent avec nous qu’il ne l’a encore jamais été, continuant à nous guider, à nous aider, à nous sourire.
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