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April 16 2012
Comment gagner les élections ?
« Démocratie » : étymologiquement, « le pouvoir dans le peuple » ; selon le mot de Lincoln, « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Un vain mot ? C’est pourtant sur son paradigme que nos sociétés tâchent de se bâtir. Le Contrat social de Rousseau prétendait libérer l’homme en soumettant sa volonté particulière à la volonté générale s’exprimant dans les suffrages. « Quand on propose une loi dans l’assemblée du Peuple […] ; chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus, et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l’avis contraire au mien l’emporte, cela ne prouve pas autre chose sinon que je m’étais trompé, et que ce que j’estimais être la volonté générale ne l’était pas. [1] »
La démocratie est fragile en bien des points, à commencer par l’organisation des suffrages. Avant même qu’il soit question de bourrer les urnes ou de faire voter les morts, il faut en effet remarquer que la simple façon de comptabiliser les votes possède une importance déterminante. Organiser un scrutin, à un tour ou à deux tours, voter à la proportionnelle ou à la majorité, autoriser un seul ou au contraire plusieurs noms sur les bulletins de vote, permettre de classer ou non les candidats par ordre de préférence : de telles décisions axiomatiques ont une incidence majeure qui parfois est sous-évaluée. Pour des mêmes scores, des résultats différents. L’algorithme choisit pour décider du gagnant d’une élection fait davantage l’élection que les électeurs eux-mêmes.
Face à des choix de programmes, de doctrines et de partis, face à plusieurs candidats devant représenter à la fois des idées et le peuple, les électeurs établissent implicitement une classification. On préfère tel individu particulier à un autre, tout en préférant cet autre individu à un autre autre, et ainsi de suite. Un classement des candidats est établi de façon sous-jacente, qui hiérarchise strictement les choix entre eux. Mais ce classement reste invisible : on n’en voit que ce que l’organisation des suffrages veut bien laisser apparaître. La vraie structure relationnelle des choix reste immergée derrière les résultats de suffrages qui la rende tangible, mais qu’en partie.
Imaginons ainsi quelques cinq candidats et candidates se disputant âprement et affreusement, cherchant à se distinguer et à se positionner en des lieux bien précis de l’espace politique : Alfred, Bérénice, Christobal, Donatienne et Édouard [2]. Après une campagne aussi mouvementée qu’elliptique, faite de coups bas et d’envolées idéologiques, les 29 millions d’électeurs ont abouti aux classements des choix suivants :
Classements sous-jacents des choix Classements [3] Nombre de citoyens E > D > B > C > A 10 millions A > B > D > C > E 8 millions C > A > B > D > E 5 millions D > C > B > A > E 4 millions B > C > D > A > E 2 millionsLe hasard fait vraiment bien les choses : les 29 millions de futurs électeurs n’ont formé que 5 classements différents, alors qu’il y en a en fait 120 possibles. [4] Mais tels sont en tout cas les choix implicitement formés par tous ces électeurs virtuels ; mais ceux-là ne se sont pas encore exprimés par la voie des urnes ; il s’agit maintenant d’organiser le scrutin le mieux possible afin que la fameuse « volonté générale » libératrice puisse émerger à partir de ces classements implicites et puisse s’incarner en un seul candidat. Plusieurs solutions, mais un candidat gagnant différent pour chacune. Des systèmes tous justes en apparence, mais qui ne permettent pas, précisément, de faire l’unanimité.
- Scrutin uninominal majoritaire à un tour. On n’autorise qu’un seul nom sur le bulletin, et on ne fait qu’un seul tour. Le gagnant est simplement celui qui obtient le plus de suffrages, même s’il n’obtient pas la majorité absolue (plus de 50% des voix). Ici, le vainqueur serait Édouard, puisque 10 millions d’électeurs l’ont placé en premier choix de leur classement, bien devant tous les autres, quand bien même il n’aurait rassemblé que moins d’un tiers des voix, les 19 millions d’autres électeurs le plaçant bien plus loin dans leurs classements.
- Scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Le système précédant étant imparfait, on peut souhaiter le réformer pour un système similaire à celui utiliser lors de l’élection présidentielle française, en organisant un second tour où s’affrontent les deux candidats les mieux placés lors du premier. Nous aurions alors un second tour qui feraient s’affronter Alfred (8 millions d’électeurs) et Édouard (10 millions). Reprenant nos classements de préférences, on peut déduire par élimination les hiérarchies suivantes lors du second tour − ce qui correspond peu ou prou à ce que l’on nomme le « report de voix » :
Classements sous-jacents pour les deux choix les mieux placés Classements Nombre de citoyens E > A 10 millions A > E 8 millions A > E 5 millions A > E 4 millions A > E 2 millionsSoit, 10 millions d’électeurs pour Édouard et 19 millions pour Alfred, qui est notre vainqueur dans ce système.
- Vote alternatif. On peut souhaiter faire plusieurs tours, et à chacun éliminer le candidat le plus mal placé (comme dans l’émission Top Chef, qui enchaîne les votes jusqu’à la fameuse et terrible épreuve de la « dernière chance »). Nous aurions alors tour à tour les résultats suivants :
1er tour : Édouard (10 millions) ; Alfred (8 millions) ; Christobal (5 millions) ; Donatienne (4 millions) ; Bérénice (2 millions d’électeurs, qui est donc éliminée).
2ème tour : Édouard (10 millions) ; Alfred (8 millions) ; Christobal (7 millions) ; Donatienne (4 millions, qui s’en va rejoindre Bérénice).
3ème tour : Christobal (11 millions) ; Édouard (10 millions) ; Alfred (8 millions, le vainqueur du deuxième système, qui nous quitte également).
4ème tour : Christobal (19 millions d’électeurs) ; Édouard (10 millions, le vainqueur du premier système).Le vainqueur est donc en définitive Christobal.
- Méthode Borda. Jean-Charles de Borda, mathématicien contemporain du grand Condorcet, jugeait la méthode de ce dernier trop compliquée à mettre en œuvre, et proposa un système de pondération des votes. Chaque électeur exprime le classement de ses choix, et 5 points sont attribués pour les premières places, 4 points pour la deuxième, et ainsi de suite (un peu à la manière de l’Eurovision ou du Championnat du Monde de Formule 1). Nous aurions alors les sommes suivantes :
Méthode Borda Candidats Nombres de points Donatienne 4 * 10 + 3 * 8 + 2 * 5 + 5 * 4 + 3 * 2 =
40 + 24 + 10 + 20 + 6 =
100 millions Bérénice 3 * 10 + 4 * 8 + 3 * 5 + 3 * 4 + 5 * 2 =
30 + 32 + 15 + 12 + 10 =
99 millions Christobal 2 * 10 + 2 * 8 + 5 * 5 + 4 * 4 + 4 * 2 =
20 + 16 + 25 + 16 + 8 =
85 millions Alfred 1 * 10 + 5 * 8 + 4 * 5 + 2 * 4 + 2 * 2 =
10 + 40 + 20 + 8 + 4 =
82 millions Édouard 5 * 10 + 1 * 8 + 1 * 5 + 1 * 4 + 1 * 2 =
50 + 8 + 5 + 4 + 2 =
69 millionsCette fois-ci, nous avons comme vainqueur Donatienne.
- Méthode Condorcet. Pour tout un ensemble de raison tenant à la résolution du paradoxe de Concorcet, on optera pour ce système consistant à comparer chaque candidat aux autres afin de déterminer qui l’emporte. Combien d’électeurs préfèrent tel candidat à tel autre ? Le candidat préféré à tous les autres candidats est le vainqueur. La méthode est plutôt laborieuse. Voici les comptes :
Méthode Condorcet Préférences Nombres d’électeurs (millions)
A > B 8 + 5 = 13 A > C 8 A > D 8 + 5 = 13 A > E 8 + 5 + 4 + 2 = 19 B > A 10 + 4 + 2 = 16 B > C 10 + 8 + 2 = 20 B > D 8 + 5 + 2 = 15 B > E 8 + 5 + 4 + 2 = 19 C > A 10 + 5 + 4 + 2 = 21 C > B 5 + 4 = 9 C > D 5 + 2 = 7 C > E 8 + 5 + 4 + 2 = 19 D > A 10 + 4 + 2 = 16 D > B 10 + 4 = 14 D > C 10 + 8 + 4 = 22 D > E 8 + 5 + 4 + 2 = 19 E > A 10 E > B 10 E > C 10 E > D 10Ceci connu, il s’agit maintenant de faire des duels entre chaque paires.
Alfred ne gagne qu’un seul duel, face à Édouard :
13 millions d’électeurs préfèrent A > B contre 16 millions, B > A → B > A
8, A > C ; 21, C > A → C > A
13, A > D ; 16, D > A → D > A
19, A > E ; 10, E > A → A > EBérénice gagne en revanche tous ses duels :
16, B > A ; 13, A > B → B > A
20, B > C ; 9, C > B → B > C
15, B > D ; 14, D > B → B > D
19, B > E ; 10, E > B → B > EChristobal ne gagne que face à Édouard et Alfred :
21, C > A ; 8, A > C → C > A
9, C > B ; 20, B > C → B > C
7, C > D ; 22, D > C → D > C
19, C > E ; 10, E > C → C > EDonatienne ne perd que face à Bérénice :
16, D > A ; 13, A > D → D > A
14, D > B ; 15, B > D → B > D
22, D > C ; 7, C > D → D > C
19, D > E ; 10, E > D → D > EÉdouard perd en revanche tous ces duels [5] :
10, E > A ; 19, A > E → A > E
10, E > B ; 19, B > E → B > E
10, E > C ; 19, C > E → C > E
10, E > D ; 19, D > E → D > EC’est donc Bérénice qui est élue suivant ce système, car la candidate préférée à tous les autres candidats.
La « volonté générale », cette entité allant presque de soi pour Rousseau et ses suiveurs, s’avère ainsi difficile à cerner : chaque candidat est tout aussi légitime que les autres pour être élu, suivant la façon dont on autorise la volonté générale à s’exprimer. La volonté générale veut en fait tout et son contraire. Fonder la démocratie sur de telles conceptions pourrait bien être chimérique : donner l’illusion au peuple que les lois et institutions ont bien pour cause sa seule volonté. Ce sont de telles constatations qui aboutirent à la formulation du « théorème d’impossibilité d’Arrow ». La démocratie parfaite n’existe pas, et ceux qui en promettent une sont des imposteurs feignant d’ignorer que ce qui sort des urnes n’est pas que la voix du peuple, mais la voix du peuple s’exprimant suivant une certaine modalité. Si bien qu’en réformant judicieusement les systèmes de vote utilisés, la France pourra peut-être un jour gagner à nouveau le merveilleux concours de l’Eurovision [6], et avoir Jacques Cheminade pour président.
P.S. : Puisqu’il faut rendre à César les hommages qui lui reviennent, signalons que l’idée de ce billet est due à la malheureusement défunte émission Archimède qui passait naguère sur ARTE.
________________________
[1] Rousseau, « Des suffrages », Du contrat social, IV, II.
[2] Les prénoms et sexes ont été changés pour protéger l’anonymat des candidats.
[3] Nos candidats ont, comme par hasard, chacun pour initiale l’une des premières lettres de l’alphabet, ce qui simplifie bougrement bien les choses.
[4] Et oui : le nombre de façon d’arranger un ensemble est égal à la factorielle de la cardinalité de celui-ci, c’est à dire 5!. Nous avons 29 millions d’électeurs ; la probabilité que ceux-là ne produisent que 5 classements sur les 120 possibles doit être à peu près équivalente à (29 * 10 ^ 6 ) ^ 115, si je ne me trompe.
[5] Paradoxe du candidat (de Condorcet) qui fait le plus de voix au premier tour, mais que personne ne peut saquer en fait.
[6] Morbleu ! met d’ailleurs au défi ses lectrices de trouver, à partir des résultats passés de l’Eurovision, un système de vote permettant de rendre la France victorieuse avec les mêmes systèmes de préférences. Un bisou gratuit pour qui y arrive la première.
May 11 2011
Comment déjouer les conspirations ?
Le conspirationnisme est cette tendance qu’ont certains esprits à voir des complots partout. Sans cesse, de manière compulsive, le conspirationniste [1] se pose la question policière : « mais à qui profite le crime ? » Car tout événement profite nécessairement à quelqu’un ou à quelque chose. Si une chose va mal, c’est qu’il y a un intérêt pour quelqu’un ou pour quelque chose à ce que ça le soit.
« Rien n’arrive jamais sans cause », énonce Leibniz dans sa formulation du principe de raison suffisante. Pour le conspirationniste, cette cause est toujours une cause intentionnelle : il y a une causalité finale qui fait que l’on peut attribuer la raison de nombreux faits à la responsabilité d’un actant. Cela conduit le conspirationniste à formuler une théorie du complot, bien souvent différente de ce qu’énonce l’histoire officielle, toujours subversive et sulfureuse.
Le 11 septembre
On a déjà donné ailleurs des exemples de théories du complot. Citons simplement à titre d’illustration l’une des plus célèbres et des plus actuelles, celle de Thierry Meyssan au sujet du 11 septembre. La version officielle de ce jour funeste ? Rien d’autre qu’une effroyable imposture, comme le titrait péremptoirement son ouvrage. L’attentat ne fut en rien commis par des kamikazes étrangers, mais était en fait une stratégie du false flag, dans laquelle les services militaro-espionno-industrio-secrets américano-sionistes [2] se firent passer pour l’ennemi afin de manipuler l’opinion mondiale et permettre qu’elle acquiesce à la politique étrangère que les hauts dirigeants étasuniens [3] voulaient conduire au Proche et au Moyen-Orient.
Tout ceci part de très loin : un plan pour une croisade contre l’islam s’inscrivant dans la théorie huntingtonienne du choc des civilisations, dans lequel le 11 septembre permet d’une part de légitimer la première attaque en Afghanistan, d’autre part d’instaurer plus facilement un état d’urgence aux États-Unis et même dans tout l’occident par l’adoption de lois liberticides où le caractère fondamentalement fascistoïde étasunien se dévoile enfin. L’ennemi Ben Laden n’est alors en fait qu’un ami, un pur produit made in CIA, comme le prouve telle une évidence qui crève les yeux les nombreuses connivences affairistes et financières avec la famille Bush.
Existent des variantes de cette théorie, ainsi que des petits « points de détail de l’histoire ». Comment expliquer que les tours jumelles étaient vides de Juifs le jour de l’attentat, si ce n’est parce que les gens de ce peuple ayant l’orgueil de se prétendre élu avaient été prévenus par le Mossad ? Comment expliquer que l’on ait pas retrouvé les débris de cet avion s’étant soi-disant écrasé sur le Pentagon, si ce n’est parce qu’il n’y avait là qu’une mise en scène par le pouvoir étasunien, qui utilisa bien plutôt un missile pour provoquer ces dégâts ? Comment expliquer que les tours se soient effondrées si verticalement, d’une façon trop belle pour être vraie, si ce n’est parce qu’elles avaient été minées en leur fondation préalablement ?
La neutralisation récente de Ben Laden, qui s’est soldée par sa mort, ravive ces thèses conspirationnistes et donne de nouveaux arguments aux partisans du Réseau Voltaire et apparentés, ghetto numérique où trouve refuge la liberté d’expression que la pensée mainstream veut indûment ôter à tous les conspirationnistes. Pourquoi a-t-on tué Ben Laden ? Ne pouvait-on pas le capturer vivant ? C’est sans doute que mieux vaut un Ben Laden mort que vivant ; vivant, il pourrait trop parler. Mais a-t-il été seulement tué ? A-t-il même seulement exister ? Qu’ont les Américains à cacher ?
Premier argument : l’infalsifiabilité des théories du complot
Un premier argument permettant de déjouer les conspirations − entendons par-là les théories élaborées par les obnubilés du complot − est donné par Karl Popper, qui tient tout entier à sa théorie de la connaissance, d’après laquelle les faits empiriques ne permettent jamais de prouver indubitablement une théorie. Cependant, chose décisive et importante, les faits empiriques pourront, ou au moins pourraient réfuter une théorie. Observer un cygne blanc supplémentaire n’ajoute rien à la force d’une théorie qui dirait que « tous les cygnes sont blancs ». Mais l’observation d’un seul et unique cygne noir a en revanche la force de détruire cette même théorie. On ne prouve ainsi jamais rien irréfutablement. Au contraire, on ne fait en fait jamais que réfuter des théories, et en proposer ensuite des meilleures, capables de rendre compte des faits qui avaient infirmé la théorie précédente.
Conséquence majeure pour toute théorie : celle-ci doit admettre, au moins virtuellement, la réfutation. Une théorie qui refuserait de se montrer fausse, qui n’admettrait pas son propre caractère conjectural, ne peut prétendre à la scientificité : elle relèverait alors davantage du mythe, du dogme, de l’idéologie. La plupart des théories du complot sont de ce tonneau. Elles sont proprement irréfutables. D’une part parce qu’elles traitent souvent de détails litigieux qui échappent à toute vérification empirique, et donc à toute réfutation empirique. D’autre part parce que, quand bien même on arriverait à leur opposer un fait allant à leur encontre, les théories du complot parviennent, à l’aide de subtiles hypothèses ad hoc, a ne pas s’effondrer en proposant une nouvelle explication parfaitement plausible (selon eux) rendant compte du nouvel élément, et qui agit alors paradoxalement non pas comme une réfutation, mais comme un preuve supplémentaire de la théorie initiale.
Impossible en effet de réfuter un conspirationniste. Opposez-lui n’importe quel fait, n’importe quel argument, il parviendra toujours à s’en servir comme point d’accroche et à le réutiliser à votre encontre, tout comme un judoka se sert de votre propre poids pour vous faire tomber. Preuve, ou sinon indice de la pseudo-scientificité du propos. Argument pour que l’on ne prenne pas au sérieux ses hypothèses dissidentes. Que les théories du conspirationniste parviennent à rendre compte même des faits parvenant à la contredire est, d’un point de vue épistémologique, tout simplement trop beau pour être vrai − le signe d’une inconsistance logique : on peut déduire à la fois a et non a de la théorie.
Deuxième argument : les conséquences involontaires des actions
Dans La société ouverte et ses ennemis, le même Karl Popper proposait un autre argument, fondé sur le fait que les actions que nous entreprenons ont toujours des conséquences inattendues que l’on ne contrôle pas. Tout plan prémédité longtemps à l’avance par d’hypothétiques hommes de l’ombre, même soigneusement calculé, même très réfléchi, à toutes les chances de manquer sa cible. Sa réalisation pratique dans le réel fait dévier le tir émis par les supposés conspirationnistes de sa trajectoire décidée préalablement, et cela pour des raisons simplement logiques.
Comme action ayant des conséquences contraires aux intentions d’un acteur, Popper prend l’exemple du marché immobilier. Quelqu’un souhaitant vendre sa maison au meilleur prix attendra le moment où les prix sont le plus hauts pour mettre la sienne en vente. Mais à peine entrera-t-il sur le marché en proposant sa maison que les prix baisseront puisque l’offre aura augmenté − ce qui manifestement est contraire au projet initial du vendeur.
Toute action a ainsi des conséquences involontaires, et parfois radicalement contraires aux intentions initiales. Non pas même parce que notre connaissance serait bornée et nous empêcherait de distinguer clairement les conséquences de nos actions, mais parce qu’avant cela, certaines actions engendrent des conséquences contraires aux buts qui étaient fixés tout d’abord. On est ainsi toujours obligé de corriger en cours de route, et jamais nous n’obtenons exactement ce que l’on avait décidé.
Il existe − et c’est éclairant − une thèse opposée [à celle posant que les sciences sociales doivent expliquer en faisant l'économie du psychologisme], que j’appellerai la thèse du complot [4], selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu’il se produise. Elle part de l’idée erronée que tout ce qui se passe dans une société, guerre, chômage, pénurie, pauvreté, etc., résulte directement des desseins d’individus ou de groupes puissants. […] Je ne nie évidemment pas l’existence de complots. Ceux-ci se multiplient même chaque fois que des gens croyant à leur efficacité accèdent au pouvoir. Cependant, il est rare que ces complots réussissent à atteindre leur but recherché, car la vie sociale n’est pas une simple épreuve de force entre groupes opposés, mais une action qui se déroule dans le cadre plus ou moins rigide d’institutions et de coutumes, et qui produits maintes réactions inattendues. Le rôle principale des sciences sociales est, à mon avis, d’analyser ces réactions et de les prévoir dans toute la mesure du possible.
Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis, t.2 Hegel et Marx, p. 67-68.
Il y a dans la vie sociale ce que Popper appelle une « logique de la situation » qui impose une déviation aux faits que l’on constate, et qui empêche de pouvoir inférer depuis ceux-ci à un motif psychologique intentionnel. Par exemple, si demain pour un produit A se manifestent un grand nombre d’acheteurs, les prix de A vont logiquement baisser du fait du déséquilibre entre l’offre et la demande ; si l’on s’interroge sur le pourquoi de cette baisse des prix, dirons-nous que les acheteurs ont acheté intentionnellement pour les faire baisser ? Il est dans leur intérêt que les prix soient bas, mais cet accord entre leurs intérêts et cet état de chose n’est que fortuit, accidentel. Ce n’est pas parce que les choses sont dans un état tel qu’elles sont conformes à l’intérêt d’un sujet que ce sujet en est intentionnellement responsable. La prise en compte de la logique de la situation interdit de pouvoir remonter aux intentions ayant supposément animé l’un ou l’autre acteur.
Troisième argument : l’attribution d’un caractère intentionnel quant aux conséquences néfastes d’une action
Concernant précisément le caractère accidentel, contingent de certaines de nos actions, Josuha Knobe, père de la « philosophie expérimentale », a montré qu’il semble exister en l’homme une tendance à considérer comme intentionnelles et volontaires les conséquences collatérales d’une action lorsque celle-ci sont néfastes, et inintentionnelles et involontaires lorsqu’elles sont bénéfiques.
Pour démontrer ceci, Joshua Knobe présenta à des sujets l’histoire suivante :
Le vice-président d’une compagnie va trouver le président du conseil d’administration et dit : « nous songeons à débuter un nouveau programme. Il nous aidera à augmenter nos profits, mais, en même temps, il détériorera l’environnement. »
Le président répond : « Détériorer l’environnement m’est totalement égal. Je veux juste faire autant de profit que possible. Lancez le nouveau programme. »
Ils lancent le nouveau programme. Et, comme on pouvait s’y attendre, l’environnement est détérioré.
La plupart des gens répondent dans ce cas que le président a intentionnellement endommagé l’environnement. Mais si on modifie un peu l’histoire et que l’on remplace le mot « détériorer » par « préserver », de telle sorte que le scénario devient le suivant :
Le vice-président d’une compagnie va trouver le président du conseil d’administration et dit : « nous songeons à débuter un nouveau programme. Il nous aidera à augmenter nos profits, et il préservera également l’environnement. »
Le président répond : « Préserver l’environnement m’est totalement égal. Je veux juste faire autant de profit que possible. Lancez le nouveau programme. »
Ils lancent le nouveau programme. Et, comme on pouvait s’y attendre, l’environnement est préservé.
Et bien dans ce cas là, il n’y a personne, ou presque, pour dire que c’est intentionnellement que le président a préservé l’environnement. Des considérations morales entreraient ainsi en compte lorsque nous jugeons de l’intentionnalité d’une action. Lorsque tout va bien, on ne cherche pas de responsable ; le bonheur n’est que fortuit. En revanche, lorsque quelque chose va mal, il nous faut un coupable, un responsable, quelqu’un à qui faire porter le chapeau : le malheur ne peut pas être accidentel, il est forcément voulu par quelqu’un, et ce quelqu’un y a sans doute intérêt.
Y a-t-il des guerres, du sang, des larmes, du chômage de la pauvreté ? C’est que quelqu’un le veut sans aucun doute. Est-on en paix ? Vit-on dans la prospérité ? Est-on heureux ? On ne cherchera en aucun cas un responsable. Ainsi, les théories du complot pourraient bien n’être que l’émanation de cette propension anthropologique à chercher un responsable lorsque les choses ne vont pas bien.
Quatrième argument : « que les relations de pouvoir sont à la fois intentionnelles et non subjectives »
En plus de se légitimer à partir d’une épistémologie dogmatique, en plus de se fonder sur une conception erronée de l’action ne prenant pas en compte ses effets accidentels, en plus d’imputer trop rapidement ces effets accidentels à une intention, les théories du complot semble présupposer une conception du pouvoir qui font en manquer sa spécificité.
Les relations de pouvoir sont à la fois intentionnelles et non subjectives. Si, de fait, elles sont intelligibles, ce n’est pas parce qu’elles seraient l’effet, en terme de causalité, d’une instance autre, qui les « expliquerait », mais, c’est qu’elles sont, de part en part, traversées par un calcul : pas de pouvoir qui s’exerce sans une série de visées et d’objectifs. Mais cela ne veut pas dire qu’il résulte du choix ou de la décision d’un sujet individuel ; ne cherchons pas l’état-major qui préside à sa rationalité ; ni la caste qui gouverne, ni les groupes qui contrôlent les appareils de l’État, ni ceux qui prennent les décisions économiques les plus importantes ne gèrent l’ensemble du réseau du pouvoir qui fonctionne dans une société (et la fait fonctionner) ; la rationalité du pouvoir, c’est celle de tactiques souvent fort explicites au niveau limité où elles s’inscrivent − cynisme local du pouvoir − qui, s’enchaînant les unes aux autres, s’appelant et se propageant, trouvant ailleurs leur appui et leur condition, dessinent finalement des dispositifs d’ensemble : là, la logique est encore parfaitement claire, les visées déchiffrables, et pourtant, il arrive qu’il n’y ait plus personne pour les avoir conçues et bien peu pour les formuler : caractère implicite des grandes stratégies anonymes, presque muettes, qui coordonnent des tactiques loquaces dont les « inventeurs » ou les responsables sont souvent sans hypocrisie.
Michel Foucault, Histoire de la sexualité I, La volonté de savoir, p. 125.
Le pouvoir n’est pas quelque chose qui se trouverait dans les mains d’un seul individu ou d’un seul groupe ; il n’émane pas d’un obscur cabinet noir où toutes les décisions seraient prises en secret et qui s’appliqueraient ensuite mécaniquement et très exactement depuis ce point jusque dans le réel. Le pouvoir est au contraire diffus et passe autant par les dominés que les dominants ; il est au moins autant horizontal que vertical, et partout où il y a pouvoir, il y a résistance ; résistance rendant difficile l’exercice de ce pouvoir. Au mieux y a-t-il intention lorsque le pouvoir s’exerce à un niveau local, par exemple d’un individu sur un autre ; à une échelle plus globale en revanche, les complots que l’on croit pouvoir discerner ne sont en fait que des agrégats accidentels de pouvoirs locaux s’étant coagulés les uns aux autres de façon presque contingente.
Le groupe B est-il asservi au seul bénéfice du groupe A ? Peut-être que tout se passe en effet « comme si » ; mais dans les faits, rien ne permet de dire qu’il existe un plan secret élaboré dans l’ombre par le groupe A afin d’établir son empire sur le groupe B. Quand bien même tout se passerait « comme si », cela n’est pas une raison suffisante pour le prouver ; au contraire, il y a toute les chances pour que l’ensemble des tactiques permettant de maintenir le joug sur B, bien qu’ayant émergé peut-être localement de façon intentionnelle, se soient au final réunies en un dispositif d’assujettissement d’une manière qui ne soit que fortuite ; on aurait peine à chercher un responsable, à trouver celui ayant soigneusement mis au point ce dispositif.
Sans doute le plan du panoptique donné par Bentham − cette fameuse prison où l’on est surveillé sans voir ni savoir si on l’est vraiment − est comme le paradigme de toutes les institutions disciplinaires décrites par Foucault dans Surveiller et Punir. Mais y avait-il besoin de Bentham pour que la société prenne ce chemin ? En fait, le « panoptisme » n’est en aucun cas le fruit des seuls efforts de Bentham. D’une certaine manière, il lui préexiste même. Les institutions disciplinaires n’ont pas été pensées et réfléchies par un cabinet noir à partir des plans du panoptique ; en fait, elles ont davantage leur origine dans des procédés locaux. La disciplinarisation de la société n’a pas été pensée d’en haut puis imposée vers le bas, mais au contraire : c’est sur ces procédés disciplinaires locaux qu’elle s’est échafaudée. Rétrospectivement, « tout se passe comme si » cela avait été décidé froidement a priori ; en fait, il n’en est rien.
Cinquième argument : le conspirationnisme comme principe constitutif
Parfois en effet, « tout se passe comme si ». Que tout se passe comme s’il y avait un complot ne signifie pas qu’il y en a un. On pourrait faire à l’idée de conspiration les mêmes remarques que le vieux Kant avait fait en son temps à l’égard des grandes Idées de la raison pure : Dieu, le monde, l’âme. Du point de vue spéculatif, ces Idées n’enrichissent en rien la connaissance que l’on a du monde. L’esprit est conduit naturellement par sa constitution à les produire, et en lui existe une tendance difficilement réprimable à vouloir leur conférer une réalité objective. On en vient à poser ces Idées du fait d’un besoin irrépressible de la raison à vouloir toujours et encore plus unifier les causes explicatives, jusqu’à n’en disposer que d’une seule.
C’est là un principe qui peut avoir une certaine validité heuristique ; on pourrait le rapprocher du rasoir d’Ockham, posant qu’il ne faut pas multiplier les entités plus que nécessaire. Mais il ne faut pas confondre le plan ontique et épistémique ; s’il peut être plus séduisant d’en réduire le nombre sur le second plan, rien n’indique qu’il en soit de même sur le premier : la carte n’est pas le territoire. Poser le complot comme cause unifiante de théories disparates est un principe heuristique que l’on peut peut-être utiliser (Toni Negri milite pour cela), à l’instar du finalisme pour Kant d’une manière réflexive ; le risque, le danger, l’erreur est d’en faire un principe constitutif. Le complot a au mieux une fonction régulatrice dans l’ordre de la connaissance.
Reste à savoir s’il peut exister un usage pratique du complot de la même manière que Kant en réservait un pour les grandes idées. À voir l’usage que les partisans du complot en font, il est permis de douter de toute pertinence de ces théories.
_________________________
[1] Par conspirationniste, on entend ici le partisan des théories du complot, et non celui conspirant. Mais peut-être y a-t-il une conspiration des conspirationnistes ? Ce serait l’être que de poser cette question.
[2] Et même strauss-khaniens pour certains.
[3] Étasuniens et pas américains. L’antiaméricanisme de certains parvient, dans un profond sanglot de l’homme blanc, à se nicher jusque dans une suspicion quant au lexique usuel et donc une réticence à employer ses adjectifs et ses noms.
[4] Il semble que ce soit Karl Popper qui invente l’expression : « théorie du complot ».
December 24 2010
La naissance du Christ, ou la parthénogenèse de Marie : la virginité perpétuelle enfin expliquée
Peut-il y avoir meilleure occasion qu’une veillée de Noël, célébrant la venue au monde de Notre Seigneur et Sauveur, pour se pencher sur ce grand Mystère de la Foi, dogme constitutif de notre Sainte Église Catholique Romaine, qu’est la virginité de Marie ?
Ne pas confondre « le Pape coince la bulle » et « la bulle papale coince »
Le 8 décembre 1854, le Pape Pie IX, en sa grande infaillibilité papale, édicta par une bulle la chose suivante :
« Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine, qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception par une grâce et une faveur singulière du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel, est une doctrine révélée de Dieu, et qu’ainsi elle doit être crue fermement, et constamment par tous les fidèles. »
Ainsi l’Immaculée Conception fut-elle établie et instituée, à savoir que Marie ne pouvait pas avoir été conçue par les mêmes voies que celles qu’adopte usuellement la nature pour le reste des chrétiens. Ce dogme en rejoint indirectement un autre, qui est celui de la conception virginale de l’enfant Jésus. Pas question de souillure charnelle ou de dépravation somatique : c’est par de saintes voies que le petit Jésus a été enfanté. Miracle : Vierge était Marie, vierge elle reste et restera.
Pourquoi cette obsession relative à la virginité ascendante et descendante de Marie ? C’est que, depuis Saint Augustin, l’un des Pères de l’Église, un lien indubitable s’est tissé entre le problème du Mal, la question du péché originel et la concupiscence, au point qu’existe presque une équivalence entre ces trois termes. Heureusement − Hosanna ! −, Christ − Dieu vivant − est venu racheter l’homme de sa faute première en venant mourir sur la croix − louanges et gloire à toi. Mais pour ce faire, il fallait que Christ soit conçu en dehors du péché, en dehors de tout commerce charnel, et si possible, Marie aussi.
Difficile pour la raison de concevoir une telle chose. Tout comme il lui est difficile d’accorder son assentiment à d’autres dogmes tout autant très chrétiens et constitutifs de la foi catholique, tels que, par exemple, celui de la Sainte Trinité. Mais en fait, il s’agit-là moins d’une affaire de raison que de foi : Saint Augustin dira d’ailleurs en substance que c’est précisément parce que c’est impossible qu’il faut le croire.
Reste que parmi les chrétiens même les plus dévots, il en fut certains pour manifester un relatif scepticisme à l’encontre du dogme de l’Immaculée Conception, avant même qu’il ne soit entériné si tardivement au XIXe siècle. Parmi ceux-là, des grands noms, tels que Saint Thomas d’Aquin ou Saint Bonaventure, et peut-être même déjà Saint Augustin (à en croire certains protestations protestantes), dont certains écrits montrent qu’eux-mêmes restaient quelque peu dubitatifs. La conception virginale de Jésus restait quant à elle globalement acceptée par l’ensemble des théologiens − on en n’est pas à un petit miracle près. Si certains hérétiques l’abandonnèrent, comme certains protestants, la plupart cherchèrent à en rendre compte, en réconciliant foi et raison.
Le Salut viendra de Komodo
Las ! Ces tentatives demeuraient désespérées et désespérantes. Mais peut-être était-ce que la science n’était pas encore assez avancée pour en rendre compte ? Ce que l’on tenait pour impossible ou superstition pourrait en fait n’avoir été qu’un simple mystère longtemps non expliqué, tel un secret de magicien continuant d’émerveiller, d’interroger, de laisser incrédules ceux qui en ignorent la solution.
À qui sait observer attentivement la nature, à qui sait lire par ses dessins les desseins du créateur, à qui sait méditer la création toute entière, il est permis d’espérer résoudre un jour cette énigme, notamment par la considération de ce fait biologique qu’est la parthénogenèse, permettant à une gamète femelle non fécondée de se multiplier néanmoins. La parthénogenèse enseigne ainsi que la reproduction monoparentale est possible, et cela même pour des organismes d’une relative complexité, tels qu’escargots sans phallus ou dragons de Komodo, déjà rompus à ce procédé permettant de se reproduire sans se souiller.
Le cas est plus rare chez l’humain, mais il pourrait en exister néanmoins, comme celui de M. J., « premier être humain né par pathénogenèse », comme le rappelait André Pichot dans le Monde en 2002. Rien n’interdit que, près de deux mille ans avant, pareil cas se soit déjà produit. Il n’y aurait eu ainsi miracle, c’est-à-dire violation des lois de la nature, qu’en apparence, le créateur ayant en effet permis que la nature puisse s’autoféconder en quelques cas.
Reste cependant un problème, et pas des moindres : dans le cas humain, la parthénogenèse ne produit que des individus femelles (sans doute parce que pour faire un mâle, il faut un chromosome Y, et que la femelle ne dispose que de chromosomes X − mais je peux me tromper). Or, on sait bien que Christ était un homme. Si ce phénomène de parthénogenèse suffirait à rendre compte de la naissance de Marie et de son immaculée conception, elle faillirait en revanche pour expliquer la conception virginale de Jésus, qui restait homme.
Qu’il faut douter non pas de la virginité de Marie, mais du genre de Jésus
Mais est-on bien sûr de ce dernier point ? Les témoignages nous manquent. Il est sans doute plus économique pour la pensée, plus satisfaisant pour la raison d’admettre qu’en fait, le genre sexuel de Christ était davantage proche de celui d’une femme que d’un homme. Même à Nazareth autour de l’an zéro, « on ne nait pas femme : on le devient », et déjà, l’existence précédait l’essence. Christ, toujours en avance sur son temps, aurait pu refuser de le devenir, refuser de se laisser déterminer par sa seule donne physiologique.
Sans aller dire − ce que ne se défendront par de faire certains athées auxquels nous nous défendons d’appartenir − que Christ était une sorte de travesti mi-homme mi-femme qui portait la robe, il est en effet parfaitement probable que, dans une société fortement marquée par le machisme, notre Seigneur, déjà ostracisé par sa naissance atypique, ait pu être en fait un individu à l’identité sexuelle floue et transgenre, qui ait pu être confondu à tort avec un homme, voire avec un Dieu. N’oublions pas en effet que Dionyos-Bacchus, héros théologique de cette Antiquité encore trop paganiste, n’hésitait pas à se travestir, trompant ceux qui le croyaient uniquement homme ou femme. Certains artistes nous ont d’ailleurs dépeint Christ sous des apparences apolliniennes et des traits juvéniles : sans doute étaient-ils plus près de sa véritable apparence que ceux lui ayant donné, à tort, barbe et poils.
Ainsi, le miracle de Noël n’est-il pas en définitive celui de Dieu étant parvenu à se faire homme tout en préservant la virginité de Marie, mais celui du premier (ou deuxième, si l’on considère Marie comme un précédant) être humain né par parthénogenèse et queer assumé. Deux mille ans avant Madonna, Lady Gaga et Boy George, le divin enfant Jésus était déjà une icône très pop et postmoderne, et sans doute est-ce par cela qu’il a racheté le mieux l’humanité.
November 23 2010
Ô cuistre !
Qu’est-ce qu’un cuistre ? C’est un petit type maigre avec des yeux de fouine et une casquette blanche qui ne cesse d’enquiquiner Achille Talon. C’est aussi quelqu’un qui étale son savoir sans honte et sans réelle profondeur. « Qui fait un étalage intempestif d’un savoir mal assimilé » selon mon Larousse. Nous le sommes tous un peu (« intempestif doit signifier mal à propos »), mais ce n’est pas une fatalité. Il y a divers moyens de s’en sortir, notamment l’avertissement, l’étude et le recul.
De la cuistrerie
1) L’avertissement concerne le rapport à autrui : faites-lui comprendre quand vous faites le cuistre. Vous n’êtes d’ailleurs pas obligé d’être excessif dans votre dénonciation, « on m’a dit que », « j’ai lu quelque part » ou « reste encore à vérifier » peuvent suffire à prévenir une cuistrerie excessive. Certes vous restez dans le savoir-rumeur (« mal assimilé »), mais vous ne faites plus comme si vous étiez dans le savoir objectif. Notons que c’est la seule recette applicable pour se défendre de l’accusation de cuistrerie que nous proposons ici (et c’est déjà pas mal, car la cuistrerie est surtout une figure du paraître).
Morbleu (Bonsoir! quel journal) invitant régulièrement à cultiver les fruits de la philosophie, utilisons Spinoza Ethique II,40, scolie 2. Nous en recommandons vivement la lecture plutôt que ce simple commentaire, les plus impatients peuvent aller dans ce coin. Selon cette scolie, il y a trois genres de la connaissance. La connaissance du premier genre concerne tout ce qui a un rapport aux sens et à l’imagination. Il me semble qu’elle comprend toute connaissance historique, jusqu’au rapport empirique (quotidien) aux mathématiques. La connaissance du deuxième genre est plus au point (propre à la raison), elle se fonde sur l’idée adéquate des choses. Elle peut compléter la connaissance du premier genre (proposer une démonstration de la fameuse « règle de 3″). Cette connaissance du deuxième genre peut à son tour être complétée par une connaissance du troisième genre, celle de la science intuitive, à l’œuvre quand on sait qu’il faut rajouter 6 pour résoudre l’analogie 1-2, 3-x. Reste encore à vérifier dans quelle mesure cette science intuitive est intuition intellectuelle. Il me semble par exemple que ce n’est pas une intuition intellectuelle contemplative, car pour Spinoza il ne faut pas « croire que l’idée est quelque chose de muet comme une peinture sur un panneau et non un mode de penser, savoir l’acte même de connaître » (Ethique II,43, scolie, trad. Appuhn GF p.117).
Si on accepte ce cadre où la norme de la science est dans la géométrie, alors on peut dire que lorsque le cuistre parle, il croit connaître les choses comme un géomètre et étaler adéquatement un savoir adéquat. Pourtant ce n’est pas le cas (aussi parce que la plupart des connaissances ne relèvent que du premier genre de connaissance). Persuadé d’être armé d’une connaissance du deuxième genre, le cuistre commet des erreurs. On suspecte alors que c’est parce qu’il n’a jamais possédé de savoir du deuxième genre qu’il est si certain de son savoir du premier genre. Le cuistre semble alors être tel parce qu’il ne sait rien adéquatement. N’ayant aucune idée du savoir, il n’a aucune idée de son ignorance, et l’étale avec fierté. Les autres parlent bien de choses diverses, pourquoi pas lui.
Par exemple, le cuistre peut faire appel à Spinoza pour expliquer ce qu’est la cuistrerie. Alors même que ça peut paraître superflu et mal à propos, il est persuadé que c’est adéquat (et a d’ailleurs hésité à aller voir du côté de l’esprit de finesse chez Pascal). Arrivé à ce point, il ne s’agit plus pour lui que d’éviter de passer pour un cuistre éhonté. Il doit alors employer des avertissements. Attention ! Alain Delon [1], magie et mise en abîme : regardez bien les formules en italique dans le paragraphe à côté du portrait de Spinoza. Voilà donc le chemin balisé, les avertissements sont là : « ne prenez pas ce que je dis pour argent comptant ».
2) Mais est-ce bien parce qu’il n’a en fait aucun savoir de qualité que le cuistre est cuistre ? Pas nécessairement. Comme le note Montaigne dans « De la Présomption », Essais II,17, on ne rencontre que peu de gens qui croient manquer de jugement (ce que Descartes reprend dans le Discours de la Méthode). Et Montaigne de remarquer qu’alors qu’il pense savoir particulièrement bien user de son jugement, il est particulièrement limité dans cet son emploi, cela parce qu’il juge le jugement pas forcément digne de confiance. Ce scepticisme montagnien, qu’on n’est pas obligé de partager, signale au moins comment celui qui connaît peut finir dans l’incertitude à cause de ses connaissances. D’une façon analogue, dans Le Métier de savant, Weber
remarque comment la science moderne (les sciences de l’esprit comme les sciences de la nature – pour parler comme un Allemand [2]) refuse tout savoir définitif : un savoir est scientifique parce qu’il doit pouvoir être dépassé. Bref, l’étude est un rapport constamment entretenu avec l’avertissement. En jargon philosophique : la dialectique propre à l’étude se révèle dans l’avertissement. J’étudie afin de pouvoir réduire les approximations de mon savoir ainsi que le nombre des réserves et avertissements qui les accompagnent, mais je suis en quelque sorte condamné à découvrir de nouvelles approximations dans mon savoir (il me manque un détail, j’ai du mal à lier un fait particulier et un fait général, etc.) ‒ j’étudie afin de savoir, mais je constate que je ne sais jamais
L’étude ne préserve donc pas de la cuistrerie par les connaissances qu’elle apporte. Ce n’est pas tant l’absence d’une possession du deuxième genre qui manque au cuistre, la modernité nous place dans un monde où une telle connaissance est comme absente. Pourtant l’étude comme pratique peut inviter à une certaine modestie, et lutter ainsi contre la cuistrerie. Le cuistre n’est ainsi pas tant celui qui assimile mal un savoir, que celui qui étale mal son savoir en oubliant qu’aucun savoir n’est acquis. La cuistrerie est bien plus une pratique qu’un état. Certes, on s’en doutait.
3) En définitive, la cuistrerie semble être une pratique qui manque de recul : une pratique qui se prend pour un état. Le cuistre croit qu’il sait : il sait ce qu’il va dire et il sait que c’est le moment opportun pour le dire (quand bien même ça ne l’est pas). De même qu’il assimile la connaissance, il assimile la conversation. Il oublie que la conversation est toujours rapportée à l’autre comme il oublie que l’étude est toujours (ou presque) une recherche. Le cuistre est avant toute chose un égocentrique. En tant que cuistre, c’est un égoïste théorique, il oublie que l’objet de sa connaissance lui échappe, même s’il a pu mener une étude savante au préalable. Cela, il le doit sans doute à son envie de parler de lui, à son égocentrisme moral. C’est parce que c’est un égocentrique moral, qui veut s’imposer aux autres, que le cuistre ramène sa science contre le cours de la conversation, qu’il la présente à la façon d’un égocentrique théorique. Le cuistre peut n’être un cuistre qu’au moment où il expose un savoir qu’il a probablement acquis au cours d’une étude non égocentrique. C’est son attitude dans le dialogue qui fait de lui un cuistre. Au lieu de pratiquer le dialogue, le cuistre s’impose comme digne d’intérêt (lui et ce qu’il raconte) : la cuistrerie est une mauvaise pratique du dialogue qui ne perçoit le dialogue que comme l’exposition d’un savoir de premier plan (celui du cuistre).
Du cuistre

Desproges signala quelque intellectuel comme cuistre
Ainsi, le cuistre peut s’oublier lorsqu’il est cuistre, vivre entièrement dans sa cuistrerie. Alors qu’il n’est qu’un timide bonhomme qui essaye maladroitement d’attirer l’attention (une origine possible de la tentation de l’égocentrisme moral), il finit par n’attirer l’attention que sur son discours ampoulé. Alors, ou bien il impressionne, ou bien il suscite le dédain (ou la moquerie) et est repéré comme cuistre. La stratégie peut fonctionner comme elle peut ne pas fonctionner. C’est bien parce que la cuistrerie peut toujours payer que « cuistre » demeure une insulte amusante (et blessante).
Le cuistre manque ainsi de deux choses, d’attention aux autres et d’humour. Le dialogue n’est pour lui que l’occasion de rencontrer un autre qui n’est que celui qui l’approuve dans sa cuistrerie (car il ne la perçoit pas) et le félicite pour l’état de son savoir. Notons au passage que le cours magistral devient le rêve du cuistre, qui ne rêve que de s’y précipiter pour s’y étaler (ou pour y prendre des leçons s’il n’est qu’un cuistre en devenir). On comprend alors une difficulté du professeur devant ses élèves : ne jouer sur la séduction qu’au profit de la connaissance et de l’étude, et non l’inverse (très dur!). Enfin, s’il peut avoir de l’esprit, le cuistre ne peut pas avoir d’humour : se moquer des autres certes, mais pas de soi-même. Si un cuistre a de l’humour, il s’excuse immédiatement de sa cuistrerie, et poursuit sa participation au dialogue en essayant de ne pas se contenter de s’exposer, mais de réellement intéresser l’autre.
Nous voilà donc avec un caractère : le cuistre. Comme Oscar a tenté des idéaltypes (personnage qui incarne une manière rationnelle d’agir, plusieurs idéaltypes peuvent être en concurrence pour rendre compte du comportement d’un seul individu, car le réel ne se réduit pas à un seul type d’explication) pour expliquer les motivations du candidat au CAPES et à l’agrégation de philosophie, j’ai tenté le cuistre. Or le cuistre, comme caractère, comme type, peut être plus intéressant qu’un objet d’analyse ou qu’un objet de mépris, il devient une occasion de rire…
_____________________________
[1] C’est-à-dire parler de soi à la troisième personne
[2] En France on dit les sciences sociales et les sciences je-sais-plus
August 12 2010
Que Dieu ne roule pas en Mini
Commençons simple : peut-on prouver l’existence de Dieu ? Selon la Critique de la raison pure d’Emmanuel Kant, l’existence de Dieu ne se prouve pas, mais elle se postule. Dieu, être qui serait à l’origine du monde, au-delà du temps et de l’espace, est pour nous une Idée. Une Idée, c’est un genre de concept particulier.
Un concept, c’est ce qui permet d’appréhender un objet : le concept d’une Mini me permet de reconnaître que l’objet qui vient de provoquer un accident à un carrefour est précisément une Mini. L’extension d’un concept peut être plus ou moins grande : un spécialiste du volant précisera que cette Mini est un modèle particulier, un autre qu’elle doit probablement être conduite par une gonzesse (on reste spécialiste de ce que l’on peut). Les objets liés aux concepts apparaissent dans le temps et dans l’espace : n’en déplaise à Platon, il n’y a pas une femme-en-soi qui doit par essence et de toute éternité provoquer des accidents-de-la-circulation-en-soi lorsqu’elle est au volant-en-soi de sa Mini-en-soi. Un concept est donc une notion sous laquelle on peut ranger certains objets qu’on croit reconnaître dans l’expérience (dans le temps et dans l’espace).
Une Idée, c’est un concept qui prétend s’occuper d’un objet qui n’est pas limité par l’expérience (ref. Critique de la raison pure A 320) : le monde qui est de grandeur infinie ou non, la liberté de l’homme qui commence une série causale sans être elle-même déterminée, ou Dieu qui est là avant le temps et l’espace. Et par conséquent les Idées ont surtout trait aux limites de l’expérience, et peuvent parfois même se transformer en principe de recherche (voir Critique, « Architectonique de la raison pure »). Or, ce qui dans notre esprit permet de considérer l’expérience comme un tout, Kant l’appelle la raison. Ainsi, une idée, c’est un concept rationnel.
Or la raison (et avec elle la philosophie) est le lieu d’un champ de bataille. S’y affrontent le scepticisme et le dogmatisme. Le Sceptique dit que Dieu n’existe pas, le Dogmatique que Dieu existe. Seul le Critique sait tirer profit de ce combat :
« On a là deux bouffons qui veulent établir un savoir sur un objet qui transcende l’expérience (ils traitent les Idées comme des concepts !), ce sont des nazes. N’empêche que c’est pas par hasard qu’ils se disputent comme ça, parce que moi-même il m’arrive de me sentir proche de l’un ou de l’autre de ces deux abrutis. C’est donc que j’ai tendance à croire que Dieu existe, même si je ne peux pas le prouver ».
C’est ainsi que l’existence de Dieu n’est pas prouvée mais postulée, qu’on peut être subjectivement persuadé sans pouvoir convaincre objectivement (on ne peut convaincre ou prouver l’existence d’une Idée). L’être associé à un savoir ne concerne que les objets de l’expérience, l’être lié aux postulats (aux Idées) est bien plus bizarre…
Mais c’est surtout ainsi qu’on prouve que si le diable s’habille en Prada, Dieu ne roule pas en Mini (ou qu’il ne boit pas de Nespresso).
December 22 2009
Comment lire dans les coupes de cheveux comme on lit dans les lignes de la main
La civilisation veut que l’on se coiffe, que l’on se débarrasse de l’excédent capillaire, pour des raisons certainement similaires à celles qui faisaient supposer à Schopenhauer qu’on se rase. Or, les enfants ne sont pas en mesure de se couper les cheveux eux-mêmes, surtout depuis que le politiquement correct et Françoise Dolto ont interdit qu’on les laisse jouer avec des ciseaux, des allumettes et des revolvers. Il revient souvent à un tiers de s’occuper de cette tâche.
L’homme est en effet un être de culture. Seul, il ne peut rien, et il peut encore moins lorsqu’il n’est qu’enfant. Même Romulus et Rémus,Mowgli et Tarzan eurent besoin d’être élevés et éduqués par des tiers, que ce soit une louve (qui peut-être, à en croire certaines sources, était une prostituée) ou un singe (d’après les mêmes sources, peut-être un travesti).
Tout petits, les enfants sont parfois coiffés eux-mêmes par leurs parents, sans que ceux-ci ne se soucient grandement de la valeur esthétique de leur production. On conçoit qu’il est un âge où cela importe encore peu, un âge où l’enfant n’est pas encore moqué de par son apparence, un âge où la normalisation normalise encore mal, et l’on se contente de couper assez court, par superstition hygiéniste (Que n’a-t-on fait par superstition hygiéniste ? Circoncision, sport, gymnastique !), par commodité pratique (no pasaran, les chewing-gum yankees collés), par conformisme social (« il faut parce qu’il faut »).
Mais cet âge passe vite. Certains parents n’en accordent même pas le temps à leurs enfants. Très vite, ils investissent la coupe de cheveux de leur progéniture. Ils s’ingèrent dans les mèches, épis et autres poux. La coupe de cheveux devient un enjeu majeur. Un plan commence à devenir tangible : les mèches sont coupées et coiffées non plus anarchiquement mais méthodiquement en vue d’une certaine fin esthétique.
Il est d’usage que l’on confie alors cette tâche à ce professionnel bien particulier que l’on nomme le « coiffeur » - pareillement à l’une des célèbres illustrations du paradoxe de Russell, il convient de se faire couper les cheveux par cet autre, le coiffeur -, quoique certains parents (souvent des pauvres, qui ne devraient pas avoir d’enfants, hormis s’ils restent prolétaires ; parfois des riches, par simple excentricité) persistent à se substituer à lui avec une réussite aléatoire.
Cependant, que l’on confie la réalisation de la coupe de cheveux à un tiers ou qu’on la réalise soi-même, les parents en demeurent à chaque fois les auteurs : la nuance porte simplement sur l’exécutant, sur l’acteur (voir Thomas Hobbes, Léviathan, où le peuple est auteur de la loi bien qu’il n’en soit pas l’acteur) qui varie, et qui ne fait qu’exécuter des ordres au sujet desquels on ne peut déroger.
La coupe de cheveux de l’enfant reste donc toujours, à ce stade là, dans l’hétéronomie. Il ne choisit pas comment il veut être coiffé : il le subit. À chaque fois, la tutelle des parents est présente et tangible.
Toutefois, l’enfant est parfois consulté. « Comment voudrais-tu être coiffé ? » La réponse peut varier : comme les copains, comme mon frère, comme David Hasselhoff à la télé, etc. D’une manière générale, « comme quelqu’un » : quoique la réponse provienne de la bouche de l’enfant, celle-ci est donc encore dans l’hétéronomie. Qui plus est, les parents peuvent décider de ne pas écouter l’enfant, de réprimer sa créativité lorsque celle-ci est par trop fantasque.
Le dernier mot revient par conséquent toujours aux parents. Quand bien même ils écouteraient l’enfant, c’est eux qui auraient choisi de l’écouter. L’enfant croit alors être libre, être autonome, bien qu’en fait il n’ait opté que pour un choix qui convenait à ses parents : à l’évidence, certaines options auraient été inenvisageables et auraient buté contre le veto parental - et si elles ne l’avaient pas été, on aurait sûrement pu douter de la compétence des parents (petite remarque pouvant subrepticement ouvrir à un très large débat qui sera fermé ici par cette parenthèse).
Vient alors l’époque où les parents n’accompagnent plus leurs enfants chez le coiffeur. Ces derniers sont en âge de marcher, de rentrer de l’école tout seuls sans se faire violer par le premier pédophile venu, d’acheter le pain pour maman et les cigarettes pour papa en revenant, le tout en rendant même la monnaie sur le billet qu’on leur avait donné.
Tous les mois, tous les quinze jours, toutes les semaines ou parfois simplement tous les ans, on les commandite. Un gros billet dans la main. « Va chez le coiffeur ! Et n’oublie pas de ramener du pain et des cigarettes pour papa ! Et tu me rends la monnaie ! » Arrivé chez le coiffeur : « - Comment je vous [1] les coupe [2] ? - Euh… » La réponse qui clora ce « Euh » dubitatif s’éternisant peut déterminer à jamais le devenir de l’enfant.
Réponse A : « Comme d’habitude ! ». Sans doute l’option la plus fréquente. L’enfant a intériorisé la contrainte parentale. Son surmoi est formé et bien formé ; il l’accompagne jusque chez le coiffeur. Alors qu’il est autonome, dans une situation où il fait l’expérience de sa liberté, où il pourrait désobéir, l’enfant choisit la soumission à ses parents qui ne sont pas présents, la perpétuation de ce qui a toujours été, la tradition. (Ce qui n’est pas nécessairement mauvais en soi, loin s’en faut.) Variantes : « Ma maman elle m’a dit comme ça ! » ; « Mon papa veut que je ressemble à Johnny ! »
Réponse B : « J’aimerais bien comme ça ! [sous-entendu : mes parents voudraient bien comme ça, mais moi je préfère comme ça, et comme ils m'ont pas accompagné, je fais ce que je veux, et si papa il est pas content, il a qu'à aller acheter ses cigarettes lui-même d'abord !] » Option moins fréquente, mais qui le devient hélas ! de plus en plus, tant d’un point de vue ontogénétique, au fur et à mesure que l’enfant se transforme en cette créature affreusement abjecte qu’est l’adolescent effronté, que phylogénétique, au fur et à mesure que la race dégénère, s’affaisse, s’amollit et se rebelle, que la civilisation se corrompt et s’enfonce dans sa frange encore et toujours plus, et ce surtout depuis Mai 68. Variantes : « Je veux ressembler à Tokyo Hotel ! » ; « Je veux être coiffé pour danser la tecktonik ! » - et mes parents n’auront rien à dire.
Ces deux options sont antinomiques mais ne s’excluent nullement. On assiste rarement à un choix entièrement asservi à l’autorité parentale sans que ne s’y exprime une certaine liberté, et il est encore plus vrai qu’un choix se concevant lui-même comme l’expression d’une autonomie radicale est rarement débarrassé de toute hétéronomie. Les choix A et B représentent plutôt les deux extrémités d’un continuum sur lequel on pourrait placer tel ou tel choix, qui serait soit plus proche du conservatisme, soit plus proche de la rébellion.
À ce stade de l’analyse, la coupe de cheveux enseigne déjà beaucoup sur la construction psychanalytique d’un individu, lorsqu’il se trouve encore quelques pas avant le seuil de l’âge adulte. Elle est un bon indice de la force du surmoi et de la résistance que le sujet lui oppose. La coupe de cheveux n’est rien d’autre qu’une modification corporelle prométhéenne démiurgique (pas moinsse) au sujet de laquelle les parents ont, durant un temps non négligeable, tout pouvoir sur leurs enfants. Lorsqu’un jour vient l’occasion pour l’enfant de choisir entre la pilule rouge, qui lui permettra de s’évader des chaînes parentales qui le maintiennent attaché au fond de la caverne de l’autorité, et la pilule bleue, qui au contraire le replongera dans l’obscurité de la tutelle d’autrui, il est face à un choix déterminant en tant qu’il est un être-capillaire.
Ce premier choix entre conformisme et rébellion capillaire n’est cependant pas définitif. L’enfant, une fois adulte, aura maintes occasions d’y revenir. Presque tous les matins, en même temps que d’autres se rasent en songeant à la présidence républicaine, il peut songer à fomenter une micro-révolution psychanalytique : soit retourner dans le conformisme s’il s’en était évadé, soit s’en échapper s’il y était toujours ; soit ne pas songer du tout à un quelconque changement, soit qu’il se trouve bien tel qu’il est actuellement (soit qu’il ait rompu avec la tradition, soit qu’il s’y soit conformé), soit qu’il réprime ces méchantes aspirations tentatrices du « ça ». Ça fait certes beaucoup de « soit ». Mais précisément : c’est « ça » qui fait que le peignage du soi soit un acte déterminant pour la liberté du sujet.
L’étude historique de la coupe de cheveux d’un sujet fournit par conséquent des informations très pertinentes. Des précédentes réponses A et B, on peut en déduire deux profils radicalement opposés, tous deux également extrémités d’un continuum sur lequel les individus se répartissent.
- La coupe de cheveux parménidienne : celle qui est toujours la même. Un adulte qui, au crépuscule de sa vie et malgré la calvitie, s’escrime à toujours vouloir se coiffer de la même manière que ses parents (morts depuis bien longtemps) l’ont coiffé dès ses premiers cheveux. On pourrait en déduire un asservissement complet et total au surmoi, à l’autorité, à la tradition. Certainement un conservateur sur le plan politique, voire un fasciste. Exemple canonique : Adolf Hitler, qui, dès ses premiers cris de nouveau né, possédait une raie sur le côté, et même, selon certains, cette petite moustache si caractéristique.
- La coupe de cheveux héraclitéenne : celle qui toujours change. Un adulte qui se plairait à toujours tordre le cheveu de telle façon que l’on pusse douter, à se rappeler de comment il était coiffé enfant, qu’il est cette même personne. Il s’agit d’une émancipation totale de la tutelle surmoïque parentale, mais qui conduit par contrecoup, non pas à une liberté complète et responsable, mais à une obéissance presque passive à ce contre quoi le surmoi venait faire résistance. On a alors affaire à un individu insoumis, instable, impulsif voire compulsif. Quelqu’un qui refuse toute obéissance aux règles de la société, un être associable, sociopathe, qui ne suit que les ordres dictés par ses pulsions. Exemple archétypal : Jacques Mesrine, le criminel aux mille visages, que même sa mère ne reconnaissait plus.
Cette analyse psychanalytico-capillaire est évidemment incomplète pour qui voudrait parvenir à lire dans les coupes de cheveux aussi bien que Jacqueline Stalone lit dans les poils de cul et les raies des fesses. Il conviendrait en effet d’y adjoindre certaines explications annexes. La coupe de cheveux a ainsi beaucoup à dire sur le statut qu’un individu accorde à son corps. Que l’on opte pour telle ou telle coupe de cheveux, que l’on déroge ou non à l’autorité parentale, n’est pas non plus neutre, et est certainement un marqueur sociologique important. Qu’on laisse les cheveux libres ou qu’au contraire on les contraigne par la technique pourrait révéler le rapport sous-jacent qu’un sujet entretien avec la nature et la culture (voir Schopenhauer). Tout ceci sera l’objet de prochains chapitres.
Pour l’heure, concluons par cette maxime que Dali avaient fait sienne, et dont les moustaches attribuaient la paternité textuelle à Freud : « Est un héros celui qui se révolte contre l’autorité paternelle et la vainc. »
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[1] Le coiffeur du village s’amuse parfois à vousoyer les enfants pour des raisons pernicieuses.
[2] Le coiffeur apprécie également de glisser ici et là des sous-entendus castrateurs pour des raisons tout autant pernicieuses.
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