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November 16 2011

16:34

Le sanglot du grand masturbateur

Qui se perd par hasard ou par vice sur l’un ou l’autre site pornographique découvre vite des invariants dans les descriptions du matériel excitatoire proposé. La plupart du temps, il s’agit d’une mise en exergue du plaisir féminin. Des variations sur la phrase type : « cette/ces fille(s) prend(nent) plaisir à faire ceci et/ou cela » − ce qui autorise un nombre de combinaisons impressionnant, et ouvre par là même un espace de liberté très propice à la créativité littéraire : dans pornographie, il y a graphie.

Servir authentiquement la science impose comme un impératif au chercheur consciencieux d’épouser au plus près l’objet étudié, au point de risquer de souiller son âme de façon indélébile et de perdre toute innocence dans un geste faustien, lorsqu’il s’attaque à des sujets ténébreux. Ne fuyant pas devant cet impérieux devoir, nous avons hélas ! dû pécher en pêchant [1] quelques exemples pour illustrer notre propos.

Lecteur, si tu es toujours mineur, il est peut-être temps pour toi de détourner ton regard de cette page, et de ne découvrir la suite que lorsque tu auras soufflé le nombre suffisant de bougies − la tension provoquée par l’attente n’en procurera un plaisir que plus grand, et tu nous remercieras.

Quelques exemples, donc, de teasers :

« Idem pour une double vaginale, la garce ne recule devant rien, elle fait tout, elle aime la bite, et avoir les trous bien dilatés, c’est son plus grand kiffe ! »

« La salope prend son pied avec la double pénétration ! Son trou de balle est bien dilaté et les gars défilent dans son anus chacun leur tour afin de rassasier cette pétasse. »

« La garce aime tellement la bite, qu’une seule ne lui suffit plus ! »

« Son rodéo est formidable et elle prend vraiment son pied ! La pétasse en prend plein la chatte et crie de joie ! »

« Que ce soit dans la bouche ou dans la chatte, la bite n’a plus de secrets pour elle ! Cette pétasse adore baiser, ça se voit ! »

« Deux chanceux débarquent pour rassasier cette cochonne, qui n’hésite pas à les sucer en profondeur ! Cette pipeuse affamée en prend plein la bouche pour son plus grand plaisir ! […] Une bite n’est plus suffisante pour cette garce et elle entame très rapidement la double pénétration ! Cette fille aime le hard, ça se voit ! »

« Gia n’a droit à aucun répit et goûte très vite au plaisir de la double pénétration ! Elle hurle de joie quand ses deux trous sont comblés ! »

En revanche, dans ces juteuses descriptions, jamais, ou rarement, il n’est question du plaisir masculin. Au mieux, on explique que la/les fille(s) fait(ont) ceci et/ou cela parce que cela va donner du plaisir à l’homme. Mais la référence au plaisir de l’homme est, la plupart du temps, muette, non dite.

Or, à l’évidence, la scène filmée est censée donner du plaisir à celui qui va la regarder, et qui est usuellement un homme : c’est une vérité statistique difficilement contestable que le porno mainstream s’adresse en grande majorité aux hommes. Le plaisir masculin devrait donc au contraire s’afficher très clairement. Au lieu de quoi les stigmates du plaisir sont presque invisibles sur l’homme : elles se limitent la plupart du temps aux dernières secondes consacrées à la décharge finale, lorsque l’étalon est à l’acmé de ce que lui permet son idiosyncrasie physiologique.

Du reste, on ne voit que très rarement l’homme en son entier. Dans le porno, l’homme n’est qu’une bitte : son corps en est réduit à son phallus. A contrario, le corps de la femme accède à une dignité plus grande : hors les plans gynécologiques, il arrive que l’on s’attarde sur elle en son entier. Preuve de cette disparité : dans ces films, hormis quelques vieilles gloires roccosiffrediennes, l’acteur reste la plupart du temps anonyme, alors que les actrices parviennent plus facilement à la renommée. L’homme n’est qu’un figurant, au mieux un second rôle, un faire-valoir, pendant que les projecteurs sont braquées sur la femme dont le plaisir tient le rôle principal.

Mais quel est en fait ce plaisir pris par ces femmes dans ces films que ces descriptions nous promettent ? Les actrices en manifestent tous les signes, notamment par ces cris effrayants à en rendre un ours timide, devant montrer, voire démontrer l’orgasme. Plaisir bien souvent simulé − et en ce sens, les pornostars méritent parfaitement le titre d’actrices −, qui donc est en grande partie artificiel. Le plaisir féminin est par conséquent bien un impératif : s’il ne résulte pas naturellement des acrobaties périlleuses, on le forcera à exister.

Pourquoi cette obsession du plaisir féminin manifesté ? Est-ce une façon pour l’homme de se rassurer en se disant que la femme prend du plaisir à l’exercice ? Est-ce parce que l’homme veut faire jouir plutôt que jouir ? Parce que pour lui, le jouir passe par un faire-jouir sur le mode de l’empathie : sentir comme si on était « à la place de » ?

Avant tout, il y a ceci : l’idée de la salope. Ces pornos mettent en scène la plupart du temps des rapports de domination par le jeu de situations humiliantes et dégradantes à l’endroit du « sexe faible » qui, pour le coup, l’est vraiment : voire par ailleurs le cas de l’ami Max Hardcore. Le spectateur homme qui éprouve du plaisir à contempler ce genre de spectacle, où la femme est viandifiée, répugnerait à coup sûr qu’on le traite lui-même de la sorte. Ce qui est en scène est donc une situation où l’on ne devrait pas prendre de plaisir, mais où, paradoxalement, la femme exhibée en est inondée, au point d’en déborder littéralement.

La thèse latente de tout cela ? Le rapport sexuel est dégradant ; il ne faut pas éprouver de plaisir durant l’acte sexuel ; l’homme n’en éprouve pas ; seule la femme peut et doit en éprouver ; celle qui en éprouve est une salope ; plus elle en éprouve et plus elle l’est.

Dans cet entêtement de l’homme à ne pas vouloir reconnaître qu’il a du plaisir durant l’acte, il y a donc comme un refus de la jouissance. Comme un fond de vieille culpabilité ; un vieux fond de culpabilité peut-être même chrétienne : c’est sale, il ne faut pas aimer cela, seule la femme aime, et elle doit pour cela être suppliciée pour ne pas être restée vierge. Conséquence de sa luxure, le supplice devient même cause de celle-ci, tant la femme est perverse. Le porno rend coupable la femme, coupable, à nouveau coupable après avoir croqué la pomme en ces temps ancestraux. Elle est une salope, elle ne veut que jouir ; parce qu’elle veut du plaisir, l’homme, finalement, cède. Si elle n’était pas une salope, jamais l’homme ne jouirait. Le scénario de tout ce type de de pornos (il faudrait évidemment nuancer) n’est ainsi rien d’autre que celui du péché originel.

Le porno se pensait l’apogée de la libération des mœurs : enfin le plaisir sexuel peut-il être filmé et la femme jouir sans entraves ! En fait, il n’est qu’une version sécularisée de la genèse, en ce qu’il met en scène un plaisir coupable dont il rejette la responsabilité sur Ève pendant qu’Adam fuit la sienne, sous le regard d’un spectateur en position de Dieu jugeur, qui inconsciemment sanglote d’éprouver tant de plaisir à regarder, avec sa main posée là où l’on devine.
_______________________
[1] L’accent circonflexe fait toute la différence entre le piscare et le peccare, que l’on confond parfois trop hasardeusement en raison de leur homophonie en langue française.


La pornographie ou l’épuisement du désir

Maria Michela Marzano-Parisoli. Hachette 2007, Broché, 294 pages, € 4,99

March 16 2010

10:53

Masturbation et contrôle social

Diogène le CyniqueDans Le sexe en solitaire : Contribution à l’Histoire culturelle de la sexualité, Thomas Laqueur se pose la question de la masturbation, et notamment celle-ci : pourquoi a-t-on considéré, à un moment donné, que ça rendait sourd ? Entendons : pourquoi a-t-on tout fait, à un moment historique bien précis, pour considérer la masturbation comme une déviance, comme un fléau, comme quelque chose immanquablement corrélé à la folie, à la maladie, voire à la délinquance ?

L’une des idées défendues pour rendre compte de cette obsession anti-masturbatrice, qui nait au XVIIIe siècle et s’épanouit au XIXe siècle, qui, entre autres, attachait les mains des enfants pour qu’ils ne puissent pas faire des choses trop honteuses la nuit, est que l’onanisme, en tant que plaisir solitaire, permet d’échapper au contrôle social.

Touche-toi, caresse-toi, et tu peux te donner du plaisir sans que personne ne le voit. Tu deviens autonome, auto-suffisant, indépendant quant à ta sexualité. Cela aurait déplu à une société qui au contraire cherchait à resserrer l’étau autour des subjectivités. À l’heure où les sociétés disciplinaires se convertissaient au panoptisme, la masturbation permettait aux individus de se soustraire au contrôle (en premier lieu visuel, mais aussi scientifique et éthique) de la sexualité : celle exercée par l’Église, par les médecins, par la société.

Ceinture anti-masturbationD’où l’invention de tout un tas de mythes pseudo-scientifiques pour dissuader les adolescent-e-s de glisser leurs mains dans leurs culottes : la surdité, l’hygiène, la perte de tonus, d’énergie (il y a un texte de Kant amusant et symptomatique à ce sujet). De mythes théologiques : que le petit Jésus te voit même quand personne ne te voit, et qu’il n’est pas du tout content lorsque tu utilises ta sainte semence pour autre chose que de te reproduire. De mythes éthico-politiquo-moraux : que c’est à la fois contre-nature et contre-culture. D’appareils contraignant mécaniquement les individus dans leur corps : attachement des mains, camisoles de force, ceintures de chasteté tant féminines que masculines, mais aussi excision et circoncision dans certains cas. De dispositifs détournant les individus de cette odieuse pratique en incitant à en pratiquer d’autres : dixit Pierre de Coubertin lui-même, le sport, solution à la branlette préférable à cette autre qu’est la guerre ; mais également peut-être la psychanalyse.

La masturbation empêcherait que la société puisse contrôler finement les individus, et, partant, c’est pourquoi il faudrait l’interdire. Dans tout masturbateur se cache un rebelle potentiel. Interrogeons-nous sur le sens contemporain du mot « branleur » : un branleur est quelqu’un qui ne fait rien, au mieux un oisif, un paresseux, un fainéant, au pire un déviant, un rebut de la société, quelqu’un empêchant les choses de fonctionner comme elles le devraient. En ce sens, les obsessions anti-masturbatrices participeraient à ces tactiques permettant de mettre les individus au travail. Voir par ailleurs : L’open space et le panoptique, le pouvoir et le travail, « Just do It! » Comment Nike a changé ma vie, Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Le télétravail, stade suprême du capitalisme.

Pourtant, et c’est-là mon problème avec le texte de Laqueur - mais sans doute devrais-je finir de le lire plutôt que de parler comme un cuistre, car peut-être anticipe-t-il cette objection -, plus je la considère, et plus j’ai le sentiment que la masturbation, si on l’autorise, si on la développe, si on l’organise, peut constituer au contraire un moyen de contrôle social très efficace.

Jean-Jacques RousseauLa masturbation permet en effet une sexualité intime, qui fait l’économie de l’intersubjectivité. « Plaisir artificiel », d’après Rousseau elle peut parfois être préférée à la sexualité « classique ». Plus besoin dès lors d’une organisation sociale de la sexualité. Toute cette population organisant la prostitution n’est par suite plus nécessaire : pourquoi des prostitué-e-s pour se soulager alors que l’on peut le faire soi-même ?

La prostitution se transforme alors en pornographie. Étymologiquement, « pornographie » signifie « écrit sur la prostitution » : il s’agit d’un dérivé, quelque chose qui permet d’en réaliser la fonction indirectement, de manière immatérielle. La plupart des avantages sans la plupart des inconvénients. Une forme modifiée : autant de différences entre la pornographie (contemporaine, qui revêt avant tout la forme du film, et plus celle de l’écrit, comme avec Sade ou Sacher Masoch) et la prostitution qu’entre le cinéma et le théâtre.

Adroitement conjointe à la pornographie, la masturbation conduit à une sexualité qui ne sort plus de chez elle, où la sexualité des individus n’est plus fixée ni au bordel, ni dans les camionnettes, ni dans les bois, ni dans le lit conjugal, mais chez eux. Avec l’Internet, il n’est même plus besoin d’aller au sex shop ou dans les raillons du fond cachés derrière les sombres rideaux des video clubs pour louer un DVD. Vous pouvez les télécharger d’un clic, et d’un autre clic vous faire livrer par pli discret en 48H vibromasseurs, poupées gonflables et autres sex toys.

Une sexualité ainsi organisée devrait aboutir à une baisse tendancielle des rapports sexuels intersubjectifs, tant choisis (dans un cadre légal : mariages, etc.) que subis (viols). Elle permet d’éviter le contact en chair et en os, comme dirait Husserl : l’intersubjectivité pourrait toujours exister, mais sans rapport charnel direct. Il y aurait toujours au moins une médiation : une webcam, un chat dans le cas de l’Internet.

Lorsque la masturbation est permise, en vidant le corps et l’esprit de ses humeurs, elle assagit l’individu. Trois voies, nous dit Coubertin, pour éviter la crise d’adolescence : l’amour, la guerre, le sport. Opter pour la solution de l’amour, mais un amour pornographique et masturbatoire, permet de vider les individus et ainsi de les tenir tranquilles avec un moindre coût social.

Un tel agencement de la sexualité paraît se développer aujourd’hui. Mais si autoriser la masturbation et la laisser s’organiser ainsi paraît si efficace, pourquoi fut-elle brimée, et n’est-ce qu’aujourd’hui qu’elle apparaît ? Pourquoi la société s’est-elle si longtemps interdit un tel mécanisme de contrôle ?

Simone VeilPeut-être parce que les objectifs étaient différents. L’interdiction de la masturbation au XVIIIe et XIXe siècle avait pour importante conséquence de ne produire une sexualité qui ne soit qu’intersubjective : viols, mais aussi mariages. Elle permettait ainsi une production de naissances, de population, nécessaire à une société qui avait besoin de main d’œuvre. Aujourd’hui, la production de naissance paraît être un objectif de deuxième ordre : en témoigne l’IVG et la contraception qui, tant bien que mal, s’est imposée comme une évidence.

À des objectifs différents, un positionnement sur la sexualité et la masturbation différent. Pro-masturbation et anti-masturbation correspondent à des arts de gouverner la sexualité différents. L’interdit correspond plus, globalement, à une anatomo-politique qui s’empare directement des corps pour les contraindre. L’autorisation, à une bio-politique qui n’agit non plus directement sur les corps pour gouverner les âmes, mais sur ce qu’ils consomment : nourriture, habitation, pornographie. Désormais, il semble qu’on n’agit plus sur la sexualité en attachant les mains des enfants et en enfermant les adultes dans des asiles, mais en organisant ce que les populations consomment.


Le sexe en solitaire

Pierre-Emmanuel Dauzat (Traduction). Gallimard 2005, Broché, 512 pages, € 28,40

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