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June 22 2011
La Fierté et le mérite moral. Où l’on tente une analyse d’inspiration gnourosienne
Le militant d’une minorité attaquant les préjugés et les mots sans s’occuper de trouver des excuses à ceux qui les ont employés (sans doute parce que son propos n’est pas de juger et condamner mais de constater que ce n’est pas cool), pourrait bien se fourvoyer. Tentons de soulever un mauvais aspect de sa démarche. Le militant est fier sans raison, comme le chauvin. Or le chauvinisme c’est pas bien (enfin y parait). Ainsi, la fierté non justifiée, c’est ça le mal1, un mal partagé par le minoritaire et le majoritaire. Pis, ça pourrait être à la base d’une fierté d’être normal, et donc d’une tendance à jeter l’opprobre sur ceux que l’on juge différents. Le moyen, même s’il paraît nécessaire, nuirait à la fin : déclarer sa fierté d’être X, c’est illogique, contradictoire, voire contre-productif.
Le militant qui s’occupe de revendiquer une fierté est alors avant tout un militant de la bêtise, un instrument du diable. Et, en considérant l’activiste comme la figure extrême du militant-fierté, on peut déclarer de manière paradigmatique que « il n’y a rien de plus con qu’un activiste gay »2. – Et Oscar de commenter : « C’est curieux, je sentais comme venir un léger glissement dans l’argumentation ! » (véridique, c’est du travail en amont toutes ces petites conneries que j’écris).
L’orgueil et les mérites
Là je lance mon cri de ralliement : « La fierté sans le mérite, c’est déjà de l’orgueil ».
On peut noter un côté chrétien, voire judéo-chrétien, et si ça se trouve bouddhiste, taoïste ou musulman – et peut-être même athée : l’orgueil
c’est pas bien.
Et la nécessité d’assimiler fierté et mérite, c’est au moins vieux comme Cicéron3, soit comme la philosophie latine (on pourrait remonter à Platon).
Par exemple au livre cinq des Tusculanes (XV, 43), Cicéron annonce que :
« tout ce qui est bon [ce qui est bien (à posséder ou à vivre)] comporte de la joie ; or tout ce qui comporte de la joie mérite qu’on s’en félicite et qu’on en soit fier ; mais ce qui est tel est aussi glorieux, c’est assurément digne d’éloge ; or ce qui est digne d’éloge est certainement aussi honnête ; par suite ce qui est bon est honnête » (p.128 chez Budée)
Ne nous trompons pas, car l’extrait choisi est ambigu.
Il ne s’agit pas de réduire la vertu aux biens et plaisirs, et justifier ainsi la possibilité d’être fier de X ou de Y pour peu qu’on prenne plaisir à l’être. Il s’agit tout au contraire de montrer que les biens sont du ressort unique de la vertu (ce qui permet d’être honnête). On a ici une sorte d’analyse (phénoménologique?) des passions déployée au profit d’une hiérarchie logico-morale : bon → joie → fierté → gloire → digne d’éloge → honnête [→ vertu]. On est fier des biens dont on jouit, mais c’est parce qu’ils comportent de la vertu. Transformé en principe moral : pour être fier il faut le mériter (faire preuve de vertu).
Le mérite, le mérite… ô lecteur assidu, cela devrait te rappeler ce billet d’Oscar où il présente la distinction entre mérite moral et mérite rétributif qu’il reprend à Yves Michaud. Petit résumé :
Un champion (d’athlétisme ou des mathématiques) peut n’être champion que grâce à ses facilités, il n’en demeure pas moins qu’il réalise une performance et qu’on lui accorde une récompense pour cette performance (salaire, éloges, diplômes) : c’est le mérite rétributif.
Un bonhomme arrive à marcher après des mois de rééducation alors même que les médecins n’osaient le prédire, si sportivement ça reste un naze, on lui attribue quand même un certain mérite lié à ses efforts : c’est le mérite moral.
Ces deux notions du mérite, si elles ne renvoient pas à la même réalité, peuvent toutefois être utilisées pour décrire un même objet : un champion qui a dû s’entrainer des heures durant peut combiner mérites rétributif et moral car il a sué et réussi une performance4. Mais dans bien des cas il semble que la part du mérite rétributif soit raison inverse de celle du mérite moral.
Et si le sage combine les deux mérites (c’est le top des hommes, mais il n’est pas facile de devenir sage), la figure du sage a pu laisser penser qu’au fond le seul mérite qui vaille est le mérite moral : Socrate n’acceptait pas de salaire. Lorsqu’on parle de mérite, on doit viser le mérite moral et se méfier du mérite rétributif.
L’activisme et les mérites
Ainsi la condamnation de la fierté revendiquée d’être X repose sur l’absence de mérite moral à être X. En effet, on n’a pas choisi d’être X, c’est pour cela qu’on n’a ni à en avoir honte, ni à en être fier. On a le droit d’être fier que si on a du mérite moral : voilà la base de la condamnation de l’activisme (jugé) outrancier.
Alors comment défendre cet activisme ?
- Dire qu’il y a un certain mérite moral à être X : la société condamne les gens qui sont X, et s’affirmer comme X malgré la société serait méritoire – non qu’on soit responsable d’être X, mais on l’est déjà de le revendiquer (je suis, noir, gay et juif allemand, et j’assume contre les quolibets). C’est cependant s’accorder du mérite moral pour quelque chose qu’on n’a pas choisi et presque condamner ceux qui ne font pas pareil (comme l’homo ou le noir refoulé). On a envie de rejeter l’argument.
- En jouant sur le mérite rétributif. En France on mange bien et on a écrit Cyrano de Bergerac, on a donc de quoi être fier d’être français. La fierté est alors une faible rétribution pour une performance qui si brillante qu’elle soit n’en est pas moins partagée par bon nombre de gens. Alors ceux qui ne sont pas assez rétribués en fierté (voire qu’on paye avec de la honte) organiseraient des marches pour être mieux lotis : que la société leur laisse un peu de fierté comme aux autres. Cependant cette fierté d’être X sembler n’être liée à aucune production ou réalisation particulière (ce qui n’est pas très mérite rétributif), à moins de renforcer la différence entre ceux qui sont X et ceux qui ne le sont pas. Mais il est difficile d’affirmer que la communauté gay a permis la production de grands artistes comme Oscar Wilde et les Sexy Sushi. En plus c’est quand même un peu communautariste, et être communautariste c’est pas bien (avec ce genre d’argument, je dois avouer qu’aujourd’hui je touche le fond de ma capacité d’analyse).
- Si y’en à d’autres je suis preneur.
En tout cas la fierté me semble être le péché du revendicatif comme l’orgueil est un péché capital. L’activisme est alors condamné par ce principe qui affirme que seul le mérite moral autorise vraiment à être fier. Corolaire : la fierté liée au mérite rétributif existe, qu’on apprécie ou non, mais elle ne peut servir de base à aucune revendication-déclaration de fierté.
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[1] De grands intellectuels se sont déjà intéressés à cette question.
[2] « Il n’y a rien de plus con qu’un militant pro-israelien ou qu’activiste gay » me glissa un jour un commentateur de Morbleu aux pseudos variables et souvent critique de nos billets. Je crois qu’il avait en tête une association dont la thématique est la révolte et la déconne (en anglais to act up). Ca se trouve on va le voir réagir (parce que là je le voue à la vindicte populaire et activiste… et je vous vends son adresse pour 60 euros).
[3] Je n’oserais croire qu’il y ait des lecteurs de Morbleu qui n’aient pas vu la série Rome et qui du coup ne sauraient pas que Cicéron était Romain et hors de la sphère judéo-chrétienne (même s’il y avait des Juifs à Rome, la preuve il y en a un dans la série.
[4] Comme François Pignon lorsqu’il se fait passer pour le Professeur Sorbier à la fin du Diner de cons.
June 19 2011
La revendication positive

« La fierté sans le mérite, c’est déjà de l’orgueil ».
Tel est le cri de ralliement que je propose – pourvu qu’on en parle.
Il faut râler contre les marches des fiertés. Ce ne sont pas des marches, mais les échoppes d’un marcher de l’exhibition. Chacun peut y trouver le produit X auquel il veut être assimilé et qui lui sert à s’exhiber. Tiens, un vendeur de choucroute et un autre d’humus. Cette année je serai fier d’être un juif allemand, l’inspiration vient en marchant.
On se retrouve alors avec cet étonnant spectacle de gens fiers, fiers de quelque chose qu’ils partagent sans partager d’autre action que de s’être réunis.
(1) Nous pensons tous que nous sommes X (que nous en soyons responsables importe peu)
(2) or nous avons bien fait attention de nous rassembler pour le constater,
(3) ainsi nous (pouvons déclarer que nous) sommes fiers d’être X.
Dès lors qu’on fait de X une qualité essentielle de sa personne et qu’un autre fait de même, naître sous X devient une fierté.
Mais que c’est incohérent ! Voilà pourquoi il faut râler.
Extrait de dialogue :
- Cependant Diogène, lorsque tu affirmes que les gens ont plaisir à s’exhiber et ne choisissent leur motif que dans un second temps, ne parles-tu pas avant ton tour ? Il est en effet fort possible qu’il ne choisissent pas le motif. Un homme qui fréquente assidûment le lit des hommes alors qu’il a les moyens de fréquenter ceux des courtisanes, par exemple, a-t-il vraiment choisi d’être désigné comme « homosexuel » ? Encore moins semble-t-il l’avoir fait pour s’exhiber.
- Tu as raison mon bon Cratyle, c’est même pour cela que les associations préfèrent le mot qu’elles ont choisi, à savoir « gay ».
C’est qu’ils sont rusés les Anciens (les gens de l’Antiquité)1. Les fiertés revendiquées suivent en fait bêtement la honte qu’on voulait infliger.
Il faut alors être fier pour montrer que le noir de la peau et les grosses lèvres rouges ne sont pas une honte pour l’intelligence, que le bon nègre n’est pas un imbécile un brin fainéant, voire que le bon nègre n’existe pas. Derrière un trait X se regroupent les victimes potentiels qui refusent de subir une honte pour laquelle elles n’ont rien fait, et qui revendiquent une fierté pour laquelle elles n’ont rien fait non plus – mais il faut bien le reconnaître, les autres n’avaient qu’à ne pas commencer.
C’est même l’occasion de préciser que le trait X qu’on associe à une honte n’est pas quelque chose qui existe dans la nature mais quelque chose qui n’existe d’abord que dans les yeux des jeteurs d’anathème. Ainsi changer le mot qu’on associe à ce qu’on croit un concept objectif X, c’est déjà changer la signification de ce concept. L’homosexuel tendait à être un déviant, le gay refuse cette tendance et s’affirme comme un membre à part entière de la société2.
L’exhibition et la proclamation d’une fierté ne sont alors que des réactions.
Mais tout de même ! L’origine n’explique pas tout. Et la loi du talion n’est pas une loi. Subir un mot et sa classification n’impose pas d’en infliger un autre (surtout un mot anglais, morbleu !). Il faudrait accepter le hasard d’un mot et se battre à partir de ce hasard : ne pas changer les mots, mais surtout ne pas lutter contre la honte en affirmant la fierté, se battre au niveau des idées sans passer par les mots et les passions, devenir un saint. Pour faire simple, il faudrait être moins militant et plus philosophe. Tout cela, un militant élevé à l’école foucaldienne et à la dénonciation du micro-fascisme ne peut pas le faire, et il a peut-être raison (je paye ici mon tribut à Oscar – mais c’est le minimum syndical, je ne m’embarrasse pas de travailler les subjectivités).
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[1] Ce n’est pas la première fois sur Morbleu (Mâtin ! Quel cahier de philologie) sur nous osons mettre en avant des textes antiques peu connus, allez donc voir par là
[2] Alors ceux qui lisent que le gay c’est celui qui est un membre à part entière de la société parce qu’il cesse de fréquenter le lit des hommes (il refuse sa déviance-tendance), ben c’est pas du tout l’idée. Du coup je vous propose un petit laïus qui n’est peut-être pas la vérité historique.
« Homosexuel », c’est un mot qui tend à faire croire qu’il existe des gens qu’on peut regrouper sous un concept objectif : un individu qui couche avec des gens du même sexe. Or certains parmi les gens qu’on classe comme homosexuels refusent de considérer un tel classement comme objectif, ils considèrent que ce classement n’est que le reflet d’une classification psychologico-social moralisante et conservatrice. Alors, pour bien marquer le fait que le mot « homosexuel » déguise un concept arbitraire en concept scientifique, et pour changer le sens du débat vers l’affirmation plutôt que vers la dénonciation d’une sexualité qui ne soit pas du tout du tout tournée vers la procréation, les tapettes les désignés choisissent un autre mot qui sert à désigner les mêmes gens mais de manière moins dogmatique et définitive, le mot « gay ».
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