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May 06 2010

13:38

Affaire de la courtisane et du Maure déguisé en femme

Alexandre VICes jours derniers fut arrêtée une courtisane, c’est-à-dire une honnête femme publique, nommée Corsetta, qui vivait dans l’intimité avec un Maure habillé en femme et avec lequel elle avait fait, je ne sais comment, connaissance. Tous deux furent promenés ensemble dans la Ville en signe de scandale. La femme portait une robe de velours noir traînant à terre et sans ceinture. Le Maure avait, comme à l’habitude, des vêtements de femme. Ses mains étaient fortement liées derrière son dos. Tous ses habits, y compris la chemise, étaient relevés jusqu’au nombril, de sorte que tout le monde pouvait voir ses testicules, autant dire ses organes sexuels, et avoir la preuve de la supercherie. Quand ils eurent fait le tour de la Ville, Corsetta fut relâchée. Mais le Maure fut jeté en prison et y resta jusqu’au samedi 7 de ce mois d’avril, quand on le fit sortir des prisons de la tour de Nona en compagnie de deux autres brigands.

Devant eux s’avançait un sbire monté sur un âne et portant attachés au bout d’un bâton les testicules coupés à un juif coupable de rapports charnels avec une chrétienne. Ils furent conduits a Campo de’ Friori. Là, les deux brigands furent pendus. Le Maure fut placé sur un tas de bois, attaché à la colonne de la potence et étranglé. Pour cela, on lui mit une corde au cou ; puis, avec un bâton placé derrière la colonne, on tordit fortement la corde. Après cela, on mit le feu au tas de bois, qui s’éteignit à cause de la pluie. Toutefois, ses jambes, se trouvant plus près du feu, furent brûlées.

Johannes Burckard, Dans le secret des Borgia. Journal du cérémoniaire du Vatican (1492-1503), pp. 252-253.

Johannes Burckard était le « maître de cérémonie » (un « MC ») du Vatican lors du règne du pape Alexandre VI, Rodrigo Borgia de 1492 à 1503. Son rôle était de veiller au bon respect des protocoles durant les différentes cérémonies orchestrées par et pour la papauté. Il consigna dans un journal, avec une très grande précision, certains détails du règne. Parfois avec une impressionnante minutie : on dispose dans certains cas d’un récit raconté presque minute par minute. Parfois de manière très vague, comme lorsqu’il s’absente de Rome pendant des mois pour aller percevoir les bénéfices des charges ecclésiastiques dont il dispose en Alsace.

Alexandre VI est considéré par beaucoup comme le pape le plus corrompu que la chrétienté ait jamais connu. Corrompu, et corrupteur, par l’argent tout d’abord. Stefano Infessura nous raconte, en prologue du journal de Burckard, comment, en 1492, il a acheté sa papauté et le vote de ses électeurs. Corrompu également du point de vue des mœurs ensuite. De nombreuses maîtresses, dont une régulière, Vannozza Cattanei, qui lui donnera quatre enfants, dont deux de ses plus fameux : César et Lucrèce. De cette famille, on a tout imaginé : que César et Lucrèce couchèrent ensemble, et même que Rodrigo en personne obtint les faveurs de sa fille.

Lucrèce BorgiaLes Borgia ont en effet nourri de nombreuses imaginations, de Victor Hugo et de sa pièce sur Lucrèce, à la bande dessinée de Jodorowsky (le réalisateur de The Holy Mountain) et de Manara (le dessinateur du Déclic). Le jeu vidéo Assassin’s Creed II imagine quant à lui Alexandre VI comme membre des Templiers, et Machiavel comme membre des Assassins. Le récit de Burckard se fait, lui, moins expansif, et peut-être plus objectif. Il n’en reste pas moins intéressant, et ce pas uniquement pour les quelques nuits orgiaques qui y sont parfaitement décrites.

Si l’on n’y découvre rien sur le Traité de Tordesillas de 1494 qui influencera profondément la géopolitique mondiale en partageant le monde entre Espagnols et Portugais à partir des îles Canaries (ce qui explique la présence portugaise au Brésil), on y trouve en revanche de nombreux détails sur la politique italienne du roi Charles VIII. On y apprend avec émerveillement que le pape songea un moment à former une alliance avec le Grand Turc contre la France - ce qui tendrait à prouver que l’islam et la chrétienté peuvent s’entendre, mais que les deux ont un problème avec la France.

L’affaire Savonarole y est aussi précisément narrée. À cet exalté qui se disait soi-disant en connexion permanente avec le ciel, Alexandre VI proposa qu’il donne une preuve claire de son élection divine par l’épreuve du feu, qui semblait apparemment d’une pratique assez courante. Une fois jeté dans le feu, le dernier mot de la survie n’en revenait qu’à Dieu. Pas si fou que ça, Savonarole refusa, en se justifiant par une habile et en même temps maladroite sophistique. Quant à ceux qui devaient accompagner Savonarole au bucher - car il fallait un candidat des deux camps pour que Dieu puisse trancher entre qui avait raison ou tort - acceptèrent toutefois d’y aller. Mais au dernier moment, ils refusèrent en recourant à un argument très spécieux. Les Florentins, qui s’étaient amassés pour l’événement, furent très déçus. Pour compenser, ils commirent une émeute. Et Savonarole finira tout de même sur le bucher.

Certains faits divers sont également précisément relatés, comme cette histoire à Rome début avril 1498 de cette courtisane et de ce Maure travesti. À l’époque, les femmes désirant quelque peu s’émanciper et se dispenser d’un mâle n’avaient que deux issues : soit rentrer dans les ordres, soit devenir courtisanes. Elles peuplaient alors les rues et les maisons, et leur existence était tolérée. Il n’en fut pas de même pour l’excentricité de ce Maure qui eut l’audace de s’habiller en femme : avec ça, on ne plaisantait pas. Tout comme il n’était pas admis qu’un juif ait des rapports (sexuels) avec une chrétienne : il y a des limites à l’œcuménisme. La société n’était pas encore prête pour ça - et elle ne l’était pas non plus pour les débauches d’Alexandre VI. Le bon Rodrigue n’est en effet pas étranger au fait que, une quinzaine d’années plus tard, un certain Luther, jugeant l’Église corrompue, placarde en Allemagne ses thèses et entreprenne de la réformer.


Dans le secret des Borgia, 1492-1503

Ivan Cloulas (Sous la direction de). Tallandier 2003, Broché, 518 pages, € 21,85


Borgia, Tome 1

Jean-Michel Boschet (Traduction). Drugstore 2008, Album, 54 pages, € 12,93


Borgia, Tome 2

Jean-Michel Boschet (Traduction). Drugstore 2008, Album, 54 pages, € 13,21


Borgia, Tome 3

Milo Manara (Illustrations). Drugstore 2008, Album, 48 pages, € 13,20

February 22 2010

09:22

L’open space et le panoptique, le pouvoir et le travail

L'open space m'a tuerVoici une petite compilation de deux commentaires donnés au sujet du problème de l’open space, et plus largement au problème de l’organisation du travail contemporaine, réagissant à La dictature de l’« ambiantal » chez Yves Michaud et à L’open space l’a tuer chez Sciigno.

L’open space constitue sans aucun doute un dispositif au sens où Agamben l’entendait, au même titre que le panoptique : quelque chose capable d’orienter les pratiques et comportements des individus, capable de façonner les subjectivités, de les produire. Cependant, il n’est pas sûr que la comparaison de l’open space avec le panoptique tienne jusqu’au bout au sens strict.

Le panoptique consiste dans un agencement architectural faisant que le surveillant peut tout voir sans être vu ; que le surveillé se sait vu sans savoir s’il est vu sur l’instant. Foucault insiste bien sur le fait que dans le panoptique et la société disciplinaire qui va avec, on met la lumière sur les surveillés ; alors que dans la société de souveraineté (pour reprendre la catégorisation de Deleuze) qui précédait, la lumière était mise sur la source de pouvoir (par ex. Louis XIV et sa cour fastueuse).

De ce point de vue, le panoptique est bien différent d’un open space. Dans ce dernier, en effet, les surveillés voient les autres surveillés, à la différence du panoptique. Parfois, ils peuvent même observer dans certains cas les surveillants (disons les dirigeants, la source - supposée - du pouvoir et de l’autorité), chose impossible avec le panoptique.

Gilles DeleuzeAinsi, le dispositif de l’open space n’est peut-être pas strictement réductible au panoptique. Il est bien plutôt différent, et peut-être lui succède-t-il, accompagnant une nouvelle forme d’organisation du travail, et peut-être même un autre modèle d’organisation sociale et politique. Pour reprendre Deleuze, on pourrait peut-être dire que le dispositif panoptique est à la société disciplinaire ce que l’open space est à la société de contrôle.

En disant cela, on ne cherche pas à couper les cheveux en quatre inutilement, mais à poser un enjeu plus large et important : notre société se construit-elle sur le même modèle (panoptique) que sur celui du XIXe siècle, ou bien sûr un autre (l’open space) ? y a-t-il rupture ou continuité entre hier et aujourd’hui quant au paradigme sur lequel se fonde la société ?

Par-delà la question du dispositif au sens d’Agamben, où un objet même très anodin peut cristalliser des relations de pouvoir, c’est la question de l’open space comme dispositif au sens où Foucault l’entendait qui est en jeu. Non plus une relation de pouvoir locale et circonscrite que certains pourraient peut-être éviter en y prenant garde, mais un paradigme global, une structure implicite qui nous détermine tous plus ou moins inconsciemment dans nos pensées et nos comportements, que nous le voulions ou non, auquel on ne peut pas échapper.

Il est évident que le panoptisme est capable de rendre compte de certains phénomènes contemporains, comme celui de la vidéo-surveillance (où, effectivement, on sait que l’on peut être vu par quelqu’un sans savoir nécessairement si on l’est ou pas), qui peut-être, selon certains, tend à se généraliser pour servir de modèle à la société entière. Mais peut-être y a-t-il d’autres tendances d’une nature quelque peu différente qui se dessinent et traversent la société ? Peut-être est-il nécessaire de les penser suivant autre chose pour compléter l’analyse ?

La façon d’agencer un lieu permet d’orienter les relations de pouvoir entre individus. La simple configuration de l’espace permet d’assujettir, de gouverner d’une certaine manière. Le panoptique et l’open space pourraient bien être deux modèles possibles.

  • Le panoptiqueLe panoptique : instaurer le sentiment que l’on est surveillé par quelqu’un sans savoir si on l’est vraiment, de sorte qu’on intériorise ce sentiment à chaque instant, peut-être même une fois que l’on se trouve hors d’un tel dispositif de contrôle.
  • L’open space : la surveillance de chacun par chacun (et non plus seulement des surveillés par le surveillant), parfois dans un relatif égalitarisme, puisque dans certains agencements, même les subordonnés peuvent jeter un œil sur ce que fait le contre-maître.

Cette oppression constante à l’œuvre dans l’open space conduit à des pratiques de résistance de la part des individus concernés. Beaucoup, quand on leur permet, ont les écouteurs du baladeur vissés sur les oreilles toute la journée pour recréer une intimité impossible. Beaucoup discutent avec leur collègue situé à quelques centimètres de lui par messagerie instantanée pour retrouver une certaine confidentialité. Beaucoup d’autres stratagèmes existent pour tenter d’échapper à le surveillance de chacun par chacun.

Les open spaces sont également généralement plus jolis que leur équivalents panoptiques, que les vieilles usines lugubres. Tout comme on accepte les écouteurs et la messagerie instantanée, on accepte que les gens les personnalisent, les décorent, les adaptent à leur goût, de telle sorte que l’on s’y sente chez soi.

L’esthétisation de ces lieux conduit alors à masquer les relations de pouvoir qui y sont contenues. Ce n’est plus un sentiment de subordination ou de domination, mais un sentiment esthétique qui nous est évoqué en premier lieu. On ne se dit plus « Quelle oppression ! » mais « Que c’est joli ! » Joli, car de la beauté en ces lieux, pour le dire avec Kant, on en trouvera pas puisqu’ici, il n’y a pas de finalité sans fin, la décoration cherchant à dissimuler : cette esthétisation n’est pas belle mais tout au plus agréable. Elle rend esthétiquement agréable le socialement et politiquement désagréable.

Dispositif anti-SDFC’est le même problème que dans la question de la prévention situationnelle, comme avec les dispositifs anti-SDF, où l’on enjolive ce qui est odieux afin que le sentiment d’indignation soit chassé par un sentiment esthétique. Cela conduit à ce que l’on accepte plus facilement l’inacceptable.

Par ailleurs, dans le cas de bureaux agencés de manière conviviale et accueillante, le sentiment esthétique permet, comme on l’a dit, de préparer à l’émergence et à l’installation du sentiment que l’on se sente comme chez soi au travail, voire que l’on s’y sente chez soi. Cette importante question engage le problème de la séparation vie publique/vie privée. La question de se sentir chez soi au travail, ou au travail chez soi, marque sans aucun doute un déplacement très important dans la conception contemporaine du travail et de son rapport avec le capitalisme.

Ce qu’il y a au fond de cette stratégie d’agencement des bureaux, c’est en effet de chercher à convaincre les gens que le travail est le lieux de l’accomplissement de soi, de la réalisation personnelle, et qu’il n’y a pas lieu de croire qu’ils sont différents au travail ou à l’extérieur, que la séparation vie publique/vie privée est chimérique, n’est pas réelle. Que c’est ici et maintenant, au travail, qu’on aura l’opportunité de s’accomplir, et non pas à l’extérieur ; que si l’on veut s’accomplir, ce sera donc en travaillant partout et toujours.

Martin LutherLa profession, c’est certes gagner de l’argent. Mais elle peut aussi se comprendre indépendamment de la question pécuniaire, en termes de profession de foi, de Beruf comme chez Luther. Si vous considérez votre métier comme une vocation, plus besoin de vous forcer manu militari pour que vous alliez à la mine ; vous y allez de bon cœur, car c’est votre vie, c’est votre vocation, et sans cela, vous vous ennuieriez, puisque vous n’avez pas d’autre but. Vous travaillez toujours et partout, car c’est ainsi que vous devenez vous-même. Le rêve du capitalisme qui obtient ainsi le maximum des individus sans avoir à les forcer, et sans même parfois les payer beaucoup, puisque certains payeraient presque pour travailler à certains postes (jeu vidéo, design, etc.). Une grande économie dans le fonctionnement de ce capitalisme, et donc un rendement accru : le coût de la dépense effectuée pour mettre au travail se réduit, puisqu’il n’y en a presque plus besoin.

En ce sens, pour le dire avec Foucault, cet ethos participe plus d’une bio-politique que d’une anatomo-politique. On ne contraint plus les hommes dans leur corps pour les gouverner, on ne les pousse plus à travailler par la coercition. Mais on les attire et tire vers le travail, on les y aspire en leur montrant que leur propre intérêt converge avec celui de l’entreprise. Que là où est l’intérêt de l’entreprise, le leur y est aussi, et vice versa. En ce sens, pour le dire comme Lénine, le télétravail (et des choses comme l’auto-entreprise : soi-même comme une entreprise) pourrait bien être le stade suprême du capitalisme, avec lequel il n’est même plus question de se sentir chez soi au travail, mas au travail chez soi. Auto-entrepreneur : être soi-même une entreprise : c’est donc que jamais on en sortira.

C’est tout le problème de l’esprit du capitalisme (voir à ce propos Le nouvel esprit du capitalisme de Boltanski et Chiapello, où l’on montre que les nouvelles méthodes de management élaborées durant les années 90 ouvrent la porte à un nouvel esprit bien différent des précédents), où la profession n’est plus considérée comme aliénation (Marx) mais comme émancipation (Weber), esprit particulièrement développé aux États-Unis (mais qui s’exporte et se diffuse sur d’autres terres peu à peu), où qu’il y ait peu de jours de vacances n’émeut personne, et où l’on mange les croissants (fournis par l’entreprise) le matin au bureau car on vit presque sur ce lieu.

Dans cette perspective, on pourrait dire que la machine à café et la traditionnelle pause (syndicale ou pas), bien loin d’être le lieu de la planque, de la fainéantise et des tire-au-flanc, constitue au contraire une sorte de soupape de décompression ayant pour conséquence que les individus ne se sentent plus au travail oppressés avec pour seule idée celle dans sortir, mais au contraire qu’ils se sentent à l’aise comme chez eux, que l’on ne leur veut pas de mal et que leur bien. Pour le dire avec Barthes, la machine à café participe ainsi de la stratégie de la vaccine : admettre l’existence d’un petit mal (un peu de stress à 10H et à 16H), offrir un petit remède (allouer une pause détente), ceci afin de laisser persévérer un mal beaucoup plus grand qui dérangera moins grâce à ce subterfuge - et grâce à tous les autres.


L’open-space m’a tuer

Alexandre Des Isnards. LGF 2009, Broché, 219 pages, € 5,44


Le Nouvel esprit du capitalisme

Luc Boltanski. Gallimard 1999, Broché, 843 pages, € 29,45

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