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December 29 2011
Kaysersberg, ou Ubu Empereur
Kaysersberg, Haut-Rhin, Alsace, France [1]. Ville connue pour être celle de certains de mes ancêtres. Ville vers laquelle je reviens telle une cigogne vers son nid chaque année, pour passer au moins les fêtes de fin d’année − et parfois celles de Pâques. Ville située dans la vallée de la Weiss, dernier rempart qui résiste encore et toujours à l’envahisseur welche lorain qui ne parle même pas alsacien, et qui donne à ses villes des noms presque compréhensibles pour le visiteur roman. Ville où est produit l’un des meilleurs riesling que je connaisse, dans les caves de Jean Dietrich − l’edelzwicker du même est aussi très bon [2]. Ville renommée pour son marché de Noël dont la magnificence est aussi incommensurable qu’un paradigme pour Thomas Kuhn, ainsi que pour son château médiéval surplombant la ville que l’on peut visiter gratuitement − pas comme la Tour Eiffel chez ces ingrats de Parisiens.
Kaysersberg. Étymologiquement, la « montagne de l’Empereur ». Tout cela parce que Rodolphe de Habsbourg, Empereur du Saint Empire romain germanique, décida au XIIIe siècle d’en faire une ville de l’Empire. Mais depuis 1995, c’est un autre Empereur qui règne là-bas : Henri Stoll, Monsieur le Maire de Kaysersberg, qui fut jadis − le monde est petit, surtout à Kaysersberg − camarade de ma maman à moi à l’école Jean Geiler.
Henri Stoll est également l’une des plus indiscutables curiosités que compte Kaysersberg. Écologiste, appartenant aux Verts, celui-ci s’est fait remarquer récemment pour s’être présenté aux élections primaires d’Europe Écologie – Les Verts, en terminant le premier tour à un honorable score de 5,02 %. Aux côtés d’Eva Joly, de Nicolas Hulot et de Stéphane Lhomme (déjà moins connu), il y avait en effet Henri Stoll, reconnaissable facilement grâce à la cravate en bois qu’il porte depuis quelques temps maintenant, et qui faisait presque davantage parler que lui-même.
Pourtant, il y aurait eu beaucoup à dire sur Henri Stoll, en dehors de sa cravate. Mon opinion est qu’il est à Kaysersberg ce que Georges Frêches a pu être à Montpellier et à la Septimanie. Sans aller jusqu’à dire qu’il est un autocrate absolutiste résistant à la manière d’un seigneur au pouvoir centralisateur pour mieux exercer pleinement le sien, disons qu’il n’hésite pas à user et abuser de celui-ci jusqu’à tant qu’il ne rencontre pas d’opposition, qu’elle vienne d’en haut, d’en bas, ou d’à côté. Et cela tombe bien, car de l’opposition à Kaysersberg, il n’y en a point ou peu, affaiblie voire détruite par des procédés d’une subtilité à en faire saliver Machiavel lui-même. En 2008, lors des dernières municipales, il n’y avait ainsi aucune liste face à lui, ce qui explique cette curiosité sociologique qu’une ville qui a voté à 68% pour Nicolas Sarkozy en 2007 propulse un tel individu à la tête de sa municipalité.
Car Henri Stoll est un forcené. J’entends, forcené dans ses engagements. Ainsi, lorsque José Bové fut condamné en 2003 pour fauchage d’OGM, Henri Stoll eut déjà son petit quart d’heure de gloire médiatique en allant s’enfermer deux heures par jour dans une cage, devant sa mairie, en signe de protestation. L’aventure dura deux mois, et l’homme s’en vante sur son site Internet.
D’aucuns, à Kaysersberg et même ailleurs, auraient souhaité qu’il y reste, dans cette cage. Mais le temps n’est plus à ces performances à la mode Louis XI. Henri Stoll sortit, et, en bon performer, s’essaya à d’autres expériences. Certains trouvèrent-ils choquant l’exposition du Château de Versailles mêlant l’esthétique classique du lieu avec l’art contemporain de Murakami ? Laissons-les apprécier cette banderole « Le nucléaire tue l’avenir » apposée en 2004 sur le château classé monument historique et érigé 800 ans plus tôt.
On aura compris à ces exemples qu’Henri Stoll est un écologiste convaincu. Or l’installation de ralentisseurs afin de limiter la circulation automobile dans Kaysersberg, qui figurent certainement parmi les plus hauts d’Europe (mais plus pour longtemps, car les châssis des voitures les rabotent peu à peu), Henri Stoll a évidemment nourri le projet d’installer nombre d’éoliennes dans la vallée, qui pourtant est bien moins venteuse que le sillon rhodanien. Mais, la faute à un oiseau dont l’espèce est protégée, il y a moratoire pour le moment.
Mais il n’y a pas que l’écologie qui passionne Henri Stoll. La politique évidemment [3], et surtout la géopolitique. Le conflit israélo-palestinien trouve ainsi dans Henri Stoll un allié de tous les combats. En compagnie d’Olivier Besancenot et d’autres très valeureux combattants de la liberté, Henri Stoll s’est ainsi embarqué en juillet dernier sur le « Dignité al-Karama [4] » en partance pour la Terre promise, pour libérer Gaza de l’odieux blocus palestinien. Las ! L’histoire se montre parfois injuste avec tous ces héros nés posthumes dont l’humanité ne sait pas assez ce qu’elle leur doit : Henri Stoll renonça pour cette fois à poursuivre la lutte, découragé par le manque d’empathie à l’égard de sa cause.
Alors, la Palestine abandonnée ? C’était mal connaître Henri Stoll. Il suffit d’un seul souffle pour attiser à nouveau les braises de l’indignation. Profitant du cadeau annuel que le Maire de Kaysersberg se doit d’envoyer à l’occasion de Noël à ses administrés les plus âgés, Henri Stoll prit le parti de commander quelques centaines de litres d’huile d’olive produite par les Palestiniens. Avec, en guise de carte de vœux, un tract dénonçant blocus, murs de la honte et indifférence de la communauté internationale [5]. Le tout, cela va de soi, sur l’argent du contribuable : il y a tout de même des causes d’intérêt général. Cette nuit de Noël 2011, il y eut sans doute une étoile plus brillante que les autres au dessus de la Judée, grâce à Henri Stoll.
Espérons que ce portrait ne dissuadent pas les futurs touristes de visiter Kaysersberg : la ville a besoin de tous ces chalands qui en font son charme autant que ses curiosités. Qu’ils se rassurent en dégustant une choucroute, tout en méditant sur le fait que cette ville ne fut pas que celle d’Henri Stoll, mais également celle de Roger Hassenforder et d’Albert Schweitzer, dont respectivement le bar et le musée se font face à face.
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[1] Depuis 1798, pour ceux qui en douteraient. Mais pas entre 1871 et 1919 (ce qui fait tout de même une paye), ni entre 1940 et 1944, périodes où elle fut rattachée aux différents Empires allemands, qui lui laissèrent une autonomie plus au moins grande en fonction du contexte.
[2] Moi-même en ramenait 48 bouteilles il y a peu − pas que pour moi, cela s’entend.
[3] Pour l’avoir rencontré en personne il y a un ou deux ans, il n’avait pas de mots assez durs contre Nicolas Sarkozy, alors que je n’étais qu’un simple quidam passant par là. Mais il est sans doute important de dire ces choses là aux gens qu’on ne connaît pas, et qui pourraient n’être que de simples touristes aspirant à la tranquillité.
[4] On ne sait pas si le bateau était éco-responsable, et on ne connaît pas non plus l’empreinte carbone laissée sur les mers par ce yacht de la liberté que l’on aurait plutôt dû nommer « Exodus 2011 ».
[5] Tract édité, je crois, par « l’Association France Palestine Solidarité », où il était même question, il me semble, d’une condamnation en règle du sionisme − mais c’est à vérifier.
July 19 2010
À tous nos morts
De passage à Paris dernièrement, je visitais mes amis vivants. J’en profitais également pour saluer nos morts qui reposent au Père-Lachaise et à Montparnasse, qui parfois nous entourent bien mieux que certains vivants. À ce propos, je suis toujours à la recherche de Lyotard et de Proudhon, que je n’ai pas trouvés. Fuiraient-ils ?
Au Père-Lachaise, j’étais tout d’abord heureux de tomber sur Auguste Comte, décrit ici comme « le fondateur de la religion de l’humanité. » Il parait que l’on vient du Brésil jusqu’ici : d’où pensez-vous que vient la devise écrite sur le drapeau ?
Alors que je cherchais vainement Jean-François Lyotard, je tombais sur cet autre héros postmoderne qu’était Jim Morrison. Pour lui aussi, paraît-il, on vient du Brésil.
Antoine Parmentier est enterré au milieu des patates. Il se murmure que certains lui en amènent depuis le Brésil.
La Fontaine et Molière se font face. On imagine les dialogues.
Marcel Proust a désormais l’éternité pour retrouver le reste du temps perdu.
Voici tout ce qu’il reste du libéralisme en France : un vestige. Celui de l’homme qui osa défier Kant au sujet du « prétendu droit de mentir par humanité. » Pour Benjamin Constant, la dénonciation n’était pas un devoir républicain.
Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ne pouvaient quant à eux pas être enterrés rive droite. Ils ne pouvaient être qu’à Montparnasse, à quelques arrêts de métro du « Café de Flore », où le prix du demi de bière est de 9 EUR en terrasse.
Pas très loin se trouve Charles Baudelaire. Très sobre, pour une fois.
Et à côté, après avoir considéré « les faits sociaux comme des choses», Émile Durkheim compte les cailloux, et les considère peut-être comme des faits sociaux.
Alexandre Alekhine continue-t-il de jouer aussi joliment sur cet autre marbre ?
Serge Gainsbourg, dont un square porte désormais son nom, est désormais « dans un grand trou où il n’entend plus parler de trous. »
Cesar est quant à lui toujours aussi impérial.
La tombe de Cioran m’a beaucoup déçue. Pour quelqu’un qui a passé sa vie à se plaindre d’être vivant, on s’attendait à autre chose. Au moins aurait-il pu avoir l’audace d’être enterré seul ! La vie et la mort des philosophes est souvent une étape incontournable pour juger de la valeur de leur philosophie.
Beckett, que Cioran admirait, ne fait guère mieux.
Ionesco, cet autre Roumain, ami de Cioran, fut quant à lui plus fantasque.
Toujours modeste, Raymond Aron se cache dans un coin parmi d’autres. Dans le cimetière, il est presque à l’exact opposé de là où se trouve Sartre : une grande rue les sépare. Mais ils sont tout de même dans le même cimetière. (Signalons au passage qu’il n’est pas mort du sida, contrairement à ce que prétend avec ténacité une certaine rumeur.)
Bientôt, promis, nous reviendrons de vacances avec des billets moins touristiques.
December 11 2009
Où l’on rencontre un témoin du 11 septembre
Il y a cinq ans, lors de mon précédent voyage, ground zero était visible depuis la rue. Il y avait une stèle commémorative devant laquelle les gens aimaient se photographier en faisant de grands sourires, sans éprouver le moindre sentiment d’indécence.
Aujourd’hui, c’est en chantier et l’on ne voit rien. Les gens vont photographier et sourire dans un local ouvert spécialement à côté, un mémorial où toute la tragédie est racontée, où certaines reliques sont exposées, où une maquette du futur de ground zero est exhibée fièrement en attendant que des tours s’élèvent à nouveau dans le ciel - ce qui n’est pas pour demain compte tenu du manque de crédits -, où des produits dérivés sont vendus - avec toutefois une mention assurant que tous les bénéfices sont versés à une fondation.
Une dame s’approche.
« Vous y étiez lorsque ça s’est produit ? Moi, je ne travaillais pas dans les tours, mais dans un bâtiment en face. Je travaillais dans le social, je m’occupais de working poors. C’est la première fois que je reviens ici depuis l’attentat.
Quelle horreur ! Lorsque l’on a vu le premier avion, on n’avait pas compris, on ne savait pas quoi faire. On regardait l’immeuble en flammes, on voyait les gens crier, mais les portables ne passaient pas.
Puis très vite, un autre avion. Il est indiqué ici qu’il est arrivé une demi-heure après, mais sur le coup, dans mon souvenir c’était immédiat. On criait alors : “On est attaqués ! On est attaqués !” On ne savait pas quoi faire.
On commençait à voir des gens sauter des plus hauts étages pour venir s’écraser par terre. On entendait le bruit des corps qui s’écrasaient.
On devait partir avant que les tours ne s’effondrent, mais il n’y avait plus de transports. L’ordre d’évacuer tout le sud de Manhattan avait été donné.
Il fallait partir à pied. Il y avait des milliers de gens qui marchaient dans les rues, qui couraient, qui pleuraient, qui hurlaient, pendant des kilomètres.
Puis un énorme bruit, une gigantesque explosion, un nuage de poussière sans fin, une obscurité totale, comme en pleine nuit. Tout le monde était gris, toussait.
J’ai marché ainsi jusqu’au upper est side où j’habitais alors. La dame qui était à côté de moi, son fils était dans la tour, et il est mort.
Et aujourd’hui, je me dis que nous sommes bien vulnérables, toujours. À la 42ème rue, il y a des millions de personnes chaque jour, ce serait si simple. Et dire qu’ils veulent faire en sorte que l’on puisse avoir du réseau pour les téléphones portables dans les métros, alors que c’est ce qui a permis de faire exploser des bombes ailleurs…
Moi je ne veux pas que l’on reconstruise des tours ici, je veux que cela reste ainsi, que l’on puisse se souvenir. Ou à la rigueur une petite esplanade comme celle-ci sur la maquette, mais pas quelque chose qui ne soit pas sobre.
Vous savez, tout le quartier a été soufflé par l’effondrement des tours, sauf cette petite église à côté, qui tient bon depuis des siècles. Je me dis que ce doit être un signe de Dieu. C’est peut-être fermé à cette heure, mais ça voudrait la peine que vous la visitiez.
En tout cas, j’ai été très heureuse de parler avec vous. »
December 01 2009
Où l’on découvre une croix gammée dans les toilettes du Radio City Music Hall
- Mais bordel, où étais-tu ? Viens voir ce que je voulais te montrer dans les toilettes, s’exclama un quadra américain. Regarde ! On dirait une croix gammée ! Cette grille d’aération des toilettes au plafond a été conçue en forme de croix gammée, avec les tubes comme ça, c’est vraiment dingue !
- C’est très surprenant ! rétorqua son ami. Ça mériterait une photo !
- On dirait un symbole nazi, observa un homme d’origine indo-pakistanaise assis dans un fauteuil à côté, qui n’avait pas compris tous les mots.
- Ouais ! Une photo ! Et demain dans les journaux, en première page : « SCANDALE À RADIO CITY MUSIC HALL ! » dit l’observateur qui avait fait la découverte, en plaisantant, car il avait bien conscience que cette ressemblance avec le svastika (à ne pas confondre avec hatikvah sous peine de graves problèmes) était bien entendu fortuite, et tenait plus dans le jeu de l’imagination de l’observateur que dans l’objet lui-même.
Attirés par le bruit, les gens commencèrent à s’amasser pour constater, d’un sourire. Puis, un homme accourut avec un appareil photo. Il cadra l’objet avec une grande émotion, avant de s’exclamer : « Oh ! Mais c’est tout ? » Et il repartit aussi vite qu’il était arrivé, laissant les quelques personnes à l’origine de l’attroupement entre elles. Silence. On se regarda dans les yeux, surpris par le comportement de l’homme-photographe.
- Il a été déçu ! s’esclaffa l’homme par qui le scandale était arrivé. « Surement encore un juif… » reprit-il, en nous regardant tous, interloqués par cette dernière remarque. Autre silence. « Un juif… comme moi ! » s’esclaffa-t-il à nouveau. Et il partit.
November 24 2009
Où l’on découvre dans le musée d’histoire naturelle des signes d’un dessein intelligent, ainsi que les chaînons manquants de l’évolution
Le musée d’histoire naturelle regorge de trésors. À une Amérique dont une partie est censée être fondamentaliste, évangéliste, créationniste, rétive à la science et à l’évolutionnisme, le AMNH expose des faits quant aux origines du cosmos, de la vie, de l’homme. Avec quelques ratés parfois, comme cette analogie pédagogique où la vielle thèse de l’intelligent design - chainon manquant entre la superstition et la raison - se glisse sournoisement (cf. photo), proposant les deux prémisses d’un syllogisme que le visiteur conclura de lui-même : il y a un architecte de l’univers. Cela ne doit très certainement choquer que très peu ce monde dans lequel les billets de banque partagent des symboles hérités de la franc-maçonnerie, sur lesquels on lit « In God We Trust. »
Tout comme personne ne s’interroge sur toutes ces pièces du musée exposant les cultures dites « primitives » ou « premières ». Les indiens, les africains, les musulmans sont situés entre des os de dinosaures, des minerais, des animaux empaillés et des baleines en plastique, non loin de Néandertaliens et d’Australopithèques reconstitués. Des européens, des occidentaux, ont en trouvera peu ici, hormis comme visiteurs ; l’homme blanc a un autre musée spécialement dédié, le Métropolitan - mais qui, il est vrai, accueille aussi les autres cultures ; celles-ci ont en fait un pied dans l’humanité et l’autre dans l’animalité, contrairement au blanc qui semble tout entier dans la culture/nurture.
Ce musée d’histoire naturelle rend hommage dès qu’il le peut à Théodore Roosevelt, à qui l’on doit, parait-il, l’appellation du Teddy Bear, mais aussi les Jeux Anthropologiques tenus en marge des Jeux Olympiques de Saint Louis de 1904 qui firent frémir le « colonial fanatique » Pierre de Coubertin lui-même, où l’on exhibait des indigènes et des cannibales dans leurs propres sports à eux. Toute une aile lui est dédiée, ainsi qu’une statue et un square, face à Central Park. - Mais il faut être exhaustif et rappeler, entre autres, qu’il sauva aussi en grande partie la démocratie américaine en fondant son parti progressiste et en réformant les modes de scrutins. Il est à l’image de cette Amérique : pluriel.
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