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January 19 2010
Le problème nudo-naturiste
Le fumeux débat actuel sur la burka, sur « faut-il l’interdire ou bien la permettre ? », cache derrière lui une ténébreuse question.
Les opposants à l’interdiction de la burka soutiennent qu’il est illégitime de pénaliser les tenues vestimentaires des individus, alors que le port de celles-ci n’a pas d’autre motif que la religion ou la tradition - ou quelque autre motif qui ne se discute pas : religion et tradition sont souvent des causes premières au-delà desquelles il est interdit, tabou de remonter dans l’argumentation, qu’il faut respecter, et pis c’est tout.
Interdire la burka, signe religieux, cela ne viserait à rien d’autre qu’à interdire l’expression de la religion qui cherche innocemment à se manifester par ces vêtements. Cela chercherait, sans le dire vraiment, à discriminer, à montrer du doigt, à jeter l’opprobre sur cette religion particulière qui est l’islam. Si ceux qui souhaitent interdire la burka voient dissimulés derrière elle l’islamisme, le totalitarisme, la tyrannie, ceux qui s’opposent à cette interdiction dénoncent au contraire derrière cette initiative politique répressive un racisme latent, une xénopobie sournoise, une arabophobie pernicieuse.
Les opposants à la burka, ceux qui souhaitent l’interdire, jugent quant à eux celle-ci obscène. Ob-scène : ce que l’on sort de la scène, ce qui ne doit pas être vu, et encore moins montré. Sur la scène publique de la république, il est jugé obscène, au sens propre, d’être couvert de la tête au pied. La burka est indécente : elle ne convient pas aux codes de la république, à la « bienséance », aux bons usages. Pourquoi ?
Argument républicano-féministe : est écrit, postulé sinon démontré, l’égalité de l’homme et de la femme, au moins en droit, sinon en fait ; la burka exhibe la femme comme être inférieur, d’où une incompatibilité quant aux valeurs.
Argument sécuritaire : il est nécessaire pour la république de pouvoir identifier les citoyens grâce aux traits de leur visage. Un citoyen est certes comme son voisin parce qu’il égal à celui-ci en droit, mais il est également différent de celui-ci en tant qu’il est un individu unique, une volonté particulière, un visage singulier. La burka crée une masse indifférenciée, sans identité particulière.
(Deux remarques en aparté quant à ce problème d’identification qui serait apparemment rendu impossible par la burka.
Premièrement, la reconnaissance des visages prend sa source, au niveau neurologique, dans la région fusiforme (FFA) ; il se trouve que cette zone cérébrale peut se spécialiser dans la reconnaissance de certaines formes ; pour nous, elle l’est pour les visages, et nous sommes capables d’en discerner des détails très subtils, capables de singulariser deux êtres même très similaires, comme deux jumeaux, même monozygotes ; on peut spécialiser cette zone, à condition de travail, vers la reconnaissance d’autres formes, au point que des subtilités indiscernables au premier coup d’œil deviennent avec de l’entraînement parfaitement manifestes et évidentes ; c’est ce que font les joueurs d’échecs, qui réfléchissent rarement lorsqu’ils jouent et ne font rien d’autre que reconnaître certaines formes (voir Susan Polgar), ou lorsque l’on demande à certains sujets de se spécialiser dans la reconnaissance de certaines formes (voir Isabel Gauthier).
Deuxièmement, quand bien même on refuserait d’admettre la possibilité de reconnaître les individus recouverts de burka par la simple adaptation progressive de la région fusiforme des cerveaux des observateurs, il serait parfaitement possible d’imaginer un dispositif d’identification se suppléant à la tâche humaine ; ainsi, on pourrait promulguer une loi obligeant les burka à être fabriquées avec un numéro unique, identifiable par un simple scanner, comme l’est un code-barres ; on pourrait ensuite très facilement recouper ce numéro via informatique au fichier de la sécurité sociale ou de la banque de la personne, ce qui permettrait à la burka, en somme, de faire office à la fois de carte Vitale et de carte bleue ; il est probable qu’un tel dispositif ne susciterait que l’enthousiasme, et que nombre de femmes, même non musulmanes, se précipiteraient pour obtenir au plus vite le dernier modèle de burka high tech, car des activités aussi essentielles que le shopping en deviendraient grandement facilitées.)
Problème féministe ou sécuritaire, reste que la question présupposée qui pose des difficultés est de déterminer s’il est légitime ou non d’interdire certaines tenues vestimentaires.
À ceci, on remarque que l’État ne se pose pas la question, et juge que oui. Rien ne l’effraye de légiférer depuis bien longtemps sur les codes vestimentaires des citoyens. Ainsi, il est une catégorie de personnes périodiquement inquiétée par les autorités au motif de leur accoutrement, précisément parce qu’il n’en ont pas : les nudistes. Cette fois-ci, la république ne les persécute non pas parce qu’ils sont trop couverts, mais parce qu’au contraire ils refusent de l’être. Toute personne décidant de déambuler dans les rues de son centre ville absolument nu en dehors d’un jour de Gay Pride ou de Techno Parade se trouverait immédiatement interpellée, placée en garde à vue, voire internée en unité psychiatrique. Croyez-moi, j’en ai fait la cruelle expérience.
Le nudiste est lui aussi obscène et indécent. Les arguments qu’on lui objecte alors pour se couvrir n’empruntent plus au féminisme ou à la sécurité, mais principalement à l’hygiénisme. Un zizi ou un sein d’humain tout propre sortant de la douche sera toujours jugé trop sale pour être admis dans la société des hommes.
Au prétexte que le nudisme ne se considère pas religion, on n’hésite pas à interdire cette pratique. Celle-ci ne saurait être le fait que de curieux déviants bien saugrenus, exhibitionnistes et pervers. Il n’y a qu’à voir l’effroi des gendarmes de Saint-Tropez, alors que la contagion nudiste reste pourtant circonscrite sur une seule plage.
Mais ce serait oublier les naturistes, qui eux entendent la nudité non pas comme fragmentaire, mais comme une pratique appartenant à une conception globale de ce qu’est la vie, à une philosophie, à une spiritualité. Retour à la nature, écologisme, sexualité libérée, hédonisme, décroissance, respect de l’autre indépendamment de son apparence corporelle, culte de la nature naturée et naturante.
Imposer à un naturiste de se couvrir est ainsi aussi tyrannique pour lui que d’imposer à une burkaïenne de se découvrir.
Légiférer sur la burka laisse ainsi présager d’un grave problème. Si on admet la liberté de la porter en pleine rue, on peut alors s’attendre à voir déferler aussitôt dans nos rues, nos écoles et nos métros des centaines, que dis-je ?, des milliers de naturistes entièrement nus, au motif qu’il est illégitime pour l’État de légiférer dans l’espace public en matière de tenues vestimentaires, a fortiori lorsque la décision de s’habiller de telle ou telle manière se fonde sur des motifs philosophico-religieux.
Croyez-moi, cela effrayera tout autant. Jean-François Copé s’inquiète de confier les enfants à la sortie des écoles à des personnes aussi dissimulées sous leurs voiles que Belféghor sous sa cape ; sans doute aura-t-il autant de réticence à les confier à un monsieur tout nu qui n’aurait même pas de feuille de vigne.
Si au contraire on l’interdit, que restera-t-il à nos burkaïennes et à nos naturistes ? Pour nos naturistes, cela changera peu : ils seront toujours marginalisés, persécutés, relégués à ne pouvoir pratiquer leur religion que dans la plus stricte intimité, à devoir se couvrir une fois hors de chez eux pour commander des merguez chez le boucher halal du coin ou chercher leurs enfants à l’école républicaine et laïque, quitte à ne se couvrir que du simple short et débardeur, et de marcher en tongs. Quand les naturistes radicaux voudraient quant à eux pratiquer leur religion intégralement en tout lieu et en tout temps, ils n’auraient plus qu’à émigrer dans des lieux plus cléments, plus ouverts, moins tyranniques, comme au légendaire Cap d’Agde.
Nos burkaïennes en seraient réduites au même régime. Couvertes chez elles si elles le souhaitent, elles devraient se découvrir si elles souhaitent sortir, quitte à conserver un petit voile. Lorsqu’elles souhaiteraient obéir à leurs commandements religieux de manière continue, il ne leur resterait plus, elles aussi, qu’à émigrer dans des pays plus ouverts, plus tolérants, plus libres, où l’on accepte que les femmes aient la liberté de déambuler couvertes intégralement : l’Arabie saoudite par exemple, le Cap d’Agde des burkaïennes.
December 07 2009
L’islam n’est pas violent, mais il peut le devenir
Attention lecteur. Aujourd’hui, on polémique. Ça va parler islam, politique, violence et banlieues. Un vrai morceau de rap, en somme.
Nul besoin d’être très avancé en herméneutique pour découvrir cette évidence : un texte est toujours ambigu. Plusieurs interprétations d’un même texte sont toujours possibles. Certaines significations d’un texte apparaissent être plus subjectives qu’objectives. Sur certaines questions, le sens réside plus dans l’esprit du lecteur que sur le papier.
C’est particulièrement le cas avec un texte religieux. Plus c’est ambigu, plus on glose. Car déjà lorsque c’est peu ambigu, il arrive qu’on glose. En philosophie par exemple, où le « vieux Kant », comme le surnommait Nietzsche, est considéré par certains comme cet esprit éclairé, Père du rationalisme moderne et des sociétés ouvertes, alors qu’au contraire un autre comme Onfray pourra dire qu’il est en fait la source théorique du IIIe Reich.
Avec quelque chose de moins ambigu encore que la philosophie, comme un texte à prétention scientifique, il reste encore possible de gloser. Les Éléments d’Euclide furent longtemps un texte que l’on pensait définitif et achevé. Cependant, un beau jour du XIXe siècle, on questionna l’axiome des parallèles pour tester sa solidité, avec les suites que l’on sait. On tira des interprétations opposées de ce manque de consistance : géométrie elliptique et géométrie hyperbolique.
Avec un texte religieux, dont la particularité est sans doute l’ambiguïté, mais aussi le fait qu’il s’applique à des matières non empiriques au sujet desquelles toute science est impossible, une multitude d’interprétations sont possibles.
C’est pourquoi caractériser la nature d’une religion par le simple texte n’a aucun sens, car le simple texte n’a aucun sens. Le simple texte n’a aucun sens, car c’est le lecteur qui lui donne un sens. Par suite, c’est le pratiquant qui donne un sens à la religion. Plus que le dogme religieux, c’est le rite religieux qu’il faut étudier. Non pas chercher à saisir une hypothétique essence d’une religion, mais le comment on la pratique, comment peut-on la pratiquer, comment est-il possible qu’on la pratique ainsi et pas autrement. (Appliquer une méthode nominaliste en quelque sorte, supposer au moins à titre d’hypothèse que les grands universaux - LA Religion, L’Islam, - que l’on pense exister n’existent pas, et comprendre au contraire comment ils se constituent en tant que pratiques parfois hétérogènes.)
Il n’y a donc pas d’islam en soi, de même qu’il n’y a rien dans cette religion qui soit irrémédiablement constitué, absolu, inchangé et immuable. Le fameux djihad par exemple signifiera pour certains la lutte à mort contre tous les infidèles, alors que pour d’autres il signifiera simplement une lutte intérieure purificatrice contre ses mauvais penchants. (À en croire une source fiable, les théologiens musulmans recenseraient classiquement 14 formes de djihad, pas moinsse.)
Un monde sépare ces deux interprétations : une totalitaire et une tolérante. Une interprétation sépare ces deux mondes : celui du totalitarisme et celui de la tolérance. (Ces derniers temps, j’essaie d’écrire comme Charles Péguy.) Ce qu’on observe, c’est que les mêmes éléments constitutifs d’une même religion peuvent se prêter à des interprétations opposées. L’islam peut être totalitaire. L’islam peut être tolérant.
Jusqu’ici lecteur, rien de neuf et de bien pertinent. Toi qui t’attendait à de la castagne, tu es peut-être déçu. Attends la suite qui est peut-être plus contestable.
Historiquement, il se trouve que les terres de l’islam furent grandement colonisées par l’envahisseur européen. Du Maghreb au Machrek, pas un centimètre que l’homme blanc n’ait pas foulé de ses gros pieds et souliers noirs (c’est de là que vient l’AOC « Pieds-Noirs ») afin tantôt d’asservir les sauvages (conception exploitatrice du colonialisme), tantôt de les éduquer (conception civilisatrice). L’islam, la religion de l’autre, devint par contrecoup la religion du « damné de la terre » (Franz Fanon). C’était la religion de l’oppressé. C’est devenu la religion des minorités, des marginalisés, des exploités.
L’islam permet une interprétation violente. On l’a vu. Ce sont les faits. L’islam peut être ainsi un bon moteur pour organiser la rébellion, la résistance, la révolution. Les exemples ne manquent pas. La révolution iranienne fut sans doute l’un de ces moments historiques où la religion permit non pas d’asservir politiquement l’homme, d’aliéner les classes populaires comme le voulait l’interprétation marxiste faisant d’elle l’opium du peuple aux mains des classes dominantes, mais au contraire de libérer politiquement (entendre simplement : bousculer, à tort ou à raison, l’ordre politique existant, chahuter les classes dominantes ; que la révolution iranienne fut souhaitable ou pas est une question ici périphérique).
Parce que l’islam permet une interprétation violente, il a permis que les minorités s’en servent comme moyen de résistance contre les classes dominantes.
Les cas des conversions sont intéressants. Il arrive que certaines personnes issues des minorités étrangères au monde de l’islam se tournent vers cette religion. Tout comme il arrive que certaines personnes étrangères aux minorités et étrangères au monde de l’islam se tournent vers cette religion, car en guerre contres cette société et ses classes dominantes.
Les black muslims, la Nation of Islam fut précisément une tentative d’organisation de l’islam à des fins nationalistes, politiques : celle des Afro-Américains qui entendaient parfois presque bouter les WASP hors d’Amérique. Malcolm X n’était pas musulman, et il rejoint cette organisation moins dans des fins spirituelles que politiques. Mohamed Ali n’était pas musulman, et il en fit de même.
Le terroriste d’extrême gauche Carlos n’était pas musulman. Il n’était pas non plus issu des minorités : il était fils d’un riche avocat. En guerre contre la domination, il se convertit. L’extrême gauche, puis l’islamisme. L’extrême gauche et l’islamisme, mais pour une seule fin : la lutte contre la domination politique.
Que nos délinquants soient parfois musulmans apparaît ainsi simplement circonstanciel. L’islam est compatible avec la violence, et l’islam est la religion associée aux minorités oppressées. Nos délinquants pourraient ne pas être musulmans, si la religion associée aux minorités oppressées était autre. Même : quelle religion ne pourrait pas ne pas être compatible avec la violence ? Ils existent même certains bouddhistes terroristes, comme il existe des kantiens nazis (ou des nazis kantiens ?).
Il y a des convergences et des oppositions binaires canoniques, mais celles-ci sont simplement circonstancielles. On parle parfois d’une alliance des totalitarismes rouge-vert-brun. Le communisme, l’islamisme (ou simplement l’islam pour certains), le fascisme. Tous ont pour particularité de vouloir renverser l’ordre établi. Tous ont des ennemis communs : l’ordre établi. Les Américains, les Juifs, les Sionistes. C’est pourquoi on trouve des gens d’extrême gauche antisémites, comme on trouve des musulmans antisémites. Que certains s’allient : voir le triumvirat Soral-Dieudonné-Le Pen. Mais ceci est simplement circonstanciel.
Dire que la violence est consubstantielle à l’islam est faux. On n’est pas violent parce que l’on est musulman. Mais on peut devenir musulman, adopter tous les signes apparents de l’islam parce que l’on est violent, que l’on veut se révolter. Et l’on peut être violent parce que l’on a le sentiment de faire partie d’une minorité oppressée, ou parce qu’en guerre contre l’ordre établi. À tort ou à raison.
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