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July 19 2010
À tous nos morts
De passage à Paris dernièrement, je visitais mes amis vivants. J’en profitais également pour saluer nos morts qui reposent au Père-Lachaise et à Montparnasse, qui parfois nous entourent bien mieux que certains vivants. À ce propos, je suis toujours à la recherche de Lyotard et de Proudhon, que je n’ai pas trouvés. Fuiraient-ils ?
Au Père-Lachaise, j’étais tout d’abord heureux de tomber sur Auguste Comte, décrit ici comme « le fondateur de la religion de l’humanité. » Il parait que l’on vient du Brésil jusqu’ici : d’où pensez-vous que vient la devise écrite sur le drapeau ?
Alors que je cherchais vainement Jean-François Lyotard, je tombais sur cet autre héros postmoderne qu’était Jim Morrison. Pour lui aussi, paraît-il, on vient du Brésil.
Antoine Parmentier est enterré au milieu des patates. Il se murmure que certains lui en amènent depuis le Brésil.
La Fontaine et Molière se font face. On imagine les dialogues.
Marcel Proust a désormais l’éternité pour retrouver le reste du temps perdu.
Voici tout ce qu’il reste du libéralisme en France : un vestige. Celui de l’homme qui osa défier Kant au sujet du « prétendu droit de mentir par humanité. » Pour Benjamin Constant, la dénonciation n’était pas un devoir républicain.
Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ne pouvaient quant à eux pas être enterrés rive droite. Ils ne pouvaient être qu’à Montparnasse, à quelques arrêts de métro du « Café de Flore », où le prix du demi de bière est de 9 EUR en terrasse.
Pas très loin se trouve Charles Baudelaire. Très sobre, pour une fois.
Et à côté, après avoir considéré « les faits sociaux comme des choses», Émile Durkheim compte les cailloux, et les considère peut-être comme des faits sociaux.
Alexandre Alekhine continue-t-il de jouer aussi joliment sur cet autre marbre ?
Serge Gainsbourg, dont un square porte désormais son nom, est désormais « dans un grand trou où il n’entend plus parler de trous. »
Cesar est quant à lui toujours aussi impérial.
La tombe de Cioran m’a beaucoup déçue. Pour quelqu’un qui a passé sa vie à se plaindre d’être vivant, on s’attendait à autre chose. Au moins aurait-il pu avoir l’audace d’être enterré seul ! La vie et la mort des philosophes est souvent une étape incontournable pour juger de la valeur de leur philosophie.
Beckett, que Cioran admirait, ne fait guère mieux.
Ionesco, cet autre Roumain, ami de Cioran, fut quant à lui plus fantasque.
Toujours modeste, Raymond Aron se cache dans un coin parmi d’autres. Dans le cimetière, il est presque à l’exact opposé de là où se trouve Sartre : une grande rue les sépare. Mais ils sont tout de même dans le même cimetière. (Signalons au passage qu’il n’est pas mort du sida, contrairement à ce que prétend avec ténacité une certaine rumeur.)
Bientôt, promis, nous reviendrons de vacances avec des billets moins touristiques.
February 12 2010
[www.endredi(t)] Retour sur l’affaire Bernard-Henri Lévy contre Jean-Baptiste Botul, un site de rencontres et Gainsbourg
Notre semaine fut principalement marquée par trois choses : l’affaire Bernard-Henri Lévy contre Jean-Baptiste Botul, un site de rencontres et Serge Gainsbourg.
Concernant le premier point, remarquons tout d’abord qu’il existe un site partisan de notre « nouveau philosophe », lequel est cependant désormais de moins en moins jeune : La Règle du jeu. En effet, comme on peut le découvrir en cherchant un peu, le directeur n’est nul autre que Bernard-Henri Lévy, et l’un des conseillers Jean-Paul Enthoven, entre autres père de son ex gendre. Dès lundi et le début de la polémique, on y retrouvait en avant première le « bloc notes » de BHL paraissant habituellement dans Le Point en fin de semaine, où il prenait le parti d’en rire, de reconnaître s’être fait piégé : Vive Jean-Baptiste Botul !
Puis, tout au long de la semaine, le site répertoria les différentes réactions de soutient à BHL : Jean Daniel soutient BHL, Christophe Barbier soutient BHL, Fernando Arrabal soutient BHL. Plus la réaction de BHL sur Europe 1, la longue hagiographie indigeste de Christine Angot et surtout la révélation, le scoop, le buzz : que Libération a fermé pas moins de trois forums (sûrement plutôt des sujets ?) sur cette affaire, soi disant parce que les commentaires n’étaient rien d’autre qu’insultants, voire antisémites. Oui. Etant fermés, on n’a malheureusement pas pu vérifier ce qu’il en était vraiment.
Concernant cette affaire, on ne trouvera sur ce site que des apologétiques. Ce qu’on ne peut évidemment pas lui reprocher. Il s’agit du site de l’auteur : si lui-même ne se défend pas, qui le fera ?
En revanche, on remarquera, et on saluera les modérateurs. Quoique tous les articles soient à sens unique, il arrive en effet que l’on trouve au détour d’un commentaire de lecteur des critiques parfois acerbes. Or, cela ne va pas de soi de les autoriser. L’équipe entourant Vincent Peillon censurait soigneusement tous les commentaires déposés sur le blog de l’intéressé pour ne laisser filtrer que ceux foncièrement positifs. Uniquement des dizaines de commentaires loueurs quant au lapin qu’il posa à Arlette Chabot, ce qui produisait l’effet d’une troublante et douteuse unanimité de l’opinion, que l’on ne trouve en général aussi univoque que dans les pays totalitaires.
On a déjà dit ailleurs ce que l’on pensait de cette affaire (celle de BHL, pas de Peillon). Errare humanum est, perseverare diabolicum : que BHL fut trompé par ce texte si bien fait n’est pas condamnable en soi ; ce qui l’est, c’est que tous les mécanismes sociaux prémunissant usuellement de telles erreurs furent mis en échec. La responsabilité est moins à imputer à BHL qu’à son fameux réseau - dont il est cependant en grande partie responsable - qui propagea cette formidable erreur sans la réfuter.
On y reviendra donc pas. Passons plutôt au second sujet qui nous intrigua cette semaine. Il s’agit du site de rencontres OkCupid. Celui-ci fut fondé par des mathématiciens/statisticiens sur un principe de questions/réponses à la conception desquelles les utilisateurs sont pleinement conviés. Ces questions sont d’une très grande diversité quant à l’objet. Elles peuvent porter aussi bien sur des questions sexuelles que sur des problèmes d’hygiène, de société, de politique. Le site se charge ensuite de mettre en relation les personnes ayant répondu aux mêmes questions et partageant le plus d’affinités.
L’essentiel n’est pas là. Il est dans ce que les concepteurs du site sont par suite capables grâce aux données entrées par les utilisateurs d’extrapoler sur le comportement des utilisateurs. Pas seulement quant à l’utilisation du site, pas non plus uniquement quant à leur habitudes amoureuses, mais sur l’ensemble des sujets auxquels chacun a répondu. Là où les instituts de sondage peinent à obtenir quelques milliers de personnes pour composer un échantillon, là où les sondeurs sont parfois amenés à payer les candidats pour qu’ils conçoivent de participer à une enquête, là où la patience des sondés est bien souvent mise en défaut, OkCupid parvient à fonder ses résultats sur des millions de réponses, à recruter des utilisateurs presque prêts à payer pour répondre, où ces derniers nourrissent un semblant d’addiction quant à ces questionnaires.
Ce site réalise le rêve du chef du service marketing, tout comme celui du sociologue. Disposer d’échantillons gigantesques sur les habitudes des individus, construire des profils types de différents sujets : analyse quantitative et qualitative. Il fallait avant contraindre et amadouer pour que les individus veuillent bien se prêter à ce type de recherches ; ils courent désormais volontiers vers ces programmes - quoique amadoué aussi par l’hypothétique âme sœur n’attendant que d’être trouvée.
Je n’épiloguerai pas de manière creuse sur le risque panoptiqual d’un tel dispositif où les individus construiraient peut-être aujourd’hui de bon cœur le savoir qui sera utilisé demain par le pouvoir pour mieux les contraindre. Je l’aurais fait il y a quelques mois ; mais j’ai muri - ou bien alors je suis devenu aveugle.
Je signalerai simplement quelques articles du blog où l’équipe de ce site donne certains résultats très intéressants, à la fois en ce qu’ils enseignent du comportement humain et de ce qu’ils laissent présager quant au futur profilage des individus permis par cette technologie ainsi que d’autres : How Your Race Affects The Messages You Get, How Races and Religions Match in Online Dating, Death, Freedom, and Cold Winters. Je ne pense pas que le site monnaye encore ce type de résultat. Ce serait cependant une voie possible quant au modèle économique qu’il pourrait emprunter plus tard, le service étant encore entièrement gratuit.
Bon week end et bonnes lectures à tous. Je vous laisse avec la Marseillaise de Gainsbourg, non pas celle en reggae, mais celle chantée a cappella face aux parachutistes. À ce propos, allez voir le film de Joann Sfar. Il est très bon.
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