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June 05 2011

14:18

Finkielkraut a aussi un cœur qui sait battre quand il le faut

D’aucuns en doutaient, mais Alain Finkielkraut a bien un cœur. De ses yeux, des larmes peuvent même jaillir, lorsque l’émotion est justifiée. Il n’est pas cet homme froid et rationnel que l’on aurait pu penser. En cet homme, il y a de l’homme.

Je me souviens très bien de cette rencontre qui a changé ma vie. C’était en juillet 1974. J’avais passé, deux ans avant, l’agrégation de Lettres Modernes. Je lisais déjà de la philosophie avec une déférence craintive (qui ne m’a toujours pas quitté) mais sans avoir été jamais ému aux larmes par aucun philosophe. J’étais donc dans une librairie du boulevard Saint-Michel à Paris, cherchant sans très bien savoir ce que je cherchais, misant sur une apparition pour décider de ma lecture de vacances. Tout d’un coup, mon regard a été arrêté par un beau et fort volume bleu nuit : Totalité et infini d’Emmanuel Lévinas. Je n’avais jamais étudié cet auteur alors confidentiel mais je connaissais l’existence des Lectures talmudiques. J’ai donc sorti Totalité et infini de son étagère, je l’ai feuilleté et j’ai vu qu’il était question du visage. Fasciné par cette épiphanie charnelle dans un discours spéculatif, j’ai acheté l’ouvrage et je l’ai lu, en trois jours, le cœur battant.

Alain Finkielkraut (avec Peter Sloterdijk), Les battements du monde, p. 25.

Kant fut tiré de son sommeil dogmatique par Hume, et interdit de promenade par Rousseau. Finkielkraut découvrit quant à lui grâce à Lévinas sa vocation philosophique. Merci Manu.


Les battements du monde

Alain Finkielkraut. Hachette 2005, Broché, 246 pages, € 7,22

Reposted by02mydafsoup-01 02mydafsoup-01

July 01 2010

17:22

La philosophie dans Google

Salma HayekUn jour que je cherchais des photos d’Hayek sur Google, j’eus la surprise de découvrir que celui-ci était d’une apparence fort féminine et appétissante, bien loin de l’austérité viennoise à moustache que j’imaginais. En fait, il s’agissait de Salma, et non de Friedrich.

Il ne s’agit là n’est que de l’une des mille surprises que Google est capable d’offrir au cyber-chercheur. D’autres existent. L’une des plus savoureuses est celle que réserve la fonction d’autocomplétion. Entrez un mot clef, et Google vous suggère d’affiner votre requête par d’autres termes, qui sans doute figurent au plus haut des palmarès des recherches les plus fréquentes. Cela informe beaucoup sur ce que cherchent les « googlenautes » :

sarkozy

On voit que les sujets qui intéressent à propos de notre président sont d’une importance toute critique, a fortiori si l’on précise davantage :

sarkozy-bourre

Google permet également de connaître le nombre de pages qui référencent un terme. Pour en revenir à Hayek, on constate ainsi, grâce à l’indispensable site GoogleFight, que Salma fait couler beaucoup, beaucoup plus d’encre que Friedrich, et que, par conséquent, il faut peut-être croire nos éditorialistes annonçant la mort de la fameuse idéologie-ultra-libérale, qui attire franchement moins qu’un décolleté - mais quel décolleté !

hayek

L’intérêt philosophique de tout cela ? Il est évident : découvrir le philosophe le plus populaire de la toile ! Ainsi, on découvre que Kant surpasse largement Hume, le Prussien se payant même le luxe de dépasser Salma Hayek :

kant

Seul le ciel des Idées de Platon paraît être en mesure de rivaliser avec les jugements synthétiques a priori de Kant - et encore, en ne les talonnant que très poussivement :

plato

C’est pourquoi il faut organiser des combats organisés. Ainsi, le rapport de force entre Heidegger et Hitler va évidemment en faveur du Führer. Mais sur le terrain proprement philosophique du nazisme, si l’on oppose le bon Martin Heidegger, recteur de l’académie de Fribourg pendant les années sombres, si zélé qu’il parvenait à effrayer les nazis eux-mêmes, au docteur en philosophie Joseph Goebbels devenu alors ministre de la propagande, force est de constater que l’ontologie suscite bien plus d’interrogations :

heidegger

Un autre outil merveilleux se nomme Google Trends. Il permet d’analyser les tendances (oui) quant aux termes que recherchent les internautes, en fonction du temps :

trend-hume

Ainsi, on voit que le succès de Kant est à nuancer. Alors que Hume est à peu près stable, ou en faible diminution depuis 2004, on constate en revanche que Kant est en crise depuis cette année qui marquait son apogée, sans doute liée à la célébration du bicentenaire de sa mort. Qui plus est, Kant est très cyclique. Il souffre davantage que Hume de la désertion d’Internet bien connue aux abords de l’été et de noël. Hume intéresse aussi bien à la plage qu’au moment de farcir la dinde.

Qu’en est-il de nos philosophes médiatiques ?

trend-bhl

On constate que Glucksmann s’éteint lentement, comme une vieille braise sous ses cendres. Finkielkraut quant à lui, malgré tous ses efforts, reste bien en dessous de BHL. Saluons toutefois sa belle performance de 2005, où ses propos sur l’équipe de France « black-black-black » constituent sur sa courbe un Everest bien plus haut que celui de l’affaire Botul pour BHL. C’est que Finkielkraut ne parvient à dépasser BHL que ponctuellement, comme par exemple récemment avec ses commentaires au sujet, une fois encore, de l’équipe de France. En dehors de ces quelques fois, BHL reste sans conteste le philosophe contemporain le plus frappé, le plus tapé - et cela peut-être pas uniquement sur Internet.


Google-moi

Barbara Cassin. Albin Michel 2007, Broché, 258 pages, € 15,90

June 24 2010

07:13

Finkielkraut, Glucksmann, Bruckner et BHL

BHL entartéIl est de bon ton de critiquer les intellectuels médiatiques, tels que Finkielkraut, Glucksmann, Bruckner ou BHL. La posture qu’ils investissent est souvent irritante. Donneurs de leçons pour la plupart, n’hésitant pas, tel Sartre à la sortie des usines Renault, à se tenir debout avec un porte-voix au sommet des Majuscules des Grands Concepts : La Loi, La Liberté, La Démocratie, Le Totalitarisme, Le Racisme, La Laïcité. À énoncer, du haut de leurs bidons, ce qu’est Le Bien, ce qu’est Le Mal, ce qu’est La Justice et L’Injustice. À bidonner sur ce qu’il faut faire et ne pas faire, mais s’accordant tous sur un point : qu’il faut les écouter, déguster le miel de chacune de leur parole en appréciant toute leur valeur gourouesque et évangélique.

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Posture irritante, qui justifie certainement à elle seule toutes les critiques - et qui même pourrait peut-être en dispenser, tant cette attitude paraît dans certains cas nuire complétement au propos énoncé, au point d’ouvrir les portes non pas de l’École d’Athènes, mais du Cirque de Rome.

Il reste évidemment nécessaire de critiquer ces intellectuels. Cependant, dans tous les arguments apportés à l’encontre de nos penseurs nationaux, télévisuels et désormais podcastables, il convient d’apporter quelques nuances. Il y a sans conteste du déchet toxique dans leurs flots de paroles et d’écrits. Toutefois, à l’heure du développement durable, il convient peut-être de ne pas tout jeter, mais au contraire de trier et de recycler.

Ainsi, premièrement, je pense qu’il ne faut pas faire de reductio ad beachelum. BHL est très contestable, tant sur la forme que sur le fond. Néanmoins, je pense que, pour se limiter aux noms figurants sur la couverture du livre de Daniel Salvatore Schiffer Critique de la déraison pure (que l’on me pardonnera - ou pas - de ne pas avoir encore lu), les démarches de Glucksmann, Bruckner et Finkielkraut ne sont en rien assimilables totalement à celle de Bernard-Henri Lévy. Critiquer simplement BHL en pensant faire couler les autres est un peu facile.

Deuxièmement, il est faux de dire que tous les grands intellectuels avaient unanimement dénoncé nos nouveaux philosophes. Ainsi, par exemple, Foucault avait apporté son soutient à Glucksmann, et Jean-François Revel avait salué la sortie de L’idéologie française de BHL.

Troisièmement, il est faux de dire que tout ce qu’ils disent est parfaitement contestable, sans valeur, inutile. Le nouveau désordre amoureux publié par Finkielkraut et Bruckner en 1979 fut un ouvrage qui eut un grand retentissement, notamment en Allemagne. Il continue d’être lu, et est toujours parfaitement pertinent en ce qu’il contient une critique de la normalisation, au point que l’on peut soupçonner Foucault de s’en être servi lors de ses cours au Collège de France et dans son Histoire de la sexualité.

De même, Au nom de l’autre de Finkielkraut fournit une réflexion très pertinente sur l’antisémitisme, et son Nous autres, modernes est un texte semblable à un manuel, qui est documenté, qui n’est pas bâclé, qui est travaillé et bien écrit, parfaitement utilisable pour qui souhaite s’introduire aux grandes problématiques de la modernité (même si son arrière plan peut être contestable). Il s’agit d’ailleurs de ses cours à polytechnique, ce qui prouve, contrairement à ce que certains affirment, que tous ces auteurs ne se reposent pas tous sur leur passé de normalien ou d’agrégé, se contentant, tels des rentiers, de récolter les fruits d’un dur labeur effectué seulement jadis en khâgne. Il me semble d’ailleurs que Bruckner n’a pas suivi ce parcours - à vérifier.

Je pense que ce qui gêne (et ce qui me gêne, comme, par exemple, avec le BHL témoin capital) avant tout chez ces personnes est la posture médiatique que chacun s’efforce de tenir. Chacun prétend se poser comme conscience de son temps, et éclairer le peuple de ces lumières, souvent en se trompant, puisqu’il est sans doute très difficile, que l’on soit brillant philosophe ou pas, de parvenir à s’élever au dessus de son époque pour la contempler objectivement. Mais en ce cas, ils ne sont pas plus (ni moins) condamnables qu’un Sartre stalinen et complaisant pendant l’occupation, qu’un Deleuze complaisant avec le terrorisme, ou qu’un Foucault opportuniste et girouette.

Ce qui gêne donc, ce sont ces bidons sur lesquels chacun se tient pour paraître plus grands que les autres, donnant l’illusion qu’ils voient plus loin et plus clairement que les autres. Puisse-t-on frapper sur ces bidons sans pour autant frapper sur l’homme qui se tient dessus !


Critique de la déraison pure

Daniel Salvatore Schiffer. Bourin Editeur 2010, Broché, 354 pages, € 16,94


Nous autres, modernes

Alain Finkielkraut. Editions Gallimard 2008, Poche, 338 pages, € 7,51


Nouveau désordre amoureux (le)

Pascal Bruckner. Seuil 1997, Poche, 316 pages, € 7,12

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