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March 23 2010
La structure foucaldienne
Foucault s’est toujours défendu d’être un structuraliste. Pour certaines raisons. L’une méthodologique : il fut un temps où il commençait à se méfier de ce qu’il nommait les « universaux », ces grandes idées (la Loi, la Démocratie, la Société, le Capitalisme, le Libéralisme), ces grands concepts, ces grandes choses par lesquelles se manifesteraient les Hommes et leur Histoire. Penser à partir de ces universaux conduit à hypostasier les notions auxquels ils font référence, à les croire comme existant de toute éternité. Penser l’histoire ainsi conduit à ce travers épistémologique que Popper nommerait l’historicisme : que l’histoire n’est que le lieu de l’accomplissement/réalisation de l’essence d’un concept. Au contraire, pour Foucault, il n’y a rien de général mais que du particulier. C’est le singulier qu’il convient de penser, en se méfiant des grandes idées.
Une autre raison est peut-être simplement marketing. À côté du marxisme, à côté de l’existentialisme (vieillissant), à côté du structuralisme, à côté également de l’historiographie de l’École des Annales, il fallait que Foucault puisse distinguer sa philosophie, montrer en quoi ces dernières étaient incomplètes et ce que la sienne permettait.
Reste que lorsque l’on étudie l’œuvre de Foucault, il n’est pas toujours très clair de discerner ce qui le sépare du structuralisme. Les notions d’épistémè ou de dispositif qu’il introduit présentent en effet certaines analogies avec le structuralisme : il s’agit de trouver dans l’étude de l’histoire, par la généalogie, par l’archéologie, par l’anatomie, la structure - Foucault n’emploie évidemment pas ce mot - implicite, inconsciente - il n’aime pas ce mot non plus, car il se défend aussi d’être un psychanalyste ou un phénoménologue -, qui pourrait relier entre eux des éléments d’une nature très hétérogène composant un moment - Foucault refuse de parler d’époque car il s’agirait là encore d’un universel - historique. Par ailleurs, quelques-uns des auteurs qu’il paraît révérer à une certaine époque sont, au moins en partie, liés au mouvement structuraliste. Non pas Lévi-Strauss, mais par exemple Dumezil ou Caillois.
Il est vrai que le choix de s’opposer au structuralisme n’est venu que relativement tard dans la vie intellectuelle de Foucault. À ses débuts, il ne paraît pas s’en préoccuper - comme l’idée de se défaire des universaux, puisque c’est précisément ce que Gouhier lui reproche dans sa thèse sur L’histoire de la folie. (http://anniceris.blogspot.com/2009/07/longevite-dune-imposture-michel.html)
Ainsi, dans l’un de ses premiers textes publié en 1961, « La folie n’existe que dans une société », il paraît bien parler d’une structure de l’exclusion, au sens du structuralisme (au moins au sens de celui de Dumezil). Il y a une structure de l’exclusion qui prend des formes différentes de par le temps : les lépreux, puis les fous, etc. C’est un peu comme le marxisme où la même structure de l’exploitation se retrouve en des temps historiques différents : serfs/seigneur, prolétaire/bourgeois, etc. Il existe des invariants transhistoriques.
En somme, dans les deux cas, celui de Foucault et de Marx, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Beaucoup plus tardivement, en 1979, dans les cours de Foucault sur la Naissance de la biopolitique, on trouvera une idée apparentée. Le libéralisme, y dit-il, transforme la raison d’état. Il en reprend les objectifs mais sous une autre forme, etc, etc. Il y a un invariant qui est conservé dans ces deux systèmes en apparence opposés que sont le libéralisme et la raison d’état.
Il est d’usage de qualifier Foucault de post-structuraliste. Mais il semble que malgré tous les efforts qu’il emploie pour se distinguer de certains courants philosophiques, il continue d’en user certaines méthodes - comme il use par endroit de grilles de lecture parfaitement marxistes.
February 22 2010
November 19 2009
Le tiers exclu (IV) : des dispositifs architecturaux anti-SDF
De plus en plus apparaissent dans les grandes villes des dispositifs très subtils destinés à prohiber aux SDF l’accès à certains lieux. Le fil barbelé interdit aux vaches d’aller plus loin, les filets posés sur les monuments défend au pigeons de les salir, de même que ces longs pics posés aux alentours des toits. À qui est imperméable au droit, à qui ne comprend pas les « no loitering, no trespassing », on agit avec des moyens physiques, matériels qui interdisent non plus juridiquement une chose, mais mécaniquement.
Les anti-sites : excroissances urbaines anti-SDF se multiplient à Paris (ou ailleurs), et repoussent les démunis vers des zones encore plus inhospitalières.
Cette violence ordonnée, indifférente aux souffrances d’autrui est une réponse silencieuse et paradoxale à l’ultime précarité, en n’améliorant que la qualité de vie des Parisiens dérangés par la misère de France.
En réalité, ces initiatives (collectives, privées, publiques), ne participent qu’à la dégradation des relations humaines, et au triomphe égoïste de l’individualisme.
Survival Group − Les Anti-sites : Archivage d’excroissances urbaines anti-SDF en France.
Le contact entre les agents de la société et les indésirables n’est plus direct - plus de police pour venir enlever ceux qui occupent illégitimement l’espace - mais indirect, par la médiation technique de ces dispositifs - impossible de se vautrer dans sa pisse en ce coin car des barres interdisent l’accès. Autant de murs que la normalité érige dans le dessein de se séparer des populations pathologiques - au même moment où elle célèbre la chute de certains autres.
Il ne s’agit pas là d’une stratégie clairement manifestée. Pas de loi, pas de politique publique, pas d’homme d’état pour nous imposer d’établir ces dispositifs. Mais des initiatives spontanées, dispersées, fragmentaires qui apparaissent çà et là, sans concertation, comme si c’était naturel. Un implicite qui s’installe comme une évidence non discutée - voire non dite et inconsciente -, recommandant de protéger les bâtiments des parias tout comme on les protège des moisissures.
Des initiatives certes éparses, mais derrières lesquelles se dessine donc une stratégie d’ensemble : celle de l’exclusion. Interdire l’accès à certaines cases de l’échiquier urbain en remplissant le vide de - et entre - ses cases ; exclure de cet échiquier, et donc du jeu, de la société. Détruire, enfermer, exiler : voilà trois tactiques possibles, selon Foucault, à la disposition des sociétés pour régler le problème des populations dont elles n’ont pas besoin. Ici, ni destruction, ni enfermement, ni exil, mais un mécanisme beaucoup plus subtil, qui ne passe plus par l’anatomo-politique à laquelle Foucault faisait référence - qui s’emparait directement des corps pour les contraindre - mais par la bio-politique - qui gouverne par une gestion très fine de la liberté.
Le biopouvoir ne force plus ni ne contraint directement les populations à partir ; il incite et invite simplement celles-ci à s’en aller d’elles-mêmes en rendant le seul espace qu’elles pourraient occuper inhospitalier. Parce que l’on ne peut plus s’asseoir ou se coucher, on décide soi-même, on délibère en toute autonomie, on choisit en toute liberté ce qui est le mieux pour soi : aller vivre à l’écart des gens ou dormir sur du barbelé ? L’art de gouverner du biopouvoir passe par la gestion des motifs qui fondent les choix des sujets. On ne force plus quelqu’un à quelque chose qu’il ne souhaiterait pas, mais on configure le réel de telle sorte que l’intérêt du sujet, que le meilleur choix possible, que la seule attitude rationnelle soit d’agir comme on l’entend. Le départ doit être volontaire.
Comme on voit, ces ouvrages n’interdisent pas la recherche de l’esthétique. Dissimulation derrière l’art de la vraie vocation de ces objets ? Selon Kant, la beauté a à être désintéressée, ce qui n’est manifestement pas ici le cas puisqu’il y a là une finalité avec fin. Ces œufs ne sont donc pas beaux, tout au plus agréables. Ils rendent agréable ce qui sert à chasser ces hommes infâmes - et qui ressort éclaboussé par sa raison d’être, tant parce que l’objet renvoie au SDF que parce qu’il donne mauvaise conscience à ceux qui l’utilisent en l’exposant trop explicitement.
Les pics et barres interrogent et renvoient en effet à leur pourquoi ; partant, s’ils chassent physiquement le SDF du lieu, ce dernier reste toutefois présent en tant que cause finale de l’objet ; le nettoyage, la pureté n’est pas parfaite ; il reste cette saleté persistante à éliminer du lieu. Cette cause finale - tant le SDF que le fait qu’on veuille le chasser - interroge : à droite, car il reste du SDF ; à gauche, car cela donne un sentiment de culpabilité.
L’œuf évite ces travers - au moins tente-t-il de les dissimuler - en faisant oublier sa raison d’être, en faisant passer inaperçu le combat latent qui présida à sa présence, en éliminant tout questionnement puisqu’il remplace celui-ci par une expérience esthétique. Sans doute arrive-t-il même à certains de disposer dans des lieux des objets de ce type dans une finalité purement esthétique, sans s’apercevoir que ces ouvrages d’art ne sont pas en fait des œuvres mais des outils. Une stratégie semblable à celle du cheval de Troie : déguiser en oeuvre d’art l’arme que l’on accepterait pas sans ça.
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