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January 31 2012

18:24

Petit plagiat dans La sociologie politique du sport de Jean-Marie Brohm

Depuis quelques temps, je suis devenu expert en détection de plagiat. Dans les copies des étudiants, celui-ci est relativement facile à détecter. De nombreux signes le font sentir, à commencer par l’orthographe : lorsque, sur plus d’une phrase, la syntaxe est valide, les participes passés correctement accordés, les conditionnels et les futurs distingués, cela est l’indice d’un potentiel recopiage, ou plus simplement d’un copié/collé d’une page trouvée sur Internet [1].

Mais il n’y a pas que les étudiants pour céder à cette tentation du patchwork. Récemment, de grands noms s’y sont essayés : Rama Yade, PPDA, Michel Houellebecq, Joseph Macé-Scaron − ne manque à cette liste que BHL, mais on ne peut pas non plus avoir tous les défauts.

La pratique est également très répandue dans le milieu universitaire, où, afin de remplir certains espaces, chercheurs et thésards oublient sans précaution de mettre les guillemets qui s’imposent, comme ce fut le cas dernièrement en sociologie. Sans doute se dit-on qu’une thèse a très peu de chances d’être vraiment lue et l’imposture détectée ?

Mais certaines sont lues. Comme par exemple, la Sociologie politique du sport de Jean-Marie Brohm, qui fut la thèse d’état qu’il soutenu en 1977, et qu’il publia en 1976, soit un an plus tôt : Brohm se vante de cette curiosité dans son avant-propos, la dépeignant comme un affront réussi fait aux institutions − tout comme le fait de participer au jury de soutenance qui avalisa comme thèse de sociologie le texte produit par l’astrologue Élizabeth Teissier.

Or, quelques pages du chapitre « Sport et société capitaliste industrielle : l’avènement du sport de compétition moderne » éveillèrent ma curiosité. Je ne sais comment, mais j’eus l’idée d’aller googler certaines phrases, qui me renvoyèrent vers d’autres textes que celui-ci.

C’est en Angleterre qu’il faut chercher l’origine du sport moderne. Dès le milieu du XVIIIe siècle apparaît le « patronised sport ». L’aristocratie encourage les jeux populaires, elle les provoque par des récompenses. Elle les pratique même pour son compte. Éventuellement le noble ne dédaigne pas se mêler aux jeux du peuple.

C’est quatre phrases furent picorées et mises bout à bout depuis le texte de Jacques Ulmann, De la gymnastique aux sports modernes, publié en 1965, soit bien avant la thèse de Brohm. La première phrase provient de la page 323, et les autres de la page 325. Sans malheureusement rendre à César ce qui lui appartient.

Dans ce contexte général, les courses de chevaux deviennent un phénomène de plus en plus important et fréquent. Elle ne cessent de gagner en popularité au cours du XVIIIe siècle. Les courses de chevaux contribuèrent également à susciter une recherche systématique du perfectionnement de l’entraînement. Enfin, c’est en 1731, à l’occasion d’une course de chevaux, que le chronographe est utilisé pour la première fois. […] On note ainsi, en 1787, une performance sur la distance d’un mile ; en 1791, une autre sur un quart de mile. Ces coureurs à pied sont généralement des professionnels. […] Mais la pratique du pari sportif ne régna pas seulement dans le domaine des courses en lesquelles elle trouvait l’image la plus nette d’une société qui commençait à prendre son allure concurrentielle : les Anglais parièrent aussi sur l’issue des combats de lutte, d’escrime et surtout de boxe.

Tout ceci fut à nouveau butiné ailleurs, cette fois-ci dans le texte de Michel Bouet, Signification du sport, publié en 1968, entre les pages 317 et 319. Sans guillemets, sans presque changer un mot, mais en supprimant des phrases : il s’agit de ce que l’on pourrait assimiler à de la contraction de texte, exercice que l’on donne parfois à faire aux élèves et étudiants. Et juste avant ce texte, Brohm fait des citations depuis l’ouvrage de Umminger, qui sont exactement les mêmes que fait Bouet page 316. Soit au total près de trois pages dont l’origine ne fait nul doute.

Cela est cocasse, car Jean-Marie Brohm n’a jamais eu de mots assez durs pour fustiger le sport et ses héros dopés. La triche ? La résultante des contradictions de la machinerie sportive, du capitalisme. Or, pour le coup, ni le capitalisme, ni le sport n’ont à voir dans ce plagiat, qui est du seul fait de ce trotskiste militant. Mais l’on dira certainement qu’ici, la fin justifie les moyens…

________________
[1] Remarquez que lorsque le texte provient de Wikipédia, ces signes ne suffisent plus, le texte source de la fameuse encyclopédie pouvant lui aussi vaciller dans sa composition, du fait de sa rédaction intersubjective au coup par coup, à la façon d’un cadavre exquis.


Sociologie politique du sport

Jean-Marie Brohm. Pu Nancy 1992, Broché, 399 pages, € 21,34

December 16 2011

16:45

Un conte de Noël avec un rappeur

Un jour de décembre où je jouais au travailleur pendulaire, je suis monté dans un train. J’avais choisi une voiture en suivant une jolie fille, mais dans cette voiture, pleine de monde réparti un siège sur deux, je n’ai pas vraiment réussi à choisir un siège. Je sais, j’aurais dû prendre celui à côté de la jolie fille. Je pourrais m’en sortir et faire court en disant qu’il était déjà pris. Mais ce ne serait pas la vérité. Les gens étaient exactement répartis un siège sur deux sur toute une voiture ; même la jolie fille. Telle était la situation. Et tant qu’à ennuyer tout le monde avec ma vie, autant que ça sonne vrai.

La vérité, donc, c’est que choisir un siège dans un wagon rempli tout pile un siège sur deux me laisse un tantinet perplexe (et avec des compartiments c’est encore pire!). Ça ressemble à du délit de faciès, ça revient à cliquer sur « next » dans Chatroulette. On se fait une idée du voisin ou de la voisine idéale, et tous ceux qui s’en éloignent sont écartés. Pourtant il y avait un moyen simple de ne pas se comporter en portier. Il fallait me porter directement vers l’objet de mon désir, sans me poser de question ; puis engager la conversation. Mais le courage m’a manqué, dans ce train rempli des autres et de leurs regards1. N’ayant pas la force du nietzschéen de base (un sacré veinard !), j’ai renoncé à jouer de mon humour et de mon charme. Il faut dire aussi que la jolie fille n’était pas nécessairement absolument jolie, mais déjà un prétexte pour choisir une voiture plutôt qu’une autre. A la vérité, je me rappelais d’elle tout en fuyant une rame pleine de compartiments.

Honoré Daumier, Intérieur d'un wagon de deuxiéme classe

Mon problème était alors le suivant : comment s’asseoir et choisir un voisin sans ne vexer personne ? Remarquons que c’était un faux problème, car il y a plein de gens qui apprécient d’avoir un maximum de place dans le train, et donc pas de voisin. Il y en a sans doute encore plus qui s’en foutent, et qui donc ne se vexent pas. Mais passons. Pour le résoudre, ce faux problème, j’ai mis ma raison en marche. Ou plutôt, j’ai mis ma raison au service de ma timidité. Car juger qu’il sert non pas ses sentiments mais cette passion misérable (celle-là ou une autre), c’est ce à quoi se condamne tout être raisonnable ; à moins de prétendre agir pour la morale elle-même, for the morale’s sake, mais alors personne ne le croit. Voilà comment, sous tes yeux ébahis, ô lecteur de Morbleu, un éminent membre de la gent raisonnable se retrouve à faire des concessions et à avouer avoir servi sa timidité, sa gêne ou je ne sais quoi. Soit. C’est ainsi, donc, que je me suis rationnellement décidé à ne pas me décider, à ne pas choisir ma place : j’ai pris la première place venue. Je l’ai d’autant plus prise que mon voisin était du genre dont on peut soupçonner que d’autres l’évitent à dessein : il était basané. Entendons-nous bien, ce fut un accident. J’ai choisi ma place avant mon voisin, et très vite. Je connais mes petites gênes, je fais tout ça rationnellement mais presque sans y penser ; j’écoutais alors Eddy Mitchell dans mes oreilles.

Dès que je cessais d’écouter ma musique pour ouvrir un livre, forcément de grande qualité, je me suis aperçu que je n’étais pas le seul mélomane de la banquette. Mon voisin faisait même figure de prosélyte, il écoutait sa musique avec un casque posé sur ses tempes (ou sur son cou). Que faire ? Devais-je lâchement renoncer à lui faire la leçon, ou devais-je m’imposer l’effort inutile et prétentieux de la lui faire ? Je crois que dans l’Abécédaire, Deleuze évoque la gêne face aux comportement grossiers : on n’a pas envie de perdre de l’énergie à les corriger, ce serait leur donner trop d’importance, mais on se retrouve quand même à les supporter et donc à les accepter. M’enfin Deleuze évoque plutôt une algarade dans un bistrot, alors que là j’étais parti pour me taper 30 minutes de rap ! M’enfin, c’était lui qui m’avait accueilli sur la banquette, et jusqu’à présent je n’avais rien dit. Je décidais de me mettre à lire. Mon voisin mit alors le casque sur ses oreilles, le son à fond, et la situation était changée : il se mit à chanter.

DialogueJe lui fis alors signe, pour qu’il comprenne qu’il faisait trop de bruit, que rapper en reprenant les fins de phrase d’un morceau relève beaucoup moins du plaisir personnel que de la nuisance. Alors il réagit, parlant fort comme s’il s’adressait à tout le wagon — il s’adressait à tout le wagon, qu’il prenait à témoin de la conversation, comme il se serait adressé à la société entière qui l’agressait à travers ma personne2, car je l’empêchais d’être bien :
« Commence pas à me dire que je gêne avec ma musique alors que j’ai un casque, sinon j’écoute sans le casque.
- Là t’écoutes pas, tu chantes.
- Mais c’est la vie ce que j’écoute, tu ferais mieux d’écouter les paroles »
Je renonçais à lire mon bouquin et entamais la conversation. C’est comme ça que j’ai parlé rap pendant une demi-heure, et ai appris quelques trucs de la bouche de ce trente-cinquenaire fan de rap.

Tout d’abord, une fois que je lui ai dit que Nirvana était sans doute ma chanson de rap préféré, il m’a dit que « Doc Gyneco » était davantage un surnom qu’un pseudonyme, et que le bonhomme était un chien (une chaudière au masculin). Ça je pouvais m’en douter. La grosse info était plutôt la suivante, grande découverte pour l’habitant de centre vile historique que je suis : le Doc, et ben il amenait les meufs dans les caves. Et là j’ai compris : si des tournantes ont lieu dans les caves, c’est aussi parce qu’on y trouve déjà les installations nécessaires. Bref, avec cette conversation je sortais un peu de chez moi.

Il m’a ensuite parlé de Kery James, « Quand je rencontre une fille, je lui donne un CD, et je lui dis : Tu peux l’écouter, c’est ma vie ». Je pense qu’il évoquait davantage la possibilité de le faire qu’une habitude. « Tout ce qu’il chante, je l’ai vécu, ou on me l’a fait ». Et Kery James de passer pour le rappeur qui rappe vrai, et refuse de jouer au gangsta. Je n’osais pas lui dire que je craignais que Kery James soit devenu complètement con en prison, et que c’était un donneur de leçon (faut écouter Banlieusards et pleurer), donc je lui ai dit une autre partie de mes pensées : au fond je n’avais pas beaucoup écouté Kery James, peut-être 2 heures (j’ai bêtement gonflé à 3 ou 4 pour paraître crédible). Il m’a rappelé que le brave Kery a quand même chanté avec le grand Charles (pas le grand très grand, mais celui qui vient d’Arménie). Et depuis une autorité m’ayant signalé que Kery James c’est pas mal, eh bien je vais y retourner, et voir si y’a pas quelque chose à écouter au-delà de la revendication et des petites leçons de morale. Et du coup je réécoute Banlieusards, et il n’est pas si mal ce morceau.

Vermeer, L'Atelier du peintre

Dans  A l’ombre du show-business, le brave Kery dit que « le rap est prolétaire », et donc revendicatif, mais que comme tout art, il « transcende les différences ». Pour parler comme NTM, on peut kiffer d’écouter leur « constat d’urgence », sans être directement concerné. Je pense que c’est effectivement le cas, que les bons rappeurs écrivent précisément ce qu’ils sentent, et qu’en étant précis dans ce qu’ils font, il délivrent quelque chose d’intime, et donc d’universel. C’est comme Les 3 Frères, ce film pue les années 90, mais c’est précisément pour ça que ce sera toujours un super film.
Cependant le rap, ce n’est pas seulement les artistes, c’est aussi ceux qui les écoutent, comme mon interlocuteur d’alors. Or, lui, semblait n’écouter les rappeurs que dans la mesure où ils lui rappelaient sa vie. Il écoutait Gynéco dans les années heureuses, et était condamné à écouter du rap hardcore dans ces amères années sarkozystes. J’essayais de lui dire que ce qu’il y a d’intéressant dans la musique c’est aussi de vivre des choses qu’on ne vit pas concrètement. Gary écrit dans La Nuit sera calme que ce qu’il ne peut pas vivre il l’écrit ; moi, ce que je ne peux pas vivre, je ne sais pas vraiment ce que c’est, du coup je le lis, le regarde ou l’écoute. J’aurais dû lui parler de Gary. J’essayais même de lui dire que l’artiste fait les choses un peu gratuitement, sans qu’on le lui demande (ça je le tiens de Didier Super, à 2:10), que c’est pour ça qu’il faut se méfier de ceux qui prennent une posture outrancière. Il m’a alors parlé d’un rappeur qui est un vrai gangster et met ses morceaux sur Youtube sans les vendre. J’ai répondu qu’il cherchait quand même le succès (comme le sophiste qui, selon Socrate dans La République VII, livre à la foule non pas des discours vrais, mais ceux qu’elle veut entendre). Il me semble ainsi que le rap est trop souvent commercial, c’est-à-dire déjà tourné vers le public et le succès d’estime, que ce soit sur Skyrock ou dans l’underground, et qu’il n’aide pas son public à se tourner vers autre chose que le rap. Mais il est fort possible qu’il ne soit pas le seul, et que je le vois parce que son public initial, je ne suis vraiment pas dedans.

Mais voilà le temps de la morale : il vaut mieux discuter un petit peu que faire la tête dans son coin, lancer la conversation plutôt que reprocher aux autres de faire coin-coin.

_____________________________
[1] Même si je sais qu’au fond tout le monde s’en fout, le risque de se taper l’affiche était vraiment très grand. En plus (et surtout), elle était assise au milieu de la voiture, où le siège qui est devant vous cesse de vous tourner le dos pour vous faire face, ce qui fait comme un petit salon. Pour m’asseoir à côté d’elle, il m’aurait fallu supporter un encombrant voisin ; une situation qu’on devine très inconfortable, même si on n’a pas lu Huit-Clos.
[2] Comme il aurait voulu le faire avec les contrôleurs qui, me dit-il à la sortie du train, l’avaient observé lui plus que les autres lors de leur passage dans les rangs (je ne saurais dire si c’était le cas, et dans quelle mesure ça pouvait être dû à son allure ou à sa musique).


Traité du gouvernement civil

John Locke. Flammarion 1999, Poche, 381 pages, € 7,00


La nuit sera calme

Romain Gary. Gallimard 1991, Poche, 313 pages, € 6,93


La République

Platon. Flammarion 2002, Poche, 801 pages, € 7,00


L’abécédaire de Gilles Deleuze – Coffret 3 DVD

Gilles Deleuze (Interprète principal). Editions Montparnasse 2004, DVD, € 33,55


Réel / A l’ombre du Show Business (Coffret 2 CD)

Kery James. Warner 2010, CD, € 12,43

14:52

BHL ou la présomption d’innocence

Il y a longtemps que nous n’avions pas parlé de Bernard-Henri Lévy, le plus grand philosophe contemporain. Mondialement connu, de Saint-Germain-des-Près aux plages libyennes, BHL n’hésite jamais à se mettre en danger pour défendre les causes qui lui sont chères. En 2009 lors du procès d’Oullins, on se souvient ainsi que BHL avait courageusement théorisé sur le principe de la présomption d’innocence, au risque de passer pour un sophiste : ce principe ne valait pas grand chose à ses yeux à la vue des circonstances d’alors. En 2011 lors de l’affaire DSK, autre son de cloche : ce même principe de la présomption d’innocence prend une tout autre valeur, au point que BHL prend à nouveau courageusement tous les risques pour le défendre, au risque de passer pour un sophiste.

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June 05 2011

14:18

Finkielkraut a aussi un cœur qui sait battre quand il le faut

D’aucuns en doutaient, mais Alain Finkielkraut a bien un cœur. De ses yeux, des larmes peuvent même jaillir, lorsque l’émotion est justifiée. Il n’est pas cet homme froid et rationnel que l’on aurait pu penser. En cet homme, il y a de l’homme.

Je me souviens très bien de cette rencontre qui a changé ma vie. C’était en juillet 1974. J’avais passé, deux ans avant, l’agrégation de Lettres Modernes. Je lisais déjà de la philosophie avec une déférence craintive (qui ne m’a toujours pas quitté) mais sans avoir été jamais ému aux larmes par aucun philosophe. J’étais donc dans une librairie du boulevard Saint-Michel à Paris, cherchant sans très bien savoir ce que je cherchais, misant sur une apparition pour décider de ma lecture de vacances. Tout d’un coup, mon regard a été arrêté par un beau et fort volume bleu nuit : Totalité et infini d’Emmanuel Lévinas. Je n’avais jamais étudié cet auteur alors confidentiel mais je connaissais l’existence des Lectures talmudiques. J’ai donc sorti Totalité et infini de son étagère, je l’ai feuilleté et j’ai vu qu’il était question du visage. Fasciné par cette épiphanie charnelle dans un discours spéculatif, j’ai acheté l’ouvrage et je l’ai lu, en trois jours, le cœur battant.

Alain Finkielkraut (avec Peter Sloterdijk), Les battements du monde, p. 25.

Kant fut tiré de son sommeil dogmatique par Hume, et interdit de promenade par Rousseau. Finkielkraut découvrit quant à lui grâce à Lévinas sa vocation philosophique. Merci Manu.


Les battements du monde

Alain Finkielkraut. Hachette 2005, Broché, 246 pages, € 7,22

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May 03 2011

10:59

Nom d’un Troll !

Qui traîne un peu sur Internet a forcément eu affaire à un troll. Peut-être a-t-il lui-même été un troll, quoiqu’involontairement — imaginez-vous un seul instant qu’un gentil rédacteur de Morbleu puisse troller par vice ? Car oui, il y a des trolls involontaires, des maladroits… comme il peut y en avoir des fous [1]. Sur Morbleu on a eu un fou, son tartinage le disputait à sa démence (des récitations de Nietzsche et des listes des méchants animateurs de la TV).

Troller c’est pas cool, comme on nous le dit sur ce blog écolo (où je déplore un oubli, mon remède préféré : la censure). Mais doit-on pour autant en déduire que tout comportement agressif, de mauvaise foi et ignorant est trolling ? Sans doute non, ce serait réduire le tout à la partie : tous les entêtés ne sont pas des trolls. Le troll a certaines particularités, il est par exemple susceptible de tout le temps changer d’avis, ou de ne jamais vraiment lire ce qu’on lui répond. Mais tout cela est bien vague, et c’est souvent un simple entêté qu’on risque de prendre pour un troll (et vice versa, et mélimélo). Faut-il alors veiller à se garder d’une telle reductio ad trollum ? Oh que non ! Prendre Untel pour un imbécile ou un fou, c’est une sacré récréation. La rhétorique ne doit pas vous priver des plaisirs de l’évidence. Mais prenez toutefois garde à rester bien élevé, et à adapter votre propos, à répondre ou non, si c’est opportun.
- Mais pourquoi répondre à un troll ? Ça n’est jamais vraiment opportun, de toute façon la cause est fichue, c’est un sale con.
- Tout simplement parce que ce « sale con », comme vous dites mon cher lecteur, peut à l’occasion livrer une thèse juste ou un argument intéressant. Je vous prie à l’avenir de modérer votre enthousiasme s’il doit vous faire dire de telles grossièretés. Vous vous tairez donc jusqu’à ce que j’ai fini d’écrire.

Ce n’est donc pas le troll que vous laissez s’épanouir, mais bien la discussion. Pourquoi ? Parce qu’il est fort possible que la mauvaise foi soit (malheureusement) un moteur essentiel de tout débat, et par extension de toute recherche. Je laisse maintenant la parole à un insulteur de premier ordre, dont le propos est si clair et intelligent que, contre l’usage morbleuesque, je vais le laisser conclure.

« Il est pourtant quelque chose qui peut être dit sur cette mauvaise foi, sur ce fait de persister à soutenir une thèse qui paraît fausse, même pour nous-mêmes : nous sommes souvent initialement convaincus de la validité de notre propos, mais les arguments de notre adversaire semblent les réfuter. Si nous abandonnons immédiatement notre position, nous pourrions nous rendre compte par la suite que finalement nous avions raison et que c’était la preuve de l’adversaire qui était fausse. L’argument qui nous aurait sauvé ne nous est pas venu sur le moment. C’est donc de là que découle cette maxime que d’attaquer un contre argument quand bien même celui-ci nous paraît criant de vérité, en espérant que celle-ci n’est que superficielle et qu’au cours du débat un autre argument nous viendra qui pourra endommager la thèse adverse ou confirmer la validité de la notre : nous sommes ainsi comme presque forcés à être de mauvaise foi, ou du moins fortement enclins à l’être. La faiblesse de l’intellect et la perversion de la volonté se soutiennent mutuellement. De là, ces joutes n’ont pas pour objectif la vérité mais une thèse, comme s’il s’agissait d’une bataille pro aris et focis poursuivie per fas et nefas [2]. Comme expliqué plus haut, il ne peut en être autrement ».
Schopenhauer, L’Art d’avoir toujours raison, Introduction

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[1] Il peut aussi y avoir des fous rires, comme celui qu’a encore Oscar quand il se remémore comment on sut remettre en place celui qui est depuis devenu son collaborateur le plus prolifique. Que les plus inquiets se rassurent, je laisse maintenant tranquilles les gens de chez Schizodoxe.
[2] La bataille pro aris et focis, pour défendre ses autels, est celle où on cherche à défendre son camp (sans doute qu’on le croit légitime). Combattre per fas et nefas, c’est combattre par tous les moyens (et il n’est alors plus vraiment question de légitimité), c’est là qu’on emploie la dialectique éristique, que Schopenhauer présente dans ce texte. Voilà comment je comprends les choses, si vous avez mieux, n’hésitez pas !


L’Art d’avoir toujours raison

Dominique Miermont (Traduction). Mille et une nuits 2003, Poche, € 2,00

March 07 2011

09:55

Marine Le Pen, présidente en 2012 : et alors quoi ?

On a appris ce week-end par un sondage que Marine Le Pen arriverait en tête au premier tour des élections présidentielles de 2012 avec 23% des suffrages, devant Nicolas Sarkozy et Martine Aubry, qui resteraient tous deux derrière à égalité de voix à 21%.

Les réactions face à ce sondage divergent :

  1. Certains jouent la carte de l’étonnement, et accusent la politique de l’actuel gouvernement d’être responsable de cette montée :
    1. Soit que cette politique « chasse sur les terres du FN » à coup de débats sur l’islam, sur l’identité nationale, sur la laïcité, à coup de réactions sécuritaires face aux faits divers et de nomination de ministres décomplexés quant à la question de l’immigration.
    2. Soit qu’au contraire cette politique ne tient pas ses promesses en tous ces points, et qu’en lieu et place du Le Pen soft qu’est Sarkozy, on préférera désormais l’original à la copie.
  2. D’autres ne voient en revanche là-dedans qu’une simple confirmation du mécontentement que l’on entend gronder dans la société, et qui ne fait que monter depuis des années.
  3. D’autres, enfin, nient la crédibilité du sondage, en disant qu’il a été fait de telle sorte que le journal commanditaire puisse faire sa « une » sur cette nouvelle, et vendre ainsi plus de papier.

En dehors de ces interprétations, faisons un petit essai de « catastrophisme éclairé », et prenons l’hypothèse au sérieux d’une Marine Le Pen présente au deuxième tour :

  1. Il est déjà hautement improbable que celle-ci puisse succéder au deuxième tour, que cela soit face à Nicolas Sarkozy ou Martine Aubry. Sans doute les reports de voix ne seraient pas les mêmes : dans une telle configuration, je soupçonne qu’il y aura plus de voix de gauche à se reporter sur Nicolas Sarkozy, que de droite sur Martine Aubry. Mais l’un ou l’autre de ces candidats sera certainement élu. Mais admettons que non, et que Marine Le Pen soit élue.
  2. Une fois au pouvoir, Marine Le Pen doit affronter une deuxième épreuve, qui est celle des élections législatives. Il sera alors encore plus hautement improbable que celle-ci trouve une assemblée nationale à sa main. Impossible même : sans aucun doute une poignée de députés parviendront à se faire élire, mais jamais il n’y aura une majorité de députés frontistes à l’Assemblée Nationale.
  3. Se formera alors très probablement un gouvernement de cohabitation, soit de gauche, soit de droite. Mon intuition est qu’il sera de gauche, car il y aura une contre-réaction lors de cette élection de tous les gens outrés par l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. Il va d’ailleurs sans dire que la rue aura été très agitée dans l’intervalle des quelques semaines séparant les élections.
  4. Marine Le Pen devra alors gouverner tant bien que mal avec ce dispositif. Ses pouvoirs seront on ne peut plus limités par cette cohabitation : on a vu ce qu’il en était par le passé. On a souvent reproché au système de la cohabitation d’être une monstruosité institutionnelle ; en l’occurrence, dans le cas présent, elle pourrait bien être ce qui rendra l’élection de Marine Le Pen totalement inefficace − mais pas anodine, car, comme on va le voir, on va patiner.
  5. Marine Le Pen n’aura dès lors qu’une petite marge de manœuvre. En premier lieu, elle pourra choisir de dissoudre l’Assemblée Nationale. Il lui faudra alors attendre le bon moment. Dans ce cas, tout dépendra du contexte. Soit les choses s’améliorent (que le gouvernement en soit responsable ou pas) et dans ce cas il est fort possible que la fièvre frontiste baisse, et que donc les choses tournent encore moins à son avantage à l’Assemblée ; soit elles se détériorent encore plus, et dans ce cas, les proportions de députés frontistes augmenteront sans doute. Mais là encore, il n’y en aura encore jamais assez pour qu’ils puissent être majoritaires. Aussi bien, on pourrait passer d’un gouvernement de gauche à un de droite, ou inversement.
  6. Mais elle pourrait aussi décider de nommer un premier Ministre frontiste, quand bien même l’Assemblée ne serait pas à sa main − et ce, dès même son élection. Mais alors comment un tel gouvernement pourrait-il gouverner sans l’aval de l’Assemblée ? Il y aura très probablement une sur-utilisation des dispositifs un peu autoritaires, tels que le fameux 49.3, dont on connait les limites. On aura manifestation sur manifestation, affrontements policiers, et etc. J’ignore quelle peut-être l’issue d’un tel scénario : à voir comment cela se passe dans les « pays nord-méditerranéens » (comme les désigne Claude Guéant, histoire de ne pas prononcer certains mots), on peut imaginer une situation sociale pas mal secouée − il n’y a qu’à voir cette année pour une simple histoire de retraites.
  7. Reste que, la constitution semblant rendre inefficace le pouvoir de Marine Le Pen, celle-ci cherchera sans aucun doute à la modifier. Cela se ferra très certainement à coup de referendum, car la modifier par le Congrès du Parlement n’offre une solution que très friable pour elle. Sans aucun doute seront nous alors submergés de referendum sur de nombreuses questions, jusqu’à ce que l’issue de l’un d’eux s’avère positive − car les gens résisteront aux différents referendum, simplement parce que son initiative vient de Marine Le Pen. Cependant, je pense qu’il y aura moins d’obstacles à ce que des gens même anti-frontistes puissent voter « oui » à l’un de ces referendum. En effet, il est des questions constitutionnelles qui transcendent les intérêts frontistes, comme par exemple celle portant sur le changement du mode de scrutin des législatives (et d’autres élections) pour la proportionnelle : voici qui intéresse tous les petits partis et qui effraye les gros. Une telle proposition, selon le contexte, pourrait sans doute être très facilement adoptée, car les intérêts des adversaires les plus féroces au Front convergent paradoxalement avec lui.
  8. On procéderait alors à de nouvelles élections législatives, qui déboucheraient sur une Assemblée beaucoup plus métissée, où il y aura beaucoup plus de frontistes, moins de socialistes et d’UMP, mais aussi beaucoup plus de députés de l’extrême gauche. Qui sait si Jean-Luc Mélanchon ne pourrait pas profiter de ce contexte politique pour encore monter ?
  9. Quel gouvernement pourrait alors se former ? Sans aucun doute un gouvernement frontiste aura plus de chances de faire voter ses lois. Un gouvernement de coalition un peu bariolé pourrait aussi se former, un peu à l’israélienne, mais je n’y crois pas du tout : au Front, on reste tout de même plus attaché à la « pureté » qu’au pragmatisme, et on ne cherchera pas à rassembler à l’État hébreux.
  10. Le temps que tout cela se passe, et les élections de 2017 seront déjà arrivées. Quelle en sera l’issue pour les frontistes ? De part l’instabilité politique qu’il y aura eu pendant un quinquennat, la politique exercée aura été inefficace : on aura perdu (encore) 5 ans. La situation pourrait alors bien être explosive. Soit les électeurs imputeront la responsabilité de cet échec aux forces d’oppositions au Front et pourraient bien persévérer ou même se renforcer dans leurs choix. Soit, au contraire, on jugera de l’inefficacité de porter des dirigeants frontistes au pouvoir, et on ne recommencera pas − j’imagine que c’est là l’issue la plus crédible. En fonction du contexte, on se portera alors soit à nouveau sur des partis classiques, soit au contraire vers d’autres populismes.
  11. On conservera cependant les réformes constitutionnelles que le Front aura fait passer − si toutefois il parvient à réussir cette entreprise. Comme dans L’Aventure c’est l’aventure, on s’écriera que « la Ve, c’est foutu ».

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L’aventure c’est l’aventure

Aldo Maccione (Interprète principal). Lancaster 1972, DVD, € 3,85

Reposted byjeaneric jeaneric

February 15 2011

20:18

De l’informatique à l’écriture, cherchez l’ennemi ! L’école et la nouvelle technologie

Dans le Canard Enchaîné du 2 février 2011, Jean-Luc Porquet [1] (p.6 « Copier/coller ») nous invite à nous précipiter sur le dernier numéro de la revue Notes et Morceaux choisis, Ecole, la servitude au programme. Il faudrait en particulier en lire le premier article, de Florent Gouget, professeur de français (« Florent Goujet (sic), enseignant en littérature » selon le Canard). L’auteur s’y intéresse à « L’école à l’époque de son reconditionnement technologique« . Faire basculer l’école dans le tout numérique : une bêtise, pis un crime.

Porquet nous présente quelques aspects de la critique de Gouget, l’ordinateur à l’école – la numérisation des cours : ouvre un marché (perpétuel) à l’industrie informatique, nuit à l’apprentissage et réduit le rôle de l’enseignant. Ce ne serait pas un progrès, mais un élan donné à la stagnation : tant qu’à ne rien apprendre, autant endormir les élèves devant des écrans (et des power point). Les emplois de demain ne demandent qu’une formation ridicule et une certaine adaptation aux nouvelles technologies, voilà ce à quoi l’école s’adapte. Voilà la bêtise. Porquet conclut en notant que, si l’on suit Gouget, les enseignants n’osent pas aller contre l’Histoire, alors qu’il le faudrait, pour « préserver les conditions de possibilité du développement de la conscience chez les nouvelles générations, en leur évitant d’être trop bien formées à la résignation ». Voilà le crime.

Cette technique nouvelle que fut l’écriture

Si vous voulez plus de précisions sur cet odieux brûlot anti-technologique (on est sur un blog ou pas !?) lisez-le donc, ou au moins l’article du Canard résumé ci-dessus. Concentrons-nous ici sur un aspect : cette nouvelle technologie qui gâte la qualité de l’apprentissage et réduit le rôle de l’enseignant, ça ne vous rappelle rien ? C’est pourtant vieux comme encore plus vieux qu’Hérode. Voyons ce que Platon fait dire à Socrate dans le Phèdre. Socrate rapporte « une tradition des anciens : les anciens connaissent la vérité ». Le dieu Theuth (Thôt) propose quelques inventions au dieu-roi Thamous (Amon), dont l’écriture.

« L’enseignement de l’écriture, ô roi, dit Theuth, accroîtra la science et la mémoire des Egyptiens ; car j’ai trouvé le remède de l’oubli et de l’ignorance ». Le roi répondit : « Ingénieux Theuth, tel est capable de créer les arts, tel autre de juger dans quelle mesure ils porteront tort ou profit à ceux qui doivent les mettre en usage : c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues bénévolement une efficacité contraire à ce dont elle est capable ; car elle produira l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire : confiants dans l’écriture, c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du dedans, du fond d’eux-mêmes qu’ils chercheront à susciter leurs souvenirs ; tu as trouvé le moyen, non pas de retenir, mais de renouveler le souvenir, et ce que tu vas procurer à tes disciples, c’est la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même ; car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et il ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savant sans l’être ». Phèdre, 274-275 (p.164-165 de ma traduction par E. Chambry chez GF), nous soulignons.

Ce texte est riche, voyons directement ce qui nous intéresse. Mais auparavant il faut noter l’importance du rôle de la mémoire chez Platon. La connaissance et la science sont le produit d’une opération que Platon (Socrate dans ses dialogues) appelle la réminiscence. La science consiste dans la mémoire (organisée) des Idées que l’âme a pu contempler avant son séjour sur Terre. Or ces Idées font l’objet d’une intuition – ce n’est qu’ensuite qu’on les associe à des mots, pour en parler aux autres. La principale difficulté dans l’acquisition de la science consiste donc dans l’intuition-accouchement par l’âme d’une Idée, dans ce premier souvenir d’une Idée, dans la réminiscence.

Celui qui acquiesce de la tête et répond « oui » croit qu’il a compris, mais n’a même pas fait l’effort de comprendre. Certes on ne se souvient pas facilement, mais lorsqu’on se trompe ou qu’on ne comprend pas, comme l’esclave du Ménon, on fait au moins l’effort. Avec l’écriture, on peut lire des mots et croire qu’on a des Idées, alors même qu’on ne les possède pas. L’écriture incite à la paresse, car la lecture n’est pas la mémoire. On ne possède pas le souvenir, il n’est que renouvelé par l’écriture, mais il n’est alors qu’un faux souvenir et un faux savoir.

Socrate soutient ainsi l’opinion de Thamous (et doit préciser à Phèdre, son interlocuteur, que même si ce n’est qu’un Egyptien, ce qui compte est que Thamous dit la vérité – Platon n’était pas xénophobe). L’écriture donne une impression de savoir, mais ne permet pas réellement le savoir. Quelque 2500 ans plus tard, Gouget nous rappelle que Internet et les connaissances numérisées ne sont pas du savoir.

Socrate le pédagogue

Socrate signale par la suite un autre inconvénient de l’écriture :

« C’est que l’écriture, Phèdre, a un grave inconvénient, tout comme la peinture. Les produits de la peinture sont comme s’ils étaient vivants ; mais pose-leur une question, ils gardent gravement le silence. Il en est de même des discours écrits. On pourrait croire qu’ils parlent en personnes intelligentes, mais demande-leur de t’expliquer ce qu’ils disent, il ne répondront qu’une chose, toujours la même. Une fois écrit, le discours roule partout et passe indifféremment dans les mains des connaisseurs et dans celles des profanes, et il ne sait pas distinguer à qui il faut, et à qui il ne faut pas parler. S’il se voit méprisé ou injurié injustement, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n’est pas capable de repousser une attaque et de se défendre lui-même ». Phèdre, 275-276 (p.166-167 traduction par E. Chambry)

Le discours n’est efficace que s’il est porté par un individu, qui saura l’adapter aux protestations et réticences d’attention de ses destinataires en chair et en os. Ce n’est pas parce qu’un cours de physique propose des animations en couleur (l’informatique mélange la peinture et de l’écriture) que c’est un bon cours de physique. La discussion scientifique est toujours pédagogie chez Socrate, la pédagogie a donc des leçons à en tirer. Gouget tire sans doute les siennes : le professeur doit certainement faire autre chose que lire des livres ou des écrans devant des élèves passifs. Il doit éveiller leurs âmes au discours vrai, à la véritable réflexion, y faire germer la véritable science.

« Mais il est, à mon avis, une manière bien plus belle encore de s’occuper de ces choses : c’est quand on a trouvé une âme qui s’y prête, d’y planter et d’y semer avec la science, selon les règles de la dialectique, des discours capables de se défendre eux-mêmes et aussi celui qui les a semés, et qui, au lieu de rester stériles, portent une semence qui donnera naissance en d’autres âmes à d’autres discours, lesquels assureront à la semence toujours renouvelée l’immortalité, et rendront ses dépositaires aussi heureux qu’on peut l’être sur terre » Phèdre, 276-277

Voilà donc la mission du professeur : il doit éduquer les âmes. Ne pas viser une telle éducation est une faute. Au XXIe siècle on peut ainsi regretter que l’Education nationale tende à se transformer en Lecture et Informatique nationale (où l’interactivité n’est qu’un déguisement de la lecture des discours morts), n’élevant pas les âmes et préparant à la servitude.

Certes le monde post-moderne nous apprend que la science ne fait pas la sagesse, mais gageons qu’on peut encore viser cette saine union en primaire, au collège, et même au lycée. Il faut donc souhaiter des professeurs qu’ils fassent plus que lire les cours et apprendre à utiliser le vérificateur d’orthographe (qui suffirait à garantir l’employabilité dans une société de commerce). Cependant, est-il nécessaire de condamner l’informatique ? Platon n’a pas condamné l’écriture : il a écrit (des dialogues) et crée l’Académie (c’est donc lui qui a inventé l’école ! Et non Charlemagne).

Le cas de l’informatique est certainement plus compliqué. Vous pourriez ainsi me voir tenté se suivre un peu Gouget : l’ordinateur va sans doute abêtir son élève, lui faire ruminer des discours sans âme. Mais peut-être peut-on rendre un cours plus intéressant avec des TBI (des tableaux blancs un peu magiques, et non des ordinateurs individuels) aux mains des (seuls) professeurs ? Les couleurs, les « mouvements » ou la multiplication des mots écrits, l’informatique pourrait offrir de multiples possibilités de présentation (en proposant des contenus multimodaux plus riches). Les enseignants pourraient ainsi affiner leur prise en compte des élèves et de leurs différentes dispositions à apprendre (il y aurait des gamins plus visuels, d’autres plus auditifs) — une difficulté quand on a devant soi une trentaine d’élèves aux dispositions variées.

Que la technique doit être politique

Mais l’avenir est ouvert. L’informatique reste un outil, qui pourrait servir (sans asservir). Et  là s’arrête notre exposé. Comme nous nous adressons non pas à des élèves mais à des lecteurs, suivons ce que peut dire Montesquieu :

« Je voudrais chercher, dans tous les gouvernements modérés que nous connaissons, quelle est la distribution des trois pouvoirs [exécutif, législatif et judiciaire] et calculer par-là les degrés de liberté dont chacun peut jouir. Mais il ne faut pas toujours tellement épuiser un sujet, qu’on ne laisse rien à faire au lecteur. Il ne s’agit pas de faire lire, mais de faire penser ». De l’esprit des lois, livre XI, chapitre XX « fin de ce livre »

Peut-être même Montesquieu aurait tenu un blog à côté de son activité d’écrivain et espéré des commentaires (oui, j’anachronise et démagogise). Enfin grosse différence entre Montesquieu et Luccio : je m’arrête ici parce que je touche à mes limites, et Charles-Louis n’en avait pas.

Montesquieu pense avoir adapté la technique à son usage. Peut-être les professeurs feront de même quand on leur imposera une technique. Peut-être Gouget parle-t-il lui aussi du mythe de Theuth, pour souligner, par exemple, l’importance du rôle de l’enseignant. Mais notons que la technique n’est pas le mal, le mal c’est mettre la technique au centre de l’apprentissage. Peut-être que Gouget nous répondrait que l’école en prend malheureusement le chemin. Nous pouvons enfin imaginer qu’il tient une position anti-informatique forte surtout pour infléchir la tendance trop informaticophile de l’Education Nationale (il proposerait publiquement un idéal régulateur concurrent en espérant en réalité que la troupe suive une voie moyenne).

Parions donc que Gouget se place au moins indirectement sous le patronage de ce mythe de Theuth. Rappelons-nous ce que note Thamous, « tel est capable de créer les arts, tel autre de juger dans quelle mesure ils porteront tort ou profit à ceux qui doivent les mettre en usage ». Pour Platon, celui qui maîtrise les techniques d’usage commande celui qui maîtrise les techniques de fabrication. Le pilote commande au constructeur naval, et l’homme politique à l’inventeur de l’écriture et aux professeurs. Sans doute Gouget veut s’opposer à la technique (et à ce que certains avancent comme le sens de l’Histoire) au nom et au moyen de la politique. Mais peut-être pas sur un plan platonicien (où le philosophe, plus que le Démocrate, s’occupe de la cité). Nous voilà arrivés au bout de ce billet presque aussi publicitaire qu’un billet gnourosien sur Yves Michaud.

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[1] N’étant pas un lecteur assidu du Canard, je ne connais pas vraiment l’auteur de cet article.


Notes et morceaux choisis n10

Collectif. Editions La Lenteur 2011, Broché, 139 pages, € 7,60


Phèdre

Jacques Derrida (Commentaires). Flammarion 2006, Poche, 418 pages, € 7,88


De l’esprit des lois, tome 1

Victor Goldschmidt (Préface). Flammarion 1993, Poche, 486 pages, € 6,00

January 04 2011

10:07

La cuisine moderne

« On ne saurait trop encourager les jeunes filles à pratiquer l’art gracieux de la cuisine.

De l’estomac satisfait dépend le bonheur en ménage. Une mauvaise cuisine, des digestions pénibles, en voilà bien assez pour amener la brouille et le divorce. Pour être une maîtresse de maison accomplie, il n’est pas obligatoire de passer sa vie devant ses fourneaux, mais une cuisinière à gages mettra d’autant plus d’amour propre à bien faire, qu’elle saura sa patronne experte en cuisine et capable d’apprécier le travail bien fait.

Comment ordonner un menu si l’on ne connaît pas la préparation des aliments ?

A notre époque, où les exigences de la vie moderne poussent la femme à des professions qui l’éloignent de son foyer, il faut plus que jamais développer chez la jeune fille l’amour de son intérieur.

L’homme est trop occupé au dehors, sa tête est prise par des préoccupations multiples, c’est à lui qu’incombent les charges de famille. Il est donc tout naturel que sa jeune femme, sa compagne prenne sa part des efforts nécessaires à un jeune ménage pour réussir dans la vie.

Une femme intelligente, ambitieuse, doit soigner son mari absolument comme un manager soigne le champion qui lui rapportera plus tard la forte somme.

Quand l’homme a bien travaillé, il faut qu’en rentrant chez lui il trouve un visage souriant, que dès l’ouverture de la porte, la bonne odeur du logis propre et la chaleur du nid lui montent au visage avec le parfum d’un plat préparé avec amour dans la cuisine. Rien que cette bouffée réconforte déjà. Les baisers de sa femme et de ses enfants font disparaître le souvenir de la boue de la rue, de la fatigue du jour, des soucis des affaires.

Le voici dans son vêtement d’intérieur, à table. La nappe blanche fait étinceler l’eau et le vin des carafes. Autour de la soupière fumante, les enfants sont assis, ils attendent que le père remplisse les assiettes.

Une nourriture saine, sans excès, mais préparé comme il convient, et voilà le travailleur réconforté. Il aime son chez lui, le café ne le tente pas, il est bien disposé à satisfaire les menus caprices de Madame, parfois un peu coûteux pour le budget du ménage… mais peut-on résister à une femme aussi accomplie ? Un estomac satisfait prédispose à l’indulgence et à la générosité.

[…]

A notre avis, ce qui différencie la cuisine française et constitue sa supériorité universelle, c’est qu’elle se contente de chercher à mettre en valeur la saveur propre de chaque aliment.

Certains pays font bouillir ou rôtir leurs viandes et les accompagnent de sauces toutes prêtes qui dénaturent le goût des mets. C’est agir en barbares.

La bonne cuisinière se contente de mettre juste ce qu’il faut d’assaisonnements, puis elle surveille amoureusement la cuisson.

[…]

Il faut aussi savoir ordonnancer un menu.

Laissons aux sots et aux vaniteux ces dîners interminables où défilent des plats sans nombre pour la grande consternation de nos estomacs.

Pour qu’un repas soit bon, il faut qu’il y ait peu de convives. Le bon Dieu lui-même en a ordonné ainsi en ne donnant que quatre membres à un poulet.

Le meilleurs repas se font pour quatre personnes, six à la rigueur. Au delà, c’est déjà trop.

Les plaisirs de la table sont des plaisirs intimes. Ils n’aiment pas le tapage ni la foule. Quelle grossière erreur aujourd’hui ! Comment croire à l’intelligence humaine quand on voit ces restaurants où l’on danse entre deux plats et aux sons d’un orchestre nègre bon à nous donner la colique ?

C’est un scandale. On comprend que des nègres qui dévorent un couscous ou des fragments de chair rôtis saupoudrés de la poussière du sol se consolent de cette maigre chère en dansant ; mais des êtres civilisés ! C’est à peine croyable. Un bon repas demande du recueillement et un échange de paroles spirituelles et gaies. »

La Cuisine Moderne Illustrée, rédigée par une réunion de professionnels, Librairie Aristide Quillet, 1948


la cuisine moderne

Reunion De Professionnels. Quillet, Relié, € 38,00

December 08 2010

22:39

Remerciements de Vincent Stasi

Nous vous avions parlé il y a maintenant un peu plus de deux ans de l’histoire de Vincent Stasi, cet ancien détenu ayant vécu l’inimaginable derrière les barreaux, et ayant eu le courage de dire ce que d’autres − l’administration pénitentiaire, mais pas seulement − taisaient. « Je voulais témoigner en sortant pour qu’on ne laisse plus faire ça », confessait alors Vincent au journal Libération.

Sa peine ? Plus que la détention − qu’elle fut méritée ou non n’est évidemment pas la question −, des atteintes intolérables réalisées par ses codétenus à son encontre, qui, si elles avaient eu lieu en n’importe quel autre endroit qu’en ces prisons qui pourtant prétendent être nécessaires à la réalisation du droit et de la justice, auraient entraîné − espérons-le − d’immanquables condamnations.

Son tort, sinon son crime ? Probablement nul autre que d’être homosexuel. D’être un « pédé ». D’être différent des autres.

Telle Ponce Pilate se lavant les mains, l’administration pénitentiaire laissait avec complaisance la barbarie des codétenus s’exprimer − quand celle-ci ne venait pas elle-même rajouter à son calvaire. Derrière les barreaux, malheureusement, il ne semble plus être question d’état de droit. Un détenu se voit nier toute dignité, toute humanité. Il n’existe plus en tant que citoyen.

Aujourd’hui, Vincent essaye de tourner la page et de se reconstruire. L’émotion que chacun a pu ressentir à la lecture de son récit, le soutient que chacun a pu lui manifester furent autant de gouttes d’eau qui permirent de lui remplir un océan d’espoir.

Dans un mot paru dans le numéro du jeudi 2 décembre 2010 de Libération, Vincent a tenu à remercier tout ceux qui ne lui furent pas insensibles. Nous tenons ici à relayer son intention. Parce que c’est le moins que l’on puisse faire pour lui. Parce que c’est également un devoir de permettre à ceux qui n’ont d’ordinaire pas la parole de parler eux-mêmes de ce qui les concerne. N’hésitez pas à en faire de même, pour « qu’on ne laisse plus faire ça ».

Vous êtes toujours très nombreux à me témoigner votre sympathie, ce dont je vous remercie. Néanmoins, si j’ai rebondi c’est grâce à l’élan de solidarité après l’article paru dans libé, je rajouterais « que personne n’a le monopole de la douleur et du deuil après un drame », remerciement tout particulier à Maîtres Geiger et Florand, à Oscar Gnouros « morbleu », la direction, le personnel de la Société Générale, notamment Sylvain Martinez.

Vincent Stasi


Surveiller et punir

FOUCAULT. Gallimard 1998, Poche, 360 pages, € 11,00

December 02 2010

15:39

Comment faire du pognon grâce à Internet et avec un peu de philosophie

Alors que Wikileaks fait actuellement trembler la géopolitique mondiale par la révélation de documents diplomatiques brûlant tombés sous la main de Julian Assange[1] on ne sait comment, Morbleu ! vous dévoile en exclusivité une conversation tenue entre deux des piliers [2] de sa rédaction qui fut interceptée par ses propres services, et qui fera à coup sûr autant trembler le monde que ce qui fait actuellement suer les ambassades.

Oscar – C’est impressionnant. Il semble qu’aujourd’hui, il faille faire du développement personnel pour faire de l’argent, si l’on en croit ce site. Pour la philosophie, il s’agit là sans doute d’une excellente reconversion. Il faut que je trouve des associés.

Luccio – Moi, je ne fais pas coiffeur. Enfin pour le moment, tant que je m’imagine que ce peut être intéressant et reposant [4] d’être professeur au lycée.

Oscar – Il ne s’agit pas de faire coiffeur. Et tu me déçois sincèrement avec ces histoires de lycée. Je te parle de quelque chose pour faire du pognon, et toi tu restes dans des trucs idéalistes et républicains. L’émancipation, et toutes ces conneries.

Luccio – T’es con. Mais si t’as un projet pour faire du pognon et qui ne soit pas trop chronophage, je peux t’aider.

Oscar – La personne du site précédent dit faire 14 000 EUR par mois avec un blog où il donne apparemment des comptes-rendus de livres de développement personnel. 17000 abonnés au flux RSS, rien que pour cela. Balèze. Morbleu ! ça tourne à à peu près 16 930 lecteurs de moins…

Luccio – Et ben ! Et d’où il sort tous ces revenus ?

Oscar – Apparemment, il a fait fructifier le succès de son blog en créant plus ou moins une société, et il donne un genre de coaching ou de formation auprès des entreprises. « Mon programme de formation Agir&Réussir génère environ 14 000 € de revenus mensuels ! », dit-il crânement. Ça y est : comme dirait Achille Talon après une déconvenue irritante avec Lefuneste, je suis énervé. Aujourd’hui, il faut faire du développement personnel. C’est ça le créneau.

Luccio – Mais c’est peut-être une arnaque. Il te propose sa méthode pour à ton tour arnaquer le chaland !

Oscar – En soi, le développement personnel, c’est déjà une belle arnaque.

Luccio – Ou bien alors, il s’agit vraiment de cela : les gens voient qu’ils gagnent des sous, que c’est une preuve, un peu comme dans Little Miss Sunshine. Et bien tu sais quoi ? Il faut être encore plus spinoziste, et bosser pour Afflelou.

Oscar – Amusant cette blague. [5] Reste que pour être lu, sur Morbleu !, il faudrait écrire des trucs comme ça, comme ce texte sur le sommeil polyphasique. Et ainsi, gagner du pognon. Mon bon Luccio, crois-moi : le truc d’avenir, c’est le coaching, le développement personnel, et toutes ces choses du genre. Je veux dire : le truc d’avenir pour faire du pognon.

Luccio – J’ai compris que c’était l’avenir pour le pognon. Et aussi peut-être pour la secte.

Oscar – Bof, l’accusation de secte, elle est facile hein ! Cependant, l’autre jour dans Zone Interdite, ils parlaient de ces gens en entreprise qui se font payer des formations avec le DIF pour la gestion du stress, dans des trucs un peu occultes comme ça. C’est une véritable niche.

Luccio – Sur le sommeil polyphasique, le mec à 20 ans, il dort pas depuis 2 mois, et il dit que c’est une méthode. C’est puissant !

Oscar – Et oui ! Moi je me suis arrêté de lire ce texte après le titre. Mais ça m’a fait repenser que, depuis quelques temps, je voulais faire un article sur Morbleu ! au sujet du training autogène de Schultz. Je vais peut-être accélérer sa sortie du coup. Et puis aussi parler de Marc-Aurèle. Car Marc-Aurèle, c’est de vraies leçons de vie quand même ! Le mec, il utilise le stoïcisme pour être mieux empereur. Je pense que dans l’entreprise, il doit être vraiment possible de recycler cela ! Enfin, en fait, on peut peut-être pas. Mais avec un peu de rhétorique, on arrive à tout.

Luccio – Moi je trouve fou qu’on soit stoïcien sans parler des chrétiens. [6]

Oscar – Marc-Aurèle les brûle. Mais on s’en fout des chrétiens. L’important mon ami, c’est que les coach en développement personnel, c’est les sophistes d’aujourd’hui ! Alors, soit tu acceptes de devenir Protagoras, et tu fais du pognon ; soit tu fais Socrate au Lycée [7], et tu finis empoisonné. Sauf qu’aujourd’hui, ce n’est plus de la cigüe qu’on te fait boire, mais de l’acide qu’on te jette dessus.

Luccio – Protagoras, il serait prof à la fac, ou alors (ou même en même temps) consultant dans un comité d’éthique… Et il aurait un pote qui serait vraiment un chercheur qui cherche, à qui il dirait : ben si ça t’amuse, continue ! Mais en aucun cas il ne serait coach.

Oscar – En passant, c’est amusant cette petite conversation. Si quelqu’un avait l’idée de reprendre le tout, et de le mettre sur Morbleu !, ça le serait encore plus. Reste que je t’accorde que Protagoras ne ferait peut-être pas coach. Mais Gorgias ou Hippias, par contre, oui !

Luccio – Si cette conversation se retrouve sur Morbleu !, ça fera un peu CGB. Au moins, ça aura le mérite de montrer ton énervement.

Oscar – Au moins, ça fait un article vite fait. Et comme maintenant Morbleu ! se vend au Grand Capital, c’est bien d’un point de vue rentabilité. Vite fait, et surtout – grâce à la qualité des intervenants – bien fait !

Luccio – Et là, ça te fait une bonne conclusion. [8]

Oscar – On coupera peut-être des morceaux quand même.

Luccio – Oui. De toute façon, ça sera court, et l’occasion de développer. En tout cas, c’est triste que le nombre de commentaires sur Morbleu ! ait diminué. Mais quand on aura reparlé d’Onfray, peut-être [9] que ça reviendra. Sinon, on commentera le passage de Onfray et de Nabe chez FOG, ainsi que la médiocrité de Fourest. Il faudra faire du people !

Oscar – Il y a évidemment de nombreux lecteurs de Morbleu !. Mais peu commentent, certainement par peur de passer pour ridicules fasse à des articles si intelligents. Alors qu’en fait, nous sommes encore plus cuistres. [10] Reste que le people, en effet, ça marche bien. Et puis le cul, aussi – à en croire les statistiques.

Luccio – Oui. J’ai vu un truc que tu n’as pas publié, avec un titre du genre : « la chatte des petites filles ». Pas très bien, ça… [11]

Oscar – En tout cas, Morbleu ! parait tout de même mieux marcher que L***. Sacré R*** tout de même. [12]

Luccio – R***, quand il aura un boulot de coach, il s’en foutra que L*** ne fonctionne pas. Mais c’est dommage. Il y a des trucs biens sur L***.

Oscar – Certes oui. Je ne dis pas le contraire.

Luccio – En fait, faudrait lui proposer de l’héberger, et lui refuser un texte sur deux. Pour qu’il se sente inférieur et file du fric. Moi, en tout cas, tu sais que je ne te donnerai jamais rien.

Oscar – Effectivement, ça, c’est aussi un moyen d’être publié. Pardon. De faire du pognon. Et c’est un peu ce qu’il se passe [13], lorsque des gens font des articles sponsorisés – en gros, de la publicité.

Luccio – Pardon ? Moi, je veux bien des sous de Gallimard pour faire la promotion de la bonne traduction de Spinoza.

Oscar – Et bien, par exemple, les blogs de mode ou de nouvelles technologies, quand un produit d’une marque sort, le marketing contacte certains de ces blogueurs [14], et leur tient à peu près ce langage : « ce serait bien – en échange d’une certaine somme – que vous disiez du bien de ce produit sur votre blog, tout en faisant comme si ça venait sincèrement de vous, et qu’on vous avait rien demandé. » Ils n’écrivent évidemment pas l’article : comme ils demandent cela à plusieurs blogs différents, ça ferait nécessairement un peu suspect de retrouver le même texte à l’identique, avec seulement quelques nuances. Je crois qu’avec les produits culturels, comme par exemple peut-être le dernier Marc Lévy, il existe la même chose. C’est ça, le webmarketing. Toujours est-il que je ne me sens pas encore prêt à dire du bien d’un livre de BHL. Quoique.

Luccio – Tout cela est très bien, mais je dois y aller. Je vais essayer de voir un peu ce qu’il y a à lire dans la Poétique de ce bon Aristote.

Oscar – Essaie d’y trouver des trucs applicables au développement personnel.

Luccio – Je m’y emploie.

*

De la guerre en philosophie de Bernard-Henri Lévy est un ouvrage salutaire et courageux. L’auteur, malgré le prestige de sa position, n’a pas craint de se risquer courageusement contre vents et marées dans la réhabilitation de ce philosophe trop méconnu qu’était Jean-Baptiste Botul. Texte issu d’une conférence prononcée devant un public de normaliens qui n’y trouvèrent évidemment rien à y redire tant la démonstration était sans appel, ce livre pionnier relancera à coup sûr les études botuliennes. Après le linguistic turn dû à Wittgenstein qui bouleversa la philosophie occidentale, sans doute assisterons-nous à un botul turn, par la grâce de Bernard-Henri Lévy.


De la guerre en philosophie

Bernard-Henri Lévy. Grasset & Fasquelle 2010, Broché, 128 pages, € 4,00

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[1] Devant lequel tout le monde s’extasie béatement.

[2] Voire les deux seuls piliers. [3]

[3] L’un des deux piliers étant tout de même beaucoup plus robuste que l’autre – force est de constater.

[4] Traduit l’anglais « cool ».

[5] À la relecture de cet entretien, Oscar confiait en fait ne l’avoir peut-être pas très bien saisie. Ou alors était-ce parce que Spinoza polissait des verres de lunettes.

[6] Déclarait Luccio tout bonnement, oubliant que Zénon de Citium avait vécu trois siècles avant l’arrivée de notre Seigneur.

[7] Alors que tout le monde sait bien qu’au Lycée, ce n’était pas Socrate qui tenait cours, mais Aristote.

[8] Déclarait Luccio naïevement, croyant que ça allait s’arrêter là.

[9] Oui, peut-être.

[10] Nous sommes mêmes tous des cuistres allemands.

[11] Comprenne qui pourra s’il n’est pas bien d’écrire sur les chattes des petites filles, ou au contraire s’il n’est pas bien de ne pas publier une telle littérature.

[12] Il s’agit d’une sorte de concurrent/collègue/confrère dont nous ne divulguerons pas l’identité. Du moins, pas aujourd’hui.

[13] En fait, non. Ou alors juste un peu.

[14] On les appelle des influençeurs. Oui.

November 26 2010

15:04

Pourquoi c’est drôle

Parce que la vie est absurde, parce que face à la bêtise l’analyse est un moyen mais le rire aussi, parce qu’au-delà de l’affliction il reste la moquerie… laissons-nous aller et voyons comment et pourquoi un cuistre ce n’est pas seulement triste, c’est drôle. Afin d’étudier ce pourquoi-comment, allons voir du côté de chez Bergson.

« En un certain sens, on pourrait dire que tout caractère est comique, à la condition d’entendre par caractère ce qu’il y a de tout fait dans notre personne, ce qui en nous est à l’état de mécanisme une fois monté, capable de fonctionner automatiquement. […] Le personnage comique est un type. [Et] la ressemblance à un type a quelque chose de comique ». Le Rire, p.113

Le type comique est ainsi un personnage qui cesse d’avoir de multiple facettes et se réduit malgré lui à un unique caractère. Tentons de trouver le type comique cuistre à partir de l’analyse de la cuistrerie comme manifestation d’un égocentrisme théorique d’exposition (mais pas nécessairement de recherche) subordonné à un égocentrisme moral d’exposition (de soi). Le cuistre comique pourrait être si cuistre que sa recherche théorique même serait guidée par sa cuistrerie, cuistrerie dont il ne sortirait ainsi jamais, et à laquelle on pourrait entièrement le réduire ; il serait entièrement égocentrique, sans humour et persuadé d’être un sommet. Le cuistre comique ne se contente plus de paraître cuistre à l’occasion, il l’est jusqu’au bout des ongles (que Deleuze avait fort longs), tant et si bien que sa cuistrerie s’observe déjà quand il expose sa méthode de recherche.

Un tel cuistre est déjà présenté par Coluche, qui se moque gentiment de ceux qui trouvent tout dans la psychanalyse (j’interprète un peu).

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Le cuistre comique commence ainsi par « Parce que j’ai tout lu Freud », persuadé qu’il est que ça suffit à faire une méthode, à pouvoir dire quelque chose. Il signale un exploit (pour lui une preuve de sérieux) qui justifie qu’il entre en scène, que les projecteurs se braquent sur la bonne personne.

Or ami et lecteur assidu de Morbleu, « Parce que j’ai tout lu Freud », une telle déclaration ne te rappelle-t-elle rien ?

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A partir de 7:00, on apprend que ce bon Onfray lui aussi a tout lu de Freud. Mais n’ayez crainte pour sa cuistrerie, pas besoin qu’on lui pose la question, il peut le dire tout seul, comme un grand garçon, comme ici. Il me semble l’avoir même entendu déclarer qu’il avait tout lu Freud en un été. Quel exploit ! La première fois, ça m’a fait rire. Au début j’ai cru que je riais par snobisme-bon sens : on ne peut pas assimiler autant de littérature en 2-3 mois. Bref je pensais rire devant un truc absurde, mécanisme qui doit encore être à l’œuvre. Mais, ensuite je me suis rappelé du classique de Coluche, et ai senti qu’il pouvait y avoir une figure à analyser, un type du comique. En fait Onfray ressemble au type du cuistre et c’est pour ça qu’il m’a fait rire (« la ressemblance à un type a quelque chose de comique »).

Dans le cas de Onfray, la méthode de lecture – étudier la correspondance comme les textes centraux pour trouver des contradictions interne aux écrits (et pas forcément à l’œuvre publique) – prend des allures nietzschéennes. Alors qu’il lit TOUT pour trouver des contradictions, justifier de son sérieux et se mettre en avant, il peut prétendre le faire parce que la pensée d’un auteur n’est qu’une de ses actions parmi les autres. Ainsi il peut chercher une cohérence ou une incohérence qui n’est pas dans les textes publics mais dans la vie entière de l’individu. Le nietzschéisme de Onfray semble lui servir à juger, à déclarer : voilà le caractère secret de ce mauvais homme, et en plus ses théories étaient nulles et fausses, il ne faisait que se mettre en avant. Voilà le coup de force du cuistre-type : dénoncer Freud comme cuistre-type pour se mettre en avant A partir de la ressemblance au type-cuistre de Onfray, on croit alors observer l’égocentrisme moral arriver à trouver une justification méthodologique et morale dans le perspectivisme nietzschéen et la dénonciation d’un cuistre plus grand (doit y avoir un paradoxe, mais aujourd’hui, contentons-nous, bêtes et méchants, de dire qu’il semble qu’on tue le père).

Après, si on est obsédé par Onfray, on peut dire qu’il a fait l’Université populaire pour y trouver l’auditoire adéquat à sa cuistrerie (dans le cadre du cours magistral), etc. Mais ce n’est pas à un auteur anonyme de casser du sucre sur quelqu’un qui a le courage de signer ses livres et de son nom et qui lutte vaillamment contre la horde des psychanalystes fous, malhonnêtes et enragés – on peut en effet avoir peur des réactions de Roudinesco (je n’ai pas eu le courage de finir, j’ai abandonné quand elle déclare que Onfray « favorise la prolifération des rumeurs », sans doute l’accuse-t-elle ensuite d’encourager la déforestation et l’abus de psychotropes).

Mais méfions-nous et jouons aussi à Nietzsche, sans doute n’avons-nous produit une analyse de la cuistrerie que pour dire du mal (elle se réduit à notre biographie). Il nous faut donc éviter de trop s’emporter vers ces passions tristes. Soyons donc modestes et contentons-nous de dire que le pourfendeur de l’Idole est parfois rigolo. Notons toutefois avec quel délice nous saurions apprécier qu’un jour il récidive en attaquant le père de tous les pères.

Décidément, sans Onfray, qu’est-ce qu’on f’rait ?


Le rire

Frédéric Worms (Sous la direction de). Presses Universitaires de France – PUF 2007, Broché, 359 pages, € 11,40

November 21 2010

15:02

Que sera l’enseignement de la philosophie en lycée dès la seconde ?

Ce sont toujours les cordonniers les plus mal chaussés, parait-il. Les moins informés, surtout. J’ignorais ainsi que l’UNESCO avait décrété que jeudi dernier aurait lieu la journée mondiale de la philosophie. [1]

À cette occasion, notre tout nouveau gouvernement Fillon III, en la personne de son tout aussi nouveau ministre de l’éducation Luc Chatel, a fait savoir que :

« Avec le président de la République, nous avons décidé de renforcer l’enseignement de la philosophie » et d’« expérimenter un enseignement plus tôt, en seconde et en première. »

LePoint.fr, 18 novembre 2010

Fort bien ! Mais que sera l’enseignement de la philosophie en lycée dès la seconde ? Le gouvernement ne s’en cache pas :

« Les enseignants de philosophie pourront enseigner l’éducation civique, juridique et sociale. » (ECJS)

On ne pouvait pas être plus clair. Récemment, on nous disputait lorsque nous rappelions que le professeur de philosophie, derrière toute la prestance illusoire que la coutume a attaché à sa position, n’est en fait, comme le disait Bourdieu, qu’un travailleur social dont lui seul croit encore qu’il est un intellectuel, et qui n’est en fait chargé de rien d’autre que d’enseigner le Contrat social à la jeunesse. Voilà qui est confirmé et crié haut et fort du sommet du pouvoir : on ne pourra désormais plus en douter.

Les seuls à se frotter les mains pourraient en définitive être les prétendants aux concours de l’agrégation et du CAPES de ces prochaines années : cela pourrait en effet signifier plus d’heures de cours à assurer, et donc plus de postes, et donc plus de chances de parvenir au succès qu’actuellement − quoique certains, comme Simon Perrier (président de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public), doutent cependant que les effectifs augmentent.

Au final, la seule certitude pourrait davantage résider dans la redéfinition de la distinction de classe entre certifiés et agrégés. Alors que la différence entre les uns et les autres étaient par certains (surtout les certifiés) jugée illégitime et arbitraire, elle pourra désormais signifier que le travail de directeur de conscience sera avant tout confié aux certifiés, pendant que le privilège d’enseigner la caverne de Platon à partir de Matrix sera laissé aux bienheureux agrégés.
_________________
[1] Apparemment, il en est ainsi chaque troisième jeudi de novembre depuis 2002. Comment avons-nous pu vivre sans connaître cela ? Ma foi, très bien.


Du contrat social, ou, Principes de droit politique et autres écrits autour Du contrat social

Jean-Jacques Rousseau. LGF – Livre de Poche 1996, Poche, 224 pages, € 2,50

Reposted bycheg0002mydafsoup-01

July 04 2010

10:12

BHL menace de changer de nationalité

BHLAurais-je actuellement une obsession au sujet de Bernard-Henri Lévy ? Voici que je déniche une petite vidéo l’interviewant, datant apparemment de mai 1977, qui fournit, je pense, l’argument le plus solide que je n’aie encore jamais entendu en faveur du vote communiste. Après ceci, c’est sûr, je voterai Buffet ou Besancenot aux prochaines élections.

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Demain, votons tous rouge, et ensemble, sauvons « la littérature française » !

July 01 2010

17:22

La philosophie dans Google

Salma HayekUn jour que je cherchais des photos d’Hayek sur Google, j’eus la surprise de découvrir que celui-ci était d’une apparence fort féminine et appétissante, bien loin de l’austérité viennoise à moustache que j’imaginais. En fait, il s’agissait de Salma, et non de Friedrich.

Il ne s’agit là n’est que de l’une des mille surprises que Google est capable d’offrir au cyber-chercheur. D’autres existent. L’une des plus savoureuses est celle que réserve la fonction d’autocomplétion. Entrez un mot clef, et Google vous suggère d’affiner votre requête par d’autres termes, qui sans doute figurent au plus haut des palmarès des recherches les plus fréquentes. Cela informe beaucoup sur ce que cherchent les « googlenautes » :

sarkozy

On voit que les sujets qui intéressent à propos de notre président sont d’une importance toute critique, a fortiori si l’on précise davantage :

sarkozy-bourre

Google permet également de connaître le nombre de pages qui référencent un terme. Pour en revenir à Hayek, on constate ainsi, grâce à l’indispensable site GoogleFight, que Salma fait couler beaucoup, beaucoup plus d’encre que Friedrich, et que, par conséquent, il faut peut-être croire nos éditorialistes annonçant la mort de la fameuse idéologie-ultra-libérale, qui attire franchement moins qu’un décolleté - mais quel décolleté !

hayek

L’intérêt philosophique de tout cela ? Il est évident : découvrir le philosophe le plus populaire de la toile ! Ainsi, on découvre que Kant surpasse largement Hume, le Prussien se payant même le luxe de dépasser Salma Hayek :

kant

Seul le ciel des Idées de Platon paraît être en mesure de rivaliser avec les jugements synthétiques a priori de Kant - et encore, en ne les talonnant que très poussivement :

plato

C’est pourquoi il faut organiser des combats organisés. Ainsi, le rapport de force entre Heidegger et Hitler va évidemment en faveur du Führer. Mais sur le terrain proprement philosophique du nazisme, si l’on oppose le bon Martin Heidegger, recteur de l’académie de Fribourg pendant les années sombres, si zélé qu’il parvenait à effrayer les nazis eux-mêmes, au docteur en philosophie Joseph Goebbels devenu alors ministre de la propagande, force est de constater que l’ontologie suscite bien plus d’interrogations :

heidegger

Un autre outil merveilleux se nomme Google Trends. Il permet d’analyser les tendances (oui) quant aux termes que recherchent les internautes, en fonction du temps :

trend-hume

Ainsi, on voit que le succès de Kant est à nuancer. Alors que Hume est à peu près stable, ou en faible diminution depuis 2004, on constate en revanche que Kant est en crise depuis cette année qui marquait son apogée, sans doute liée à la célébration du bicentenaire de sa mort. Qui plus est, Kant est très cyclique. Il souffre davantage que Hume de la désertion d’Internet bien connue aux abords de l’été et de noël. Hume intéresse aussi bien à la plage qu’au moment de farcir la dinde.

Qu’en est-il de nos philosophes médiatiques ?

trend-bhl

On constate que Glucksmann s’éteint lentement, comme une vieille braise sous ses cendres. Finkielkraut quant à lui, malgré tous ses efforts, reste bien en dessous de BHL. Saluons toutefois sa belle performance de 2005, où ses propos sur l’équipe de France « black-black-black » constituent sur sa courbe un Everest bien plus haut que celui de l’affaire Botul pour BHL. C’est que Finkielkraut ne parvient à dépasser BHL que ponctuellement, comme par exemple récemment avec ses commentaires au sujet, une fois encore, de l’équipe de France. En dehors de ces quelques fois, BHL reste sans conteste le philosophe contemporain le plus frappé, le plus tapé - et cela peut-être pas uniquement sur Internet.


Google-moi

Barbara Cassin. Albin Michel 2007, Broché, 258 pages, € 15,90

June 24 2010

07:13

Finkielkraut, Glucksmann, Bruckner et BHL

BHL entartéIl est de bon ton de critiquer les intellectuels médiatiques, tels que Finkielkraut, Glucksmann, Bruckner ou BHL. La posture qu’ils investissent est souvent irritante. Donneurs de leçons pour la plupart, n’hésitant pas, tel Sartre à la sortie des usines Renault, à se tenir debout avec un porte-voix au sommet des Majuscules des Grands Concepts : La Loi, La Liberté, La Démocratie, Le Totalitarisme, Le Racisme, La Laïcité. À énoncer, du haut de leurs bidons, ce qu’est Le Bien, ce qu’est Le Mal, ce qu’est La Justice et L’Injustice. À bidonner sur ce qu’il faut faire et ne pas faire, mais s’accordant tous sur un point : qu’il faut les écouter, déguster le miel de chacune de leur parole en appréciant toute leur valeur gourouesque et évangélique.

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Posture irritante, qui justifie certainement à elle seule toutes les critiques - et qui même pourrait peut-être en dispenser, tant cette attitude paraît dans certains cas nuire complétement au propos énoncé, au point d’ouvrir les portes non pas de l’École d’Athènes, mais du Cirque de Rome.

Il reste évidemment nécessaire de critiquer ces intellectuels. Cependant, dans tous les arguments apportés à l’encontre de nos penseurs nationaux, télévisuels et désormais podcastables, il convient d’apporter quelques nuances. Il y a sans conteste du déchet toxique dans leurs flots de paroles et d’écrits. Toutefois, à l’heure du développement durable, il convient peut-être de ne pas tout jeter, mais au contraire de trier et de recycler.

Ainsi, premièrement, je pense qu’il ne faut pas faire de reductio ad beachelum. BHL est très contestable, tant sur la forme que sur le fond. Néanmoins, je pense que, pour se limiter aux noms figurants sur la couverture du livre de Daniel Salvatore Schiffer Critique de la déraison pure (que l’on me pardonnera - ou pas - de ne pas avoir encore lu), les démarches de Glucksmann, Bruckner et Finkielkraut ne sont en rien assimilables totalement à celle de Bernard-Henri Lévy. Critiquer simplement BHL en pensant faire couler les autres est un peu facile.

Deuxièmement, il est faux de dire que tous les grands intellectuels avaient unanimement dénoncé nos nouveaux philosophes. Ainsi, par exemple, Foucault avait apporté son soutient à Glucksmann, et Jean-François Revel avait salué la sortie de L’idéologie française de BHL.

Troisièmement, il est faux de dire que tout ce qu’ils disent est parfaitement contestable, sans valeur, inutile. Le nouveau désordre amoureux publié par Finkielkraut et Bruckner en 1979 fut un ouvrage qui eut un grand retentissement, notamment en Allemagne. Il continue d’être lu, et est toujours parfaitement pertinent en ce qu’il contient une critique de la normalisation, au point que l’on peut soupçonner Foucault de s’en être servi lors de ses cours au Collège de France et dans son Histoire de la sexualité.

De même, Au nom de l’autre de Finkielkraut fournit une réflexion très pertinente sur l’antisémitisme, et son Nous autres, modernes est un texte semblable à un manuel, qui est documenté, qui n’est pas bâclé, qui est travaillé et bien écrit, parfaitement utilisable pour qui souhaite s’introduire aux grandes problématiques de la modernité (même si son arrière plan peut être contestable). Il s’agit d’ailleurs de ses cours à polytechnique, ce qui prouve, contrairement à ce que certains affirment, que tous ces auteurs ne se reposent pas tous sur leur passé de normalien ou d’agrégé, se contentant, tels des rentiers, de récolter les fruits d’un dur labeur effectué seulement jadis en khâgne. Il me semble d’ailleurs que Bruckner n’a pas suivi ce parcours - à vérifier.

Je pense que ce qui gêne (et ce qui me gêne, comme, par exemple, avec le BHL témoin capital) avant tout chez ces personnes est la posture médiatique que chacun s’efforce de tenir. Chacun prétend se poser comme conscience de son temps, et éclairer le peuple de ces lumières, souvent en se trompant, puisqu’il est sans doute très difficile, que l’on soit brillant philosophe ou pas, de parvenir à s’élever au dessus de son époque pour la contempler objectivement. Mais en ce cas, ils ne sont pas plus (ni moins) condamnables qu’un Sartre stalinen et complaisant pendant l’occupation, qu’un Deleuze complaisant avec le terrorisme, ou qu’un Foucault opportuniste et girouette.

Ce qui gêne donc, ce sont ces bidons sur lesquels chacun se tient pour paraître plus grands que les autres, donnant l’illusion qu’ils voient plus loin et plus clairement que les autres. Puisse-t-on frapper sur ces bidons sans pour autant frapper sur l’homme qui se tient dessus !


Critique de la déraison pure

Daniel Salvatore Schiffer. Bourin Editeur 2010, Broché, 354 pages, € 16,94


Nous autres, modernes

Alain Finkielkraut. Editions Gallimard 2008, Poche, 338 pages, € 7,51


Nouveau désordre amoureux (le)

Pascal Bruckner. Seuil 1997, Poche, 316 pages, € 7,12

June 01 2010

09:31

Le voile intégral de l’anonymat des blogueurs

BatmanL’un des arguments utilisé par les partisans de l’interdiction du port du voile intégral était, on s’en souvient, celui de la sécurité publique : il était nécessaire de pouvoir identifier les gens dans la rue grâce à leur visage. Lors d’un colloque le 17 décembre 2009 sur le port du voile intégral, Jean-François Copé déclarait ainsi :

C’est une question de sécurité évidente. On n’entre pas dans une mairie, une école ou une banque avec un casque de moto, une cagoule ou un masque blanc… Il faut avoir le visage découvert et être reconnaissable. (…) Outre la question de la dignité, l’interdiction doit aussi se fonder sur l’impératif d’ordre public. Excusez-moi de rappeler une banalité mais je vous invite à imaginer un instant des quartiers où la moitié de la population serait masquée en permanence et vêtue de la même façon. Ce n’est pas acceptable, notamment alors que nous développons la videoprotection dans de nombreuses villes pour répondre aux attentes de nos concitoyens.

Aucun rapport avec la récente proposition de loi du 3 mai 2010 « tendant à faciliter l’identification des éditeurs de sites de communication en ligne et en particulier des “blogueurs professionnels et non professionnels » ? Écoutons le sénateur Jean-Louis Masson, l’initiateur de cette proposition :

Pour l’essentiel, le blogueur, et plus généralement l’éditeur non professionnel d’un site, est responsable pénalement et civilement des propos qu’il tient sur son blog mais aussi de l’ensemble des éléments qu’il édite. Toutefois, son identification est beaucoup plus difficile que lorsqu’il s’agit de la diffusion de documents par voie de presse écrite. Qui plus est, pour les modalités de cette identification, le droit en vigueur n’impose pas les mêmes obligations aux blogueurs professionnels et aux blogueurs non professionnels. (…) Face aux nouveaux défis d’internet, ces recommandations de bon sens méritent aujourd’hui d’être prolongées en étendant aux éditeurs non professionnels de sites internet, et en particulier aux « blogueurs », les obligations d’identification requises des professionnels.

Voile intégral d’une part, anonymat du blogueur d’autre part : une partie de ce qui inquiète dans les deux cas est que l’on ne puisse pas identifier facilement ce qui se cache derrière. Que les actants ne puissent pas être identifiables au premier coup d’œil sur la voie publique de la cité, quel que soit son statut ontologique, qu’elle soit réelle ou virtuelle, répugne. Le pseudo est une burka mettant en danger cette société qui, pour répondre « aux nouveaux défis d’internet » (Masson), tente d’élargir le concept de « videoprotection » (Coppé) pour l’appliquer à d’autres objets, en installant de ce fait un panoptique redoutable.

Il n’est pas permis de se masquer le visage, ni de ne pas utiliser son vrai nom. L’état civil doit être dans tous les cas affiché clairement, disponible non plus seulement pour les seuls autorités publiques lorsqu’elles en feraient la demande pour de judicieuses raisons judiciaires, mais pour tous, afin que chacun puisse connaître, reconnaître, identifier chacun. Plus de passe-droit pour personne, que ce soit un droit de se cacher, ou bien un droit de connaître qui est caché. Chacun doit être identifiables comme doit l’être quiconque pour quiconque. Il ne s’agit en effet plus d’être visible simplement pour le pouvoir vertical, mais également de manière horizontale et égalitaire, que cela soit dans les rues ou sur les réseaux. Bruce Wayne ne peut désormais plus se vêtir ni de son masque, ni de son nom de Batman ; ni non plus le Joker se grimer et refuser de porter son vrai nom − Red Hood, parait-il.


1984

Amélie Audiberti (Traduction). Gallimard 1972, Poche, 438 pages, € 7,09

February 15 2010

11:17

Après (et surtout avant) BHL, d’autres victimes de Jean-Baptiste Botul

Jean-Baptiste Botul, La vie sexuelle d'Emmanuel KantEn recherchant un peu sur Internet, on tombe facilement sur de nombreux textes où l’on considère Botul avec autant de sérieux, sinon plus, que Bernard-Henri Lévy (entendons, autant de sérieux que BHL en mit, car il est difficile de considérer BHL avec sérieux). Amazon et Google Books permettent en effet de faire des recherches sur l’ensemble du texte de certains ouvrages. Très instructif.

Comment choisir son philosophe de Oreste Saint-Drôme, p. 116 (2000), où Botul est abondamment cité, et comparé à « un Socrate, un Épictète des temps modernes ». En note : « Botul est mort [...] dans l’indifférence générale. Son oeuvre est peu à peu éditée. » L’auteur n’hésite pas à dire que Botul est un précurseur du situationnisme.

Effets secondaires de Frank Deroche, p. 35 (2002) : « Jean-Baptiste Botul, dans La vie sexuelle d’Emmanuel Kant, évoque la Grillenkranheit, littéralement “maladie des grillons”. »

Une esthétique de la déliaison: Flaubert, 1870-1880 de Sylvie Triaire, P. 261 (2002). Cité très sérieusement, même en bibliographie.

Lolitas et petites madones perverses: émergence d’un mythe littéraire de Sébastien Hubier, p. 219 (2007). Cette fois-ci, c’est Le démon de midi qui est cité (qui, lui, est totalement invraisemblable, à la différence du Kant), quoique le passage cité ne permette pas de dire si l’auteur a conscience ou non du canular.

L’autre mélancolie: Acedia, ou les chambres de l’esprit de Anne Larue, p. 87 (2001). On revient à du sérieux avec le Kant, où l’on se sert de la dissertation sur la cogitation.

Subjectivity and otherness: a philosophical reading of Lacan de Lorenzo Chiesa, p. 230 (2007). Oui. Il y a des victimes du botulisme même en langue anglaise. C’est très bon. Je traduis : « Avant Lacan, J.-B. Botul avait lui-même brillamment opéré la sadénisation [NDT: concept méthodologique obscur de psychanalyse lacanienne sommant certainement de considérer un sujet comme s'il était Sade] de Kant dans une série de remarquables conférences tenues devant un groupe de “kantiens intégraux” à la Nueva Königsberg au Paraguay. » Très savoureux. On dirait du BHL dans le texte, non ? Peut-être est-ce là la source de BHL ?

Contemporary philosophical discourse in Lithuania de Jūratė Baranova, p. 358 (2002). Encore en anglais. Et là, c’est vraiment du lourd. « La relation personnelle de Kant avec sa propre imagination sauvage et illimitée fut débattue par J.-B. Botul et M. Mamardashvili. [NDT: ce dernier, que je ne connaissais pas, semble avoir vraiment existé, ce qui laisse supposer que s'il a débattu avec Botul, soit lui-aussi a vraiment existé, soit ce n'est qu'un débat de texte à texte − ça doit être ça] J.-B. Botul accentue les pratiques constantes physiques et sensuelles de Kant dans son combat contre son hypocondrie personnelle, aussi bien que contre ses croyances superstitieuses en différentes mucus et secrétions. [...] D’ailleurs, d’après à la fois Botul et Mamardashvili, il était continuellement en train de combattre l’hypocondrie, l’imagination sauvage, son propre très bon goût de gourmet, ses visions nocturnes, ses rêves, etc. » Ici c’est fort : Botul n’est plus utilisé uniquement comme un philosophe pouvant faire germer une idée ou l’appuyer (ce qui serait bien légitime après tout), mais carrément comme source primaire quant à la vie de Kant ! Si Botul avait dit des choses bien pire sur Kant, peut-être aurions-nous eu droit à un « selon Botul, Kant, enfant, appréciait torturer les petites grenouilles en leur arrachant les cuisses et en les mettant ensuite dans sa bouche. »

Kant: Posteridade e actualidade: colóquio internacional publié par Leonel Ribeiro dos Santos, p. 800 (2006). Mes compétences ne me permettent pas de dire s’il fut cité sérieusement ou pas. En tout cas, il le fut, et dans un colloque international.

Identités et genres de vie: chroniques d’une autre France de Didier Le Gall/Maud Anquetil, p. 241 (2008). La consécration ! Cité en exergue, pas moins ! Botul, autorité ! Comme si c’était un vrai !

The daybreak and nightfall of literature: Friedrich Schlegel’s idea of Romantic Literature de Veli-Matti Saarinen, p. 107 (2007). Travail sérieux. Cité en bibliographie, et aussi à propos de son analyse sur la chose-en-soi.

The neither/nor of the second sex: Kierkegaard on women, sexual difference, and sexual relations de Céline León, p. 91 (2008). Cité très sérieusement dans plusieurs pages.

La franc-maçonnerie en Afrique noire: un si long chemin vers la liberté, l’égalité, la fraternité de Joseph Badila, p. 107 (2004). On ne voit pas très bien de quoi il est question dans l’aperçu, mais il parait être très sérieusement cité, quoique maladroitement.

Struktur Und Dynamik In Kants Kritiken : Vollzug Ihrer Transzendental-kritischen Einheit de Werner Moskopp, p. 261 (2009). Travail on ne peut plus sérieux sur Kant. Une petite incise dans une phrase qui ne paye pas de mine : « − comme Botul mettait en garde − ». C’est amusant, Botul met en garde, mais on ne met pas en garde contre lui.

Hegel in redazione: istruzioni per l’uso (e l’abuso) della filosofia de Giancristiano Desiderio, p.58 (2006). Là il nous faudrait un Italien (ou une Italienne). Mais il me semble que l’on s’appuie fermement sur Botul sans remettre en question son existence.

Sexaginta: Festschrift für Johannes Kramer de Johannes Kramer, p. 200 (2007). Ici, Botul est présenté comme un nietzschéen.

Die Verrücktheit des Sinns: Wahnsinn und Zeichen bei Kant, ETA Hoffmann und Thomas Carlyle de Oliver Kohns, p. 70 (2007). Appelé en note de bas de page sans plus de commentaire pour appuyer une thèse.

Zwischen Land und Meer: Schreiben auf den Grenzen de Thorsten Feldbusch, p. 167 (2003). « Kant n’alla jamais plus loin que jusqu’à Pillau, et au cours de ces voyages, il avait le mal de mer », qui appelle une note de bas de page : « D’après Botul, La vie sexuelle de Kant »

Das konjekturale Denken: Übungen zur Psychoanalyse von Wahrnehmung und Selbsterfahrung de Günter von Hummel, p. 82 (2005). Là c’est du lourd aussi. Sur Kant et sa façon supposée (voir Quincey) de s’enrouler dans les draps de son lit, « Botul pensait que l’enveloppement dans deux couvertures avait pour finalité de le préserver de ses angoisses masturbatrices. »

Sombras sueltas de Luigi Amara, p. 72 (2006). Si je comprends bien, Botul y est présenté comme un spécialiste de philosophie morale kantienne, impressionné par le célibat de Kant et son asexualité.

Annotazioni alle osservazioni sul sentimento del bello e del sublime de Immanuel Kant, p. 34 (2002). Oui. Vous avez bien vu. Kant lui-même cite Botul ! Ou tout du moins son traducteur italien, qui n’hésite pas à y faire référence sans plus de commentaires.

Il y a encore bien d’autres références, mais je m’en arrête là. Il suffit de chercher. Je ne compte pas non plus les nombreux travaux d’étudiants en philosophie sur Kant ou Nietzsche qui doivent faire allusion à Botul, et que l’on ne peut pas découvrir d’un simple clic par Internet.

Bernard-Henri Lévy ne fit en fait que rajouter une ligne à cette anthologie botulienne. Et à en lire certains des extraits listés, le sien est loin d’être le pire. Il est simplement le plus bruyant.

Je suis loin d’être un défenseur de BHL ou d’être béhachélien, comme on a pu le voir par ailleurs. Simplement, je pense que l’homme et l’œuvre sont contestables et attaquables sur de très nombreux points, sans qu’il y ait besoin d’agiter le Botul. Car dire qu’il ne faudrait pas se faire prendre par un canular est paradoxal : la finalité du canular est précisément de faire croire qu’il n’en est pas un.

Pour ce qui est de croire en l’existence de Botul, moi-même j’y croyais, tellement le livre sur Kant était génial. Simplement, étant d’une nature très sceptique et soupçonneuse, je mis ma certitude à l’épreuve, ce qui m’empêcha de commettre une bévue comparable (mais j’en fais très certainement d’autres : c’est par les erreurs qu’on apprend, comme disait - ou ne disait pas - Popper). Aujourd’hui que la supercherie apparait au grand jour, il est très facile de dire que dès la première ligne, il y a facétie, et qu’évidemment, à nous on ne la fait pas, car on est bien plus malin qu’à Saint-Germain-des-Prés.

Par ailleurs, de nombreux textes écrits par de vrais philosophes ont aussi l’air de canulars, alors qu’ils furent écrits avec le plus grand sérieux. Par exemple, La phénoménologie de l’esprit, dont la lecture faisait penser à Schopenhauer qu’il se trouvait dans une maison de fous. En philosophie, le plus important, ce sont les idées. Peut-être vaut-il mieux croire dans des thèses brillantes et pertinentes, fussent-elles écrites par on ne sait qui, que dans des théories fausses et malsaines écrites par des gens hélas ! bien réels.


La vie sexuelle d’Emmanuel Kant

Jean-Baptiste Botul. Mille et une nuits 1999, Poche, 93 pages, € 3,95

February 12 2010

18:03

[www.endredi(t)] Retour sur l’affaire Bernard-Henri Lévy contre Jean-Baptiste Botul, un site de rencontres et Gainsbourg

Serge Gainsbourg (vie héroïque)Notre semaine fut principalement marquée par trois choses : l’affaire Bernard-Henri Lévy contre Jean-Baptiste Botul, un site de rencontres et Serge Gainsbourg.

Concernant le premier point, remarquons tout d’abord qu’il existe un site partisan de notre « nouveau philosophe », lequel est cependant désormais de moins en moins jeune : La Règle du jeu. En effet, comme on peut le découvrir en cherchant un peu, le directeur n’est nul autre que Bernard-Henri Lévy, et l’un des conseillers Jean-Paul Enthoven, entre autres père de son ex gendre. Dès lundi et le début de la polémique, on y retrouvait en avant première le « bloc notes » de BHL paraissant habituellement dans Le Point en fin de semaine, où il prenait le parti d’en rire, de reconnaître s’être fait piégé : Vive Jean-Baptiste Botul !

Puis, tout au long de la semaine, le site répertoria les différentes réactions de soutient à BHL : Jean Daniel soutient BHL, Christophe Barbier soutient BHL, Fernando Arrabal soutient BHL. Plus la réaction de BHL sur Europe 1, la longue hagiographie indigeste de Christine Angot et surtout la révélation, le scoop, le buzz : que Libération a fermé pas moins de trois forums (sûrement plutôt des sujets ?) sur cette affaire, soi disant parce que les commentaires n’étaient rien d’autre qu’insultants, voire antisémites. Oui. Etant fermés, on n’a malheureusement pas pu vérifier ce qu’il en était vraiment.

Concernant cette affaire, on ne trouvera sur ce site que des apologétiques. Ce qu’on ne peut évidemment pas lui reprocher. Il s’agit du site de l’auteur : si lui-même ne se défend pas, qui le fera ?

En revanche, on remarquera, et on saluera les modérateurs. Quoique tous les articles soient à sens unique, il arrive en effet que l’on trouve au détour d’un commentaire de lecteur des critiques parfois acerbes. Or, cela ne va pas de soi de les autoriser. L’équipe entourant Vincent Peillon censurait soigneusement tous les commentaires déposés sur le blog de l’intéressé pour ne laisser filtrer que ceux foncièrement positifs. Uniquement des dizaines de commentaires loueurs quant au lapin qu’il posa à Arlette Chabot, ce qui produisait l’effet d’une troublante et douteuse unanimité de l’opinion, que l’on ne trouve en général aussi univoque que dans les pays totalitaires.

On a déjà dit ailleurs ce que l’on pensait de cette affaire (celle de BHL, pas de Peillon). Errare humanum est, perseverare diabolicum : que BHL fut trompé par ce texte si bien fait n’est pas condamnable en soi ; ce qui l’est, c’est que tous les mécanismes sociaux prémunissant usuellement de telles erreurs furent mis en échec. La responsabilité est moins à imputer à BHL qu’à son fameux réseau - dont il est cependant en grande partie responsable - qui propagea cette formidable erreur sans la réfuter.

On y reviendra donc pas. Passons plutôt au second sujet qui nous intrigua cette semaine. Il s’agit du site de rencontres OkCupid. Celui-ci fut fondé par des mathématiciens/statisticiens sur un principe de questions/réponses à la conception desquelles les utilisateurs sont pleinement conviés. Ces questions sont d’une très grande diversité quant à l’objet. Elles peuvent porter aussi bien sur des questions sexuelles que sur des problèmes d’hygiène, de société, de politique. Le site se charge ensuite de mettre en relation les personnes ayant répondu aux mêmes questions et partageant le plus d’affinités.

L’essentiel n’est pas là. Il est dans ce que les concepteurs du site sont par suite capables grâce aux données entrées par les utilisateurs d’extrapoler sur le comportement des utilisateurs. Pas seulement quant à l’utilisation du site, pas non plus uniquement quant à leur habitudes amoureuses, mais sur l’ensemble des sujets auxquels chacun a répondu. Là où les instituts de sondage peinent à obtenir quelques milliers de personnes pour composer un échantillon, là où les sondeurs sont parfois amenés à payer les candidats pour qu’ils conçoivent de participer à une enquête, là où la patience des sondés est bien souvent mise en défaut, OkCupid parvient à fonder ses résultats sur des millions de réponses, à recruter des utilisateurs presque prêts à payer pour répondre, où ces derniers nourrissent un semblant d’addiction quant à ces questionnaires.

Ce site réalise le rêve du chef du service marketing, tout comme celui du sociologue. Disposer d’échantillons gigantesques sur les habitudes des individus, construire des profils types de différents sujets : analyse quantitative et qualitative. Il fallait avant contraindre et amadouer pour que les individus veuillent bien se prêter à ce type de recherches ; ils courent désormais volontiers vers ces programmes - quoique amadoué aussi par l’hypothétique âme sœur n’attendant que d’être trouvée.

Je n’épiloguerai pas de manière creuse sur le risque panoptiqual d’un tel dispositif où les individus construiraient peut-être aujourd’hui de bon cœur le savoir qui sera utilisé demain par le pouvoir pour mieux les contraindre. Je l’aurais fait il y a quelques mois ; mais j’ai muri - ou bien alors je suis devenu aveugle.

Je signalerai simplement quelques articles du blog où l’équipe de ce site donne certains résultats très intéressants, à la fois en ce qu’ils enseignent du comportement humain et de ce qu’ils laissent présager quant au futur profilage des individus permis par cette technologie ainsi que d’autres  : How Your Race Affects The Messages You Get, How Races and Religions Match in Online Dating, Death, Freedom, and Cold Winters. Je ne pense pas que le site monnaye encore ce type de résultat. Ce serait cependant une voie possible quant au modèle économique qu’il pourrait emprunter plus tard, le service étant encore entièrement gratuit.

Bon week end et bonnes lectures à tous. Je vous laisse avec la Marseillaise de Gainsbourg, non pas celle en reggae, mais celle chantée a cappella face aux parachutistes. À ce propos, allez voir le film de Joann Sfar. Il est très bon.

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Gainsbourg (Hors champ)

Joann Sfar. Dargaud 2009, Relié, 451 pages, € 36,27

February 09 2010

18:54

Bernard-Henri Lévy, malade du botulisme

Bernard-Henri Lévy« Pour se reproduire, le philosophe ne pénètre pas : il se retire. » Ainsi le philosophe Jean-Baptiste Botul parvient-il à résoudre, en substance, le profond paradoxe de la philosophie kantienne, ou plutôt du philosophe Kant : celui de la cohérance entre sa vie et son oeuvre.

Voici le problème. En théorie, si on veut agir moralement en adéquation avec son humanité, l’impératif catégorique auquel on doit obéir impose « d’agir de telle sorte que l’on puisse vouloir que chacun agisse de la même sorte.» En pratique, Kant ne le respecte pas sur (au moins) un point : il est resté célibataire et sans enfants, et l’on ne peut pas vouloir que chacun suive cette voie puisqu’alors il n’y aurait plus d’humanité. D’où une contradiction. Sans doute est-ce ce qui interrogea également Bernard-Henri Lévy à l’endroit de Jean-Baptiste Botul.

Car cette question fut un enjeu crucial pour les néokantiens paraguayens émigrés d’Europe peuplant la colonie de la Nueva Koenigsberg qu’ils fondèrent, à la manière de positivistes comtiens au Brésil. C’est un sérieux problème, au point que Paul Vacca consacra un ouvrage à cette ville et à cette question.

Comment être kantien ? Peut-on être kantien ? Suivre la vie de l’homme, c’était se condamner à éteindre, à plus ou moins long terme, la colonie, faute de descendants. Suivre l’oeuvre de l’homme, c’était au contraire accepter de prendre femme et enfants, mais par la même accuser le maître de manquer d’exemplarité.

Botul croit trouver la solution de ce profond paradoxe kantien. En fait, les philosophes ne se reproduisent pas de la même façon que les autres hommes. Ils ne se reproduisent pas par la procréation biologique mais par l’écriture. Ils ne produisent pas des enfants mais des œuvres. Ils n’ouvrent pas de crèches mais des écoles.

C’est pourquoi ils n’ont pas besoin de pénétrer mais de se retirer pour penser, loin du monde, tel Zarathoustra en haut de sa montagne quand il eut 30 ans, ou plutôt comme Kant durant ses promenades qui n’allaient jamais bien loin, interrompues comme chacun sait uniquement par la révolution française et le rousseauisme (qui sont, selon certains aspects, la même chose).

L’ouvrage, le texte, l’idée défendue par Botul, tout cela est très bien fait. Mais certaines choses y sont fausses, dont l’une et pas des moindres, est le fait que l’auteur, ce fameux Jean-Baptiste Botul, philosophe français du XXe siècle de tradition orale, n’a jamais existé.

Oui. Ni les kantiens du Paraguay, ni la Nueva Königsberg. Tout le texte est un canular monté par un petit philosophe plaisantin, Frédéric Pagès (auteur également d’un merveilleux Le philosophe sort à cinq heure, qui n’est rien de moins qu’une Vies et doctrines des philosophes illustres actualisée avec encore plus de génie - c’est possible - que Diogène Laërce), qui travaille au Canard Enchaîné et officie désormais aussi chez Anne Roumanoff le samedi matin sur Europe 1.

Dire que ce petit texte est bien conçu est peu dire. En effet, moi-même, j’ai failli m’y faire prendre. Si l’on se réfère à la page de discussion de l’article « Botul » sur Wikipédia, voici ce qu’écrit un certain Gnouros le 7 décembre 2005 :

De même : j’avais commencé par lire La vie sexuelle de Kant de Botul. Cela me paraissait étrange, mais j’ai mordu à l’hameçon. J’ai poursuivi mes lectures avec Le Démon de Midi : cette fois-ci, la coupe était pleine et je doutais tel Pyrrhon de la réalité de Botul… C’était trop beau pour être vrai. Je cherchais alors par tous les moyens à savoir s’il existait ou non. Je dois dire qu’un ami ayant découvert Botul avant moi ne s’était pas posé de question : pour lui, il existait vraiment. C’est en arrivant sur Wikipedia que je vis que certaines personnes partagaient mon doute : ainsi Botul ne serait qu’un canular, un pseudonyme de Frédéric Pagès. Cela ne m’étonne guère. Cela a failli marcher : d’ailleurs, en cherchant sur le Web, j’ai trouvé que beaucoup de personnes étaient convaincues de sa réalité, ou tout du moins ne se posaient pas la question. Je pense même que certains l’ont même cité dans des devoirs de philosophie… Je pense qu’on risque de le retrouvrer sous peu dans une bibliographie de travaux on ne peut plus sérieux. –Gnouros 7 décembre 2005 à 22:39 (CET)

Prophétique, n’est-ce pas ? Oui. Je sais. L’ami en question qui ne remettait pas en cause l’existence de Botul, ce n’était pas BHL - je n’ai pas (encore) cet honneur d’être de son entourage -, mais quelqu’un de très brillant désormais agrégé en lettres modernes (et alors également militant à SUD, si mes souvenirs sont bons - ne voir aucune corrélation entre le botulisme et le syndicalisme).

Il me fallut nombre d’avis d’autres personnes avisées pour me rendre compte de mon fourvoyement. Et puis certains indices trop improbables dans la biographie de cet auteur : Botul aurait entretenu une correspondance avec Landru ; il aurait été chauffeur de taxi et aurait comparu devant leur ordre, semblable à celui des médecins, pour détournement (de mineur si je me souviens bien) ; il aurait fréquenté Lou Andreas-Salomé ; il aurait écrit les thèses d’autres étudiants ; il aurait été le garçon de café au Flore, inspirant celui de Sartre ; il n’aurait jamais percé en philosophie parce que le nom de sa philosophie, le botulisme, n’était pas vendeur ; il supposait que Nietzsche vivait toujours, caché dans un bordel de la Nouvelle-Orléans à écouter du jazz ; il élabora une métaphysique du mou. Tout cela était trop beau pour être vrai.

Bernard-Henri Lévy fut lui aussi victime de l’illusion botulienne. Mais une victime franche et sincère. Dans son dernier ouvrage De la guerre en philosophie (que je n’ai pas lu - et que probablement, soyons francs, je ne lirai pas en entier de si tôt), notre philosophe, pressé d’en découdre avec Kant, appuit aussitôt son propos sur l’autorité de Botul, et laisse suggérer qu’il est bien réel. Je cite ce qu’en extrait Pierre Assouline de la fameuse page 122 :

Ou bien encore Kant, le prétendu sage de Königsberg, le philosophe sans vie et sans corps par excellence, dont Jean-Baptiste Botul a montré au lendemain la Seconde guerre mondiale, dans sa série de conférences aux néo-kantiens du Paraguay que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pure apparence -et cela à deux titres au moins : le concept de monde nouménal où s’entend l’écho d’une jeunesse spirite, vécue parmi les ombres et les limbes dans un royaume d’êtres énigmatiques et accessibles par la seule télépathie…

Frédéric Pagès, l’homme derrière le masque botulien, a réagi. Flatté qu’un aussi grand esprit que BHL, réputé pour sa vivacité, son rationalisme, sa scientificité, son sérieux, sa rigueur, sa curiosité, son érudition, se soit laissé prendre au jeu - qui date néanmoins de 1999. Aucun piège, aucune intention de démasquer la tartuferie de quiconque dans son entreprise, mais simplement le goût de la rigolade, du pastiche et de la parodie, qui existe chez de grands intellectuels, comme chez Umberto Eco - qui lui-même vit un de ses textes écrit au second degré pris très au sérieux par certains intellectuels. Nous-mêmes, ici, à Morbleu !, nous avons parfois sombrés dans la facétie, à visage plus ou moins découvert. Ainsi, Bernard-Henri Lévy a-t-il peut-être été tenté de cité également un dialogue méconnu, très riche, très philosophique, découvert récemment par un chercheur dans un vieux grenier, et attribué à Platon : Le Domosogène.

Mais, suppose Frédéric Pagès, il se peut que notre « nouveau philosophe » soit de temps à autres trop empressé, lise parfois très vite, trop vite, et manque d’être attentif sur certains petits détails ayant tout de même leur importance. Si l’on en croit Rien de grave, ouvrage écrit par Justine Lévy, la fille du philosophe, dont l’héroïne - qui fut plus ou moins forcée de se faire avorter par son ex-compagnon normalien afin que ce dernier puisse préparer et rater sereinement l’agrégation de philosophie, puis ensuite la délaisser pour cocufier son père avec sa compagne, avant qu’il laisse finalement cette dernière partir pour d’autres pieux (pieux hommes, évidemment, et non pas lits) - possède un père qui prend des amphétamines pour terminer d’écrire ses livres dans les délais (toute ressemble avec des événements et personnages réels serait évidemment purement fortuite), il se pourrait que ces dernières fassent perdre quelque peu sa lucidité.

BHL devait certainement finir son livre dans les délais. On ne peut évidemment pas inférer que BHL était sous l’emprise d’une quelconque drogue au moment de la lecture/écriture de son dernier texte, tout comme on ne peut pas non plus dire qu’il en ait même jamais pris un jour sur la base de ce seul roman qui n’est au fond qu’un simple roman (que je trouve par ailleurs mal écrit, mais ce n’est pas le propos), et nous condamnons fermement toute interprétation qui irait dans ce sens malsain : nous ne voulons pas d’un procès. Simplement, on peut au moins en conclure qu’Aude Lancelin du Nouvel Observateur, par qui la bévue fut découverte et ébruitée en premier, était quant à elle dans une sobriété épatante à la vue de sa sagacité.

Qu’a à répondre BHL de cette nouvelle affaire ? Dans son usuel bloc-notes à paraître dans Le Point de cette semaine et publié en avant première sur le site de La règle du jeux, il écrirait :

Eh oui. Ce livre de Jean-Baptiste Botul, paru en 2004 aux éditions des Mille et une Nuits et intitulé « La vie sexuelle d’Emmanuel Kant » (titre génial !), je l’ai souvent cité. Je l’ai commenté devant les Normaliens de la rue d’Ulm, le 6 avril dernier. Et je l’évoque donc, à nouveau, dans « De la guerre en philosophie » qui est le fruit de cette conférence. Or il s’avère que c’était un canular. Un très brillant et très crédible canular sorti du cerveau farceur d’un journaliste du Canard Enchaîné, au demeurant bon philosophe, Frédéric Pagès. Et je m’y suis donc laissé prendre comme s’y sont laissés prendre, avant moi, les critiques qui l’ont recensé au moment de sa sortie ; comme se laissés prendre, autrefois, Pascal Pia et Maurice Nadeau au faux Rimbaud inventé par Nicolas Bataille et Akakia-Viala ; et comme se sont laissé prendre tant de lecteurs émérites aux faux Gary signés Ajar ou au faux Marc Ronceraille inventé, de toutes pièces, par Claude Bonnefoy qui alla jusqu’à lui consacrer un volume de la prestigieuse collection « Ecrivains de toujours ». Du coup, une seule chose à dire – et de bon coeur. Salut l’artiste. Chapeau pour ce Kant inventé mais plus vrai que nature et dont le portrait, qu’il soit donc signé Botul, Pagès ou Tartempion, me semble toujours aussi raccord avec mon idée d’un Kant (ou, en la circonstance, d’un Althusser) tourmenté par des démons moins conceptuels qu’il y paraît. Le canular étant, comme vous savez, une tradition normalienne j’avoue même éprouver un certain plaisir à m’être laissé piéger, à mon tour, par une mystification aussi bien ficelée.

Le problème n’est peut-être pas tant que BHL se soit fourvoyé quant à l’existence de l’auteur. Soyons en effet postmodernes l’espace d’un instinct, et supposons que les auteurs n’existent pas. Un auteur pourrait effectivement être faux, ne pas exister ; l’important, ce sont les idées défendues dans le texte qui, même si elles étaient fausses, existeraient néanmoins quoi qu’il arrive (une idée fausse existe-t-elle ? là je m’attends à ce que l’on me ressorte aux moins les Recherches logiques de Husserl qui, elles, si elles ont vraiment été écrites par un vrai monsieur, n’ont peut-être pas été vraiment lues).

Celles défendues par Botul méritent en effet qu’on s’y attarde ; notamment, toute une partie reprendrait (je ne les ai pas relu attentivement tous deux et ne peut pas corroborer) l’argumentation du troisième traité de La généalogie de la morale au sujet de l’idéal ascétique de Nietzsche. Et quand bien même l’idée n’existerait pas ou serait fausse, ça n’empêche pas qu’elle pourrait être un bon point de départ pour penser. Ainsi, de nombreux théologiens ont cru sérieusement en cette fadaise qu’est Dieu, et sont parvenus à des résultats bien intéressants toujours valables même si on leur ôte le fait cognitif initial.

BHL est sûrement un théologien : il l’est de toute façon à sa manie de toujours sonner la cloche des valeurs comme un curé. C’est peut-être néanmoins aussi son problème : être tout autant aveugle qu’eux.  Ainsi, BHL n’a pas songé au fait qu’il puisse y avoir une erreur, un truc douteux, et corriger sa position, alors que beaucoup de choses sont bien soupçonneuses dans ce Botul. Ni non plus son fidèle éditeur. Ni son entourage proche à qui il a fait sans doute relire son texte pendant l’écriture (mais peut-être, comme beaucoup de gens très entourés, est-il finalement très seul ?). Ni les normaliens devant lesquels le texte de ce livre, qui apparaît être une conférence déjà prononcée selon Pierre Assouline, fut lu.

La science, l’intelligence, la pensée est un processus collectif, une création à plusieurs mains qui passe par la confrontation de ses hypothèses tant aux faits qu’à autrui, notamment par la discussion : d’abord avec soi-même (on tourne sept fois sa langue dans sa bouche) ; ensuite avec un cercle un peu plus large (pouvant être composé de spécialistes) ; puis enfin avec le grand public.

Si déraillement il y a, c’est quant à ce processus qui, dans ce cas béhachélien, a failli. Quid de la personne qui peut-être conseilla l’ouvrage à BHL ? Quid de tous ces normaliens devant lesquels il disserta sur le botulisme, et qui n’objectèrent rien (peut-être aussi pour ce foutre de sa gueule, en ce cas il sont bien pervers ; peut-être aussi parce qu’ils n’étaient pas non plus au courant, auquel cas ils sont bien décevants) ? Quid des amis philosophes auxquels il devait confier ses hypothèses quant au kantisme en s’appuyant sur Botul ?

C’est par la discussion que je fus sorti de mes fausses croyances botuliennes. C’est aussi par elles aussi que mon ami en fut sorti. Et que d’autres amis, n’ayant même pas lu le livre, ou même peu au fait de la philosophie, savaient que « un philosophe qui n’existe pas a écrit un truc où il parle de la vie sexuelle d’un autre philosophe, mais que c’est juste une blague. »

On avait raillé Ségolène Royal lors de la sortie de son nouveau site Internet. Certains la défendirent en prétextant que l’on ne peut pas être une génie de la politique et s’y connaître en Web 2.0. Peut-être. Mais dans ce cas, sa tâche devait d’être capable de s’entourer des personnes ayant la compétence qui lui faisait défaut. Dans le cas de BHL (qui, en 2007, avoua tardivement, presque après la bataille, un péché de royalisme), visiblement, il n’a pas su non plus s’entourer correctement.

Comme on est prudents et qu’on n’a pas encore lu les passages du texte incriminé - Morbleu ! ne fait pas encore parti de ces autorités qui reçoivent les livres des autres plusieurs jours avant leur sortie pour en faire la critique et la livrer au public -, on se gardera bien d’en appeler à l’autodafé. Néanmoins, faites gaffe : Botul n’exite pas vraiment.


La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant

J.-B. Botul. Mille et une nuits 1999, Poche, 93 pages, € 2,85


Rien de grave

Justine Lévy. LGF 2005, Broché, 220 pages, € 3,50


De la guerre en philosophie

Bernard-Henri Lévy. Grasset & Fasquelle 2010, Broché, 128 pages, € 7,00


Nueva Königsberg

Paul Vacca. Philippe Rey 2009, Broché, 213 pages, € 6,00

Le philosophe sort à cinq heures

Frédéric Pagès. François Bourin 1994, Broché, 171 pages, € 15,24

January 28 2010

09:46

Onfray attaque Freud, Miller contre-attaque

Michel OnfrayAprès Dieu, après Kant, la nouvelle cible de Onfray se nomme Freud. Un débat à ce sujet entre Jacques-Alain Miller et lui-même est publié ces jours-ci dans Philosophie Magazine. Je ne l’ai pas encore lu et me garderait bien dans tirer des conclusions trop hâtives : il ne faut pas juger sans avoir tout examiné.

Avoir tout examiné, c’est ce que prétend avoir fait Onfray au sujet de Freud : après avoir lu tout son corpus (5000 pages), plus les brûlants « dossiers », comme le fameux Livre noir de la psychanalyse où une foule d’opposants à la psychanalyse tentent de démontrer la non scientificité de cette dernière, il parvient à certaines conclusions embrasées invitant vraisemblablement à en finir avec le Viennois barbu cocaïnomane amateur de cigares.

À en croire l’extrait de la vidéo publiée de leur entretien, cela ne plait pas entièrement à Jacques-Alain Miller, pourtant lacanien, qui reproche à la freudo-analyse onfrayenne de se fonder sur une sur-interprétation de textes mal traduits qui ne pourraient être bien compris que grâce à Lacan. C’est pourquoi Miller suggère de fonder une « Université populaire de psychanalyse » afin de populariser le freudisme et le protéger des vils mains du onfraïsme. Michel voit dans cette décision une sorte d’hommage qu’on lui ferait. Décidément, qu’est-ce qu’Onfray ?

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Le livre noir de la psychanalyse

Catherine Meyer (Sous la direction de). Les Arènes 2005, Broché, 830 pages, € 29,80

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