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February 08 2011
Little Big Capitalism
L’une des plus grandes réussites vidéo-ludiques de ces dernières années fut celle du jeu Little Big Planet, dont une suite très attendue sort ces jours-ci. Variété de jeu de plateforme semblable à d’autres tels que le célèbre Mario, sa particularité et sa force résident en fait en ce qu’il a rendu enfantine la création et la publication de nouveaux niveaux par les joueurs.
Little Big Planet n’est en effet pas le premier jeu à permettre à ses joueurs de créer de nouveaux niveaux en leur fournissant un éditeur : Command & Conquer, Heroes, ou, dans la même catégorie de jeux, Rayman, en proposaient déjà il y a de cela plusieurs années. En fait, l’originalité de Little Big Planet se trouve dans deux choses.
Un outil de travail ludique, ou comment rendre le labeur indolore
Premièrement, Little Big Planet a rendu l’expérience de la création des niveaux ludique. Le jeu ne consiste plus seulement à parcourir les niveaux déjà existants, mais bel et bien à en créer, à endosser les habits d’un game ou level designer. Les éditeurs de niveaux étaient avant Little Big Planet d’une conception très austère ; ils n’étaient en premier lieu destinés qu’aux employés de l’entreprise qui devaient les utiliser à des fins uniquement professionnelles ; les éditeurs les fournissaient alors aux joueurs, cédant ainsi aux souhaits des quelques fans désirant pouvoir créer eux-mêmes leurs aventures.
La force de Little Big Planet est d’avoir au contraire fait de l’éditeur de niveaux non plus un simple et vulgaire outil de travail repoussant, mais un moyen de divertissement parfaitement attrayant ; non plus même un moyen, mais une fin en soi. Aucune notion de programmation ni de design ne sont requises : il suffit d’avoir de la bonne volonté, de l’imagination et de la créativité pour s’y atteler − et surtout, du temps disponible, du temps de travail disponible, que l’on va céder sans s’en rendre compte à Little Big Planet. Little Big Planet 2, la suite du jeu qui sort ces jours-ci mais que je n’ai pas encore essayé [1], promet même d’aller encore plus loin dans les possibilités de création, en permettant de produire non plus seulement des niveaux, mais même des jeux complets en tant que tels.
Une zone d’échange, ou la renonciation à la plus-value
Deuxièmement, l’autre force de Little Big Planet est d’avoir permis de mettre en lumière les créations des joueurs en offrant un moyen de publication simple. Aussitôt le niveau créé, il devient possible en quelques instants de le mettre à la disposition de la totalité des autres joueurs ; ceux-là peuvent ensuite évidemment y jouer, mais également l’évaluer, le recommander, le partager à d’autres joueurs et même entrer en contact avec son auteur.
Attirés par ce système, de nombreux joueurs créèrent une multitude de niveaux, dont certains sont d’une qualité qui dépasse presque celle des niveaux développés par Media Mollecule (la société éditrice de Little Big Planet) et livrés avec le jeu. Cela n’inquiète en rien Little Big Planet, qui se vante au contraire de posséder des millions de niveaux créés par ses joueurs, contre seulement quelques dizaines par sa propre équipe.
Pour le joueur lambda, il faudra, s’il veut pouvoir obtenir des « trophées » supplémentaires (équivalents des « succès » pour la Xbox : des récompenses virtuelles desquelles on peut se vanter crânement ensuite lorsque l’on rencontre d’autres joueurs), en passer obligatoirement par la création de niveaux et par leur publication : qui veut pouvoir terminer entièrement le jeu et obtenir le tant convoité « 100% » doit nécessairement créer des niveaux et les mettre à disposition d’autrui.
Travailler en ayant le sentiment de jouer et renoncer aux fruits de son travail
Tel est le secret de ce jeu : une entreprise capitaliste dans laquelle chacun patauge de bon cœur. La force et l’attrait de Little Big Planet qui en font son succès ne résident en effet dans rien d’autre que la mise à disposition de tous, d’une part d’un outil de travail faisant office de jeu, d’autre part de la mise à disposition d’un marché ou zone de libre échange, enfin du fruit du travail issu de l’utilisation de cet appareil de production. C’est ce qu’apprécient les joueurs. Tout ceci constitue le « système d’exploitation » de Little Big Planet, dans tous les sens que l’on voudra bien accorder à cette expression.
Car les joueurs ayant réalisé les niveaux ne touchent évidemment rien en terme de rémunération quant à leurs productions ; Little Big Planet, seul détenteur de l’appareil de production, s’accapare l’intégralité des bénéfices issus du travail des joueurs. Il n’est en effet pas possible aux créateurs et aux joueurs, ni de jouer, ni de distribuer, ni de vendre ces produits sans en passer par les dispositifs de Little Big Planet, qui conserve un absolu monopole.
Sous prétexte de jeu, les joueurs acceptant de créer de nouveaux niveaux vont en fait tout simplement travailler, au sens propre du terme : ils créent de la valeur. Mais de cette valeur, ils s’en trouvent dépossédés : celle-ci n’appartient qu’à Little Big Planet, qui en tire le maximum de profit, au détriment des milliers de travailleurs qui ne sont en rien rétribués pour leur labeur, cédant une part inimaginable de leur temps de travail sans aucune rétribution. Seuls le fun, la gloire, l’espérance d’être appréciés et reconnus les abreuvent. Et cela paraît suffire − du moins pour le moment. Tout cela uniquement pour les beaux yeux de sackboy.
Le précédent Web 2.0
Un tel mécanisme analogue de prélèvement du labeur existe déjà depuis longue date dans d’autres domaines numériques. Ainsi, le web participatif (le fameux « Web 2.0 ») ne désigne rien d’autre que l’émergence de sites web se décrétant « ouverts », autorisant les visiteurs à ne plus être simplement « spectateurs » et « passifs » quant au contenu proposé, mais « acteurs » et « actifs » (des « spectacteurs »), en créant eux-mêmes leur propre contenu. Aux créatifs rebutés par la technicité de la chose mais souhaitant tout de même se propulser sur la toile, des outils de travail sont proposés, et en l’échange de leur usage, le travail produit grâce à leur aide est accaparé. La valeur ajoutée produite par les membres est utilisée au seul profit de ces sites web, en échange de la mise à disposition du plus grand nombre d’un outil de travail restant dans leurs seuls mains. Les plateformes de blog (tel OverBlog, Blogger ou d’autres) ne font rien d’autre que cela : elles ne créent aucun contenu et se contentent de mettre à disposition d’autrui ce que d’autres ont créé [2]. Elles sont des parasites profitant du travail d’autrui, vivant de la sueur d’autres.
Little Big Planet transpose ce mécanisme qui eut son succès au domaine du jeu. Il s’agit de gaming participatif. Avec peut-être cet effet pernicieux consistant à habituer à un tel monde où le travail ne fait plus souffrir, où l’on cède les fruits de son labeur sans frémir.
Mais si demain tous les créateurs de niveaux de Little Big Planet se mettaient en grève, s’ils décidaient comme un seul homme de tous retirer leurs créations, alors ce petit monde vacillerait. Et si tous les blogueurs hébergés sur ces plateformes parasites retiraient leurs créations et passaient sur des solutions auto-hébergés, alors ces monopoles trembleraient. La raison qui fait encore se tourner des utilisateurs vers de telles solutions n’est en grande partie que le manque de connaissances techniques pour pouvoir être autonome. D’où tout l’enjeu d’une éducation numérique complète et robuste qui devrait s’adresser à tous et permettre à chacun de s’émanciper de ces tutelles en devenant producteur et donc propriétaire de l’appareil de production. Seule elle permettra de construire une Little Big Open Planet. Créateurs de tous les pays, unissez-vous !
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[1] J’en suis toujours à Assassin’s Creed Brotherhood, à tenter de délivrer Rome de l’emprise des Borgia, en compagnie de Machiavel.
[2] Et vous comprenez maintenant mieux pourquoi Morbleu ! est auto-hébergé. C’est là l’une des raisons, mais pas la seule. Et cela me fait penser qu’il faudrait peut-être songer à se retirer de PaperBlog.
January 12 2010
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, cours du 24 janvier 1979
L’art de gouverner de la raison d’État poursuivait des objectifs illimités sur le plan intérieur (État de police, pouvoir illimité sur les sujets), mais des objectifs limités sur le plan extérieur : il s’agissait d’empêcher qu’un des États européens ne parvienne à constituer une puissance hégémonique et reconstitue un Empire, une Europe à lui seul.
On ne pouvait pas ne pas aboutir à cette doctrine géopolitique en raison de la doctrine mercantiliste sur laquelle se fondait la raison d’État. Pour le mercantilisme, le jeu économique est à somme nulle, car le stock d’or qui mesure la richesse est fini. Dans un échange commercial, il y a nécessairement un gagnant et un perdant ; afin d’éviter qu’il n’y ait qu’un seul gagnant, on about à la doctrine de l’équilibre européen.
Avec le XVIIIe siècle et le nouvel art de gouverner introduit par le libéralisme, il est au contraire admis que la concurrence amène un profit double : mon voisin doit être riche pour que je le sois, et non pas comme dans le mercantilisme, juste riche pour qu’il m’achète des choses. L’enrichissement des parties, d’une partie, présuppose l’enrichissement de tous : ou tout le monde sera riche, ou tout le monde pauvre.
Cela aboutit à une nouvelle idée de l’Europe, qui n’est plus i) l’Europe impériale, carolingienne ; ii) l’Europe mercantiliste de l’équilibre de la balance ; mais qui est iii) une Europe économique en marche sur le chemin d’un progrès illimité.
Cependant, pour que le nouveau jeu économique ne soit pas à somme nulle, il faut qu’il y ait des entrées. Autrement dit, il faut élargir le marché toujours et encore, ce qui conduit à l’idée de mondialisation du marché. Il faut, en droit, que tout le monde soit inclus dans un marché qui tournera autour du centre qu’est l’Europe. « Le jeu est en Europe, mais l’enjeu c’est le monde. »
Ce n’est toutefois pas le début du colonialisme, car il a commencé avant ; ni de l’impérialisme, car il a commencé après ; c’est simplement le début d’une nouvelle pratique gouvernementale.
Le droit de la mer, en tant qu’elle était considérée au XVIIIe siècle comme un espace de libre concurrence et de libre circulation, illustre bien ce fait. Un autre exemple est celui des différents traités de paix en cours à l’époque. Avant, ils se fondaient sur l’équilibre des puissances économiques ; désormais, c’est avec comme principe l’extensibilité illimitée du marché extérieur.
Dans la « paix perpétuelle » telle que conceptualisée par Kant, ce qui vient la garantir en dernier ressort n’est rien d’autre que la nature, cette même nature qui régulait les échanges chez les physiocrates. C’est que la nature, chez Kant, a voulu qu’il y ait des échanges commerciaux, qui obligèrent les hommes à élaborer des règles de droit. Celles-ci légifèrent i) les échanges d’homme à homme (droit civil) ; ii) les relations d’État à État (droit international) ; iii) les relations commerciales du point de vue du monde considéré comme un tout (droit cosmopolite). La garantie ultime de la paix perpétuelle kantienne est ainsi la mondialisation du commerce.
Tout cela ne signifie pas que toute autre pratique gouvernementale a disparu. En fait, d’autres pratiques restent concurrentes. Cependant, on essaie de les empêcher, comme l’illustre par exemple le traité de Vienne de 1815, qui chercher à contrer les aspirations de Napoléon.
Ses desseins sont en effet archaïques sur le plan extérieur (sur le plan intérieur, il semble en revanche désirer limiter l’État de police). Il veut restaurer l’Empire alors que cette idée est dépassée. Son impérialisme consiste à : i) garantir les libertés intérieures : moins de gouvernement qu’une monarchie ; ii) reprendre le projet révolutionnaire ; iii) l’étendre au monde entier, comme les carolingiens. Face à ce projet, le traité de Vienne cherchait à restaurer un équilibre européen basé sur l’ancienne formule. Avec deux objectifs opposés : l’Angleterre cherchait à régionaliser l’Europe afin de conserver leur puissance économique et politique, pendant que l’Autriche cherchait à construire l’Europe sur son modèle, avec une multiplicité d’États de police.
Voici pour les problèmes géopolitiques de ce nouvel art de gouverner qu’est le libéralisme, caractérisé par i) la véridiction du marché ; ii) l’autolimitation du pouvoir gouvernemental par l’utilité ; iii) l’Europe comme centre d’un marché économique pouvant et devant se développer de manière illimitée.
Au sens propre, il s’agit plus d’un naturalisme, puisque, chez Kant comme chez les physiocrates, il semble plus que cela soit la nature qui vienne fixer en dernier ressort. Cela est parfaitement tangible dans la problématique du despotisme éclairé. Si le despote limite son pouvoir, ce n’est non pas parce qu’il a pour principe qu’il doit laisser de la liberté aux individus, mais simplement parce que l’évidence théorique, scientifique, lui montre que là est son intérêt.
On peut toutefois appeler ce naturalisme un libéralisme, car la liberté reste au cœur de cette pratique. Le libéralisme, nouvel art de gouverner, consomme de la liberté ; et il doit donc en produire, la gérer. Le libéralisme n’est pas ce qui protège la liberté mais ce qui la produit. Liberté du commerce, liberté du marché intérieur, liberté du marché du travail, liberté d’expression : toutes ces libertés sont produites par l’État, qui, paradoxalement, légifère pour les fabriquer.
Ce qui vient servir de principe dans la production de cette liberté est la sécurité. Il s’agit de faire en sorte que les intérêts individuels n’entrent pas en conflit avec l’intérêt général, que la liberté économique ne soit ni un danger pour les entreprises, ni pour les travailleurs, etc.. Le gouvernement doit à chaque fois arbitrer le rapport liberté/sécurité en fonction du danger, qui est au cœur du libéralisme.
Au XIXe nait une nouvelle peur du danger : disparition des cavaliers de l’Apocalypse qui terrorisaient le Moyen Âge et même l’Ancien Régime, mais naissance des dangers quotidiens qui peuvent venir mettre en péril la liberté à chaque instant : populations dangereuses, hygiène, dégénérescence de la race, etc. La crainte du danger apparaît ainsi comme le corrélatif du libéralisme.
Autre corrélatif du libéralisme, la disciplinarisation qui cherche à contrôler et à contraindre, qui est le contrepoids des libertés. Techniques disciplinaires et libéralisme sont absolument contemporaines. Pour Bentham, le panoptique constituait ainsi la formule du gouvernement libéral : il surveille simplement.
Paradoxalement, libéralisme et interventionnisme sont étroitement liés. Il est souvent nécessaire pour l’État d’intervenir sur le plan économique afin de garantir les libertés économiques. Exemple typique : le New Deal. Or, au moment même où le gouvernement intervient, ces interventions sont dénoncées comme un potentiel despotisme. D’où un conflit entre des aspirations contradictoires, qui ouvre sur des crises du libéralisme, qui ne sont cependant pas directement déductibles des crises du capitalisme.
Car d’autres crises du libéralisme peuvent exister, comme celles provenant d’une inflation des mécanismes régulateurs, les problèmes de révolte, et tous les processus destinés à produire de la liberté, mais qui, pour certaines raisons, provoquent des effets néfastes. D’après Foucault, c’est là le fondement de la crise actuelle du libéralisme (Foucault prononce son cours en 79) : il y eut une inflation de l’interventionnisme économique afin de protéger des totalitarismes.
Les critiques, tant des libéraux allemands que des libertariens, portent alors sur ce point précis. Elles soulignent que l’interventionnisme que l’on a mis en place pour protéger des totalitarismes peut peut-être conduire à des restrictions de liberté aussi grandes que celles que pratiquent ces régimes dont on veut se protéger.
Les crises du libéralisme ne sont évidemment pas totalement déconnectées des crises du capitalisme ; mais elles n’y sont pas réductibles. Ce qu’elles indiquent, c’est peut-être la crise générale d’un dispositif de gouvernementalité. C’est ce que Foucault chercher à cerner.
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