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April 21 2010

09:16

Les deux fonctions des peoples et les deux corps de Sarkozy

Roger CailloisLes jeux et les hommes de Roger Caillois est un de ces trop rares livres dont l’intelligence dégouline à chaque phrase, faisant se coller les doigts à chaque page. Un livre si brillant qu’il en crève les yeux, tellement il est éblouissant. Ce texte fait plus que de livrer une théorie du jeu. Il est une sociologie ambitieuse proposant des catégories à la lumière desquelles nombre de phénomènes, contemporains ou même datés, trouvent sens, comme celui du « people ».

L’émergence du people pourrait bien être une réponse à un profond problème sociologique. Les sociétés démocratiques sont en effet déchirées par une importante contradiction. D’un côté, elles promettent le rêve méritocratique : on réussit dans la vie par le travail, l’effort, la volonté, car la vie est rivalité et concurrence, compétition (agôn) : ce qui explique pourquoi nos sociétés aiment tant le sport qui incarne, selon elles, parfaitement ces valeurs.

Mais d’un autre côté, cette promesse méritocratique butte contre une difficulté : il n’y a en effet jamais concurrence effective qu’entre gens issus d’un même milieu ; la réussite dans la vie dépend souvent moins du bon vouloir des agents que des circonstances extérieures qu’ils ne maitrisent pas, si bien que la vie, qui est compétition, est aussi et surtout chance (alea) : ce qui explique pourquoi nos sociétés aiment jouer au loto.

Selon Caillois, compétition et chance fondent et structurent les sociétés modernes - alors que les sociétés plus archaïques en restent à ces autres catégories du jeu que sont « le masque et le vertige ». Dans les démocraties, compétition et chance, mérite et arbitraire se compensent l’un et l’autre, tissant le vêtement sociologique qui habille désormais les destinées des individus. Signe de ce lien et de cette compensation dissymétrique : le développement du sport est financé par l’État, alors que les jeux de hasard sont au contraire taxés ; dans le cas du pari sportif, le financement du sport par la taxation celui-ci fut même une finalité longtemps explicite.

Dans ce cadre sociologique, ce que Caillois nomme la « vedette », et que l’on désigne aujourd’hui plus usuellement par le terme de « people », joue un rôle essentiel. On peut en distinguer deux types :

  • Le premier genre de vedette trouve dans la figure du « champion » son exemple typique. Elle enseigne, justifie, légitime auprès des sociétés les principes du mérite. Le champion est celui qui a réussi par le travail, par l’entraînement, par l’abnégation. Il montre qu’il est possible, à qui veut bien s’en donner la peine, de parvenir en haut des podiums, et même au-delà.
  • La seconde matérialise au contraire une persistance de l’aristocratie, mais qui pourtant n’est pas si éloignée - ou plutôt qui cherche, ou que l’on cherche à ne pas faire paraître éloignée. C’était, il y a quelques années, avant tout les grandes familles, royales ou autres, dont les journaux bien connus relataient avec délectation les moindres potins et « gossip ». Dans leur cas, l’intérêt pour les sociétés est de se convaincre que, finalement, la vie de l’aristocratie, de « la France d’en haut » est faite d’autant de contrariétés, et que la masse connaît tout autant : calomnies, trahisons, disputes, tromperies, mensonges, faillites, amour, sexe, alcool, drogues, maladies, accidents, suicides. Que donc, le haut n’est pas si éloigné que cela du bas, qu’il n’y a pas fondamentalement de différence de nature entre la vie ici et là-bas, que l’on participe par conséquent tous du même monde, que l’on soit né puissant ou misérable.

Bien souvent, ces deux types de vedettes sont incarnés par des personnalités différentes. Au mérite correspond effectivement avant tout le sportif. À l’aristocratie-qui-finalement-ne-vit-pas-si-bien-que-ça-et-qui-est-même-à-plaindre-au-point-que-en-bas-ça-reste-presque-plus-confortable, avant tous les rois et reines. Le champion montre que l’on peut, par le travail, surmonter ses problèmes et réussir ; la star montre quant à elle que la réussite ne délivre pas de tous les problèmes. Le champion montre que l’on peut partir du bas et arriver en haut - et qu’être en bas n’est pas si dramatique. La star montre que le haut n’est en fait pas si différent du bas - et que donc rester en bas n’est pas si dramatique.

Le prince Albert II de MonacoMais la nouveauté du people est peut-être que ces deux fonctions parviennent parfois à être rassemblées en une seule personne. Le prince Albert II de Monaco, grand monarque, et en même temps grande figure de l’équipe de bobsleigh de sa principauté, était sans doute précurseur. D’un côté l’héritage acquis et les tracas inhérents à la célébrité. De l’autre, le côté sportif, travailleur, entreprenant et méritant.

Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy paraît également manifester ces deux facettes. D’une manière même encore plus radicale. En effet, l’aristocratie à laquelle il appartient, cette caste d’en haut dont nous scrutons avec attention, d’après Caillois, les moindres faits et gestes afin de s’assurer que les mêmes soucis les paralysent également, Nicolas Sarkozy n’y est pas né, contrairement à Albert : il s’est au contraire battu avec acharnement pour y parvenir et y être accepté.

ObamaAinsi, d’un côté il est l’homme parti du bas, le fils d’immigré parvenu au sommet de l’État par ses seuls talents : voici l’aspect « champion » et sportif du personnage, dont il avait et a tout à fait conscience, comme en témoignent ses fameux footings présidentiels devenus si caractéristiques (Obama met de la même manière en avant son passé de basketteur, peut-être moins inspiré par l’exemple français - encore que -, que parce que l’idée est dans l’air du temps). Et d’un autre côté, il est l’illustration que la vie là-haut n’est pas exempte de tracas : divorces, remariages, rumeurs, critiques, animosités, insultes, injures, crachats, ambitions filiales œdipiennes, amitiés intéressées, malaises et cheveux blancs.

Ernst Kantorowicz parlait des « deux corps du roi » : il est « roi » en tant qu’il est homme, et « Roi » en tant que personnifiant le pouvoir politique. De même, Nicolas Sarkozy possède deux corps : l’un qui le fait participer de cette transcendance aristocratique peuplée de gens différents de la masse (et dont la médiatisation, les rumeurs et ragots ont pour fonction de convaincre que leur vie est tout aussi tourmenteuse) ; l’autre qui le constitue néanmoins homme du commun, qui réussit à s’élever et parvenir au ciel uniquement par la grâce de ses efforts.

Nicolas Sarkozy est le chaînon, non plus manquant mais bien effectif, qui lie entre eux ces deux mondes que notre société républicaine pense en opposition radicale et irréconciliable depuis plus de deux siècles. Tel Jésus qui se faisait à la fois Dieu et homme : d’aucuns le voudraient également crucifié.


Les jeux et les hommes

Roger Caillois. Gallimard 1992, Poche, 374 pages, € 7,32

Reposted by02mydafsoup-01 02mydafsoup-01

March 23 2010

12:56

La structure foucaldienne

Michel FoucaultFoucault s’est toujours défendu d’être un structuraliste. Pour certaines raisons. L’une méthodologique : il fut un temps où il commençait à se méfier de ce qu’il nommait les « universaux », ces grandes idées (la Loi, la Démocratie, la Société, le Capitalisme, le Libéralisme), ces grands concepts, ces grandes choses par lesquelles se manifesteraient les Hommes et leur Histoire. Penser à partir de ces universaux conduit à hypostasier les notions auxquels ils font référence, à les croire comme existant de toute éternité. Penser l’histoire ainsi conduit à ce travers épistémologique que Popper nommerait l’historicisme : que l’histoire n’est que le lieu de l’accomplissement/réalisation de l’essence d’un concept. Au contraire, pour Foucault, il n’y a rien de général mais que du particulier. C’est le singulier qu’il convient de penser, en se méfiant des grandes idées.

Une autre raison est peut-être simplement marketing. À côté du marxisme, à côté de l’existentialisme (vieillissant), à côté du structuralisme, à côté également de l’historiographie de l’École des Annales, il fallait que Foucault puisse distinguer sa philosophie, montrer en quoi ces dernières étaient incomplètes et ce que la sienne permettait.

Reste que lorsque l’on étudie l’œuvre de Foucault, il n’est pas toujours très clair de discerner ce qui le sépare du structuralisme. Les notions d’épistémè ou de dispositif qu’il introduit présentent en effet certaines analogies avec le structuralisme : il s’agit de trouver dans l’étude de l’histoire, par la généalogie, par l’archéologie, par l’anatomie, la structure - Foucault n’emploie évidemment pas ce mot - implicite, inconsciente - il n’aime pas ce mot non plus, car il se défend aussi d’être un psychanalyste ou un phénoménologue -, qui pourrait relier entre eux des éléments d’une nature très hétérogène composant un moment - Foucault refuse de parler d’époque car il s’agirait là encore d’un universel - historique. Par ailleurs, quelques-uns des auteurs qu’il paraît révérer à une certaine époque sont, au moins en partie, liés au mouvement structuraliste. Non pas Lévi-Strauss, mais par exemple Dumezil ou Caillois.

Il est vrai que le choix de s’opposer au structuralisme n’est venu que relativement tard dans la vie intellectuelle de Foucault. À ses débuts, il ne paraît pas s’en préoccuper - comme l’idée de se défaire des universaux, puisque c’est précisément ce que Gouhier lui reproche dans sa thèse sur L’histoire de la folie. (http://anniceris.blogspot.com/2009/07/longevite-dune-imposture-michel.html)

Ainsi, dans l’un de ses premiers textes publié en 1961, « La folie n’existe que dans une société », il paraît bien parler d’une structure de l’exclusion, au sens du structuralisme (au moins au sens de celui de Dumezil). Il y a une structure de l’exclusion qui prend des formes différentes de par le temps : les lépreux, puis les fous, etc. C’est un peu comme le marxisme où la même structure de l’exploitation se retrouve en des temps historiques différents : serfs/seigneur, prolétaire/bourgeois, etc. Il existe des invariants transhistoriques.

En somme, dans les deux cas, celui de Foucault et de Marx, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Beaucoup plus tardivement, en 1979, dans les cours de Foucault sur la Naissance de la biopolitique, on trouvera une idée apparentée. Le libéralisme, y dit-il, transforme la raison d’état. Il en reprend les objectifs mais sous une autre forme, etc, etc. Il y a un invariant qui est conservé dans ces deux systèmes en apparence opposés que sont le libéralisme et la raison d’état.

Il est d’usage de qualifier Foucault de post-structuraliste. Mais il semble que malgré tous les efforts qu’il emploie pour se distinguer de certains courants philosophiques, il continue d’en user certaines méthodes - comme il use par endroit de grilles de lecture parfaitement marxistes.


Dits et Ecrits, tome 1

Michel Foucault. Gallimard 2001, Poche, 1700 pages, € 31,00


Dits et Ecrits, tome 2

Michel Foucault. Gallimard 2001, Broché, 1736 pages, € 33,25

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