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July 19 2010

12:52

À tous nos morts

De passage à Paris dernièrement, je visitais mes amis vivants. J’en profitais également pour saluer nos morts qui reposent au Père-Lachaise et à Montparnasse, qui parfois nous entourent bien mieux que certains vivants. À ce propos, je suis toujours à la recherche de Lyotard et de Proudhon, que je n’ai pas trouvés. Fuiraient-ils ?

Au Père-Lachaise, j’étais tout d’abord heureux de tomber sur Auguste Comte, décrit ici comme « le fondateur de la religion de l’humanité. » Il parait que l’on vient du Brésil jusqu’ici : d’où pensez-vous que vient la devise écrite sur le drapeau ?

Alors que je cherchais vainement Jean-François Lyotard, je tombais sur cet autre héros postmoderne qu’était Jim Morrison. Pour lui aussi, paraît-il, on vient du Brésil.

Antoine Parmentier est enterré au milieu des patates. Il se murmure que certains lui en amènent depuis le Brésil.

La Fontaine et Molière se font face. On imagine les dialogues.

Marcel Proust a désormais l’éternité pour retrouver le reste du temps perdu.

Voici tout ce qu’il reste du libéralisme en France : un vestige. Celui de l’homme qui osa défier Kant au sujet du « prétendu droit de mentir par humanité. » Pour Benjamin Constant, la dénonciation n’était pas un devoir républicain.

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ne pouvaient quant à eux pas être enterrés rive droite. Ils ne pouvaient être qu’à Montparnasse, à quelques arrêts de métro du « Café de Flore », où le prix du demi de bière est de 9 EUR en terrasse.

Pas très loin se trouve Charles Baudelaire. Très sobre, pour une fois.

Et à côté, après avoir considéré « les faits sociaux comme des choses», Émile Durkheim compte les cailloux, et les considère peut-être comme des faits sociaux.

Alexandre Alekhine continue-t-il de jouer aussi joliment sur cet autre marbre ?

Serge Gainsbourg, dont un square porte désormais son nom, est désormais « dans un grand trou où il n’entend plus parler de trous. »

Cesar est quant à lui toujours aussi impérial.

La tombe de Cioran m’a beaucoup déçue. Pour quelqu’un qui a passé sa vie à se plaindre d’être vivant, on s’attendait à autre chose. Au moins aurait-il pu avoir l’audace d’être enterré seul ! La vie et la mort des philosophes est souvent une étape incontournable pour juger de la valeur de leur philosophie.

Beckett, que Cioran admirait, ne fait guère mieux.

Ionesco, cet autre Roumain, ami de Cioran, fut quant à lui plus fantasque.

Toujours modeste, Raymond Aron se cache dans un coin parmi d’autres. Dans le cimetière, il est presque à l’exact opposé de là où se trouve Sartre : une grande rue les sépare. Mais ils sont tout de même dans le même cimetière. (Signalons au passage qu’il n’est pas mort du sida, contrairement à ce que prétend avec ténacité une certaine rumeur.)

Bientôt, promis, nous reviendrons de vacances avec des billets moins touristiques.


Au Père-Lachaise

Michel Dansel. Fayard 2007, Broché, 381 pages, € 23,75

April 05 2010

23:00

Qu’est-ce que la modernité ? Baudelaire lu par Foucault

Charles BaudelaireLorsqu’on lui demandait de définir la modernité, Foucault confessait souvent un embarras. Il avouait ne jamais avoir bien compris ce que l’on entendait par cette idée, mis à part chez certains auteurs, comme Baudelaire. Dans son cas, la modernité apparaît alors davantage comme une « attitude », caractérisée, selon Foucault [1]⁠, par quatre points.

  1. Une attitude active vis-à-vis du présent consistant, non pas à le comprendre comme une simple « mode » qui succèderait sans originalité à une autre, mais consistant au contraire à saisir ce qu’il a de spécifique, ce qu’il a « d’héroïque. » Considérer l’instant comme devant être vécu pleinement, être en parfaite adhésion avec lui.

  2. Une « héroïsation » du présent, donc, mais qui ne consiste en aucun cas à le sacraliser, à « essayer de le maintenir ou de le perpétuer » : ce serait là une attitude non pas moderne mais au contraire conservatrice ou réactionnaire. Le moderne est celui qui, paradoxalement, est convaincu que son moment historique est décisif, mais que en même temps, celui-ci doit être dépassé par autre chose.

  3. Une attitude active vis-à-vis de soi-même consistant moins à se libérer, qu’à plutôt s’inventer en tant que sujet. S’engouffrer dans les espaces de liberté laissés ouverts par le temps présent sans chercher à les élargir. Saisir les virtualités et potentialités du moment comme elles viennent pour se produire soi-même. Moins recréer un monde qui convienne au sujet que d’adapter ce dernier à son monde.

  4. La conviction que « cette héroïsation ironique du présent, ce jeu de la liberté avec le réel pour sa transfiguration, cette élaboration ascétique de soi » ne passera non pas par la politique, ni par la société, mais davantage par une forme d’art, par le souci de soi, par une esthétisation de son mode d’être.

[1] Michel Foucault, « Qu’est-ce que les Lumières ? », dans Dits et Ecrits II, Paris, Gallimard Quarto, 2001, (pp, 1388-1390).


Nous autres, modernes

Alain Finkielkraut. Editions Gallimard 2008, Poche, 338 pages, € 7,51

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