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December 16 2011
BHL ou la présomption d’innocence
Il y a longtemps que nous n’avions pas parlé de Bernard-Henri Lévy, le plus grand philosophe contemporain. Mondialement connu, de Saint-Germain-des-Près aux plages libyennes, BHL n’hésite jamais à se mettre en danger pour défendre les causes qui lui sont chères. En 2009 lors du procès d’Oullins, on se souvient ainsi que BHL avait courageusement théorisé sur le principe de la présomption d’innocence, au risque de passer pour un sophiste : ce principe ne valait pas grand chose à ses yeux à la vue des circonstances d’alors. En 2011 lors de l’affaire DSK, autre son de cloche : ce même principe de la présomption d’innocence prend une tout autre valeur, au point que BHL prend à nouveau courageusement tous les risques pour le défendre, au risque de passer pour un sophiste.
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December 02 2010
Comment faire du pognon grâce à Internet et avec un peu de philosophie
Alors que Wikileaks fait actuellement trembler la géopolitique mondiale par la révélation de documents diplomatiques brûlant tombés sous la main de Julian Assange[1] on ne sait comment, Morbleu ! vous dévoile en exclusivité une conversation tenue entre deux des piliers [2] de sa rédaction qui fut interceptée par ses propres services, et qui fera à coup sûr autant trembler le monde que ce qui fait actuellement suer les ambassades.
Oscar – C’est impressionnant. Il semble qu’aujourd’hui, il faille faire du développement personnel pour faire de l’argent, si l’on en croit ce site. Pour la philosophie, il s’agit là sans doute d’une excellente reconversion. Il faut que je trouve des associés.
Luccio – Moi, je ne fais pas coiffeur. Enfin pour le moment, tant que je m’imagine que ce peut être intéressant et reposant [4] d’être professeur au lycée.
Oscar – Il ne s’agit pas de faire coiffeur. Et tu me déçois sincèrement avec ces histoires de lycée. Je te parle de quelque chose pour faire du pognon, et toi tu restes dans des trucs idéalistes et républicains. L’émancipation, et toutes ces conneries.
Luccio – T’es con. Mais si t’as un projet pour faire du pognon et qui ne soit pas trop chronophage, je peux t’aider.
Oscar – La personne du site précédent dit faire 14 000 EUR par mois avec un blog où il donne apparemment des comptes-rendus de livres de développement personnel. 17000 abonnés au flux RSS, rien que pour cela. Balèze. Morbleu ! ça tourne à à peu près 16 930 lecteurs de moins…
Luccio – Et ben ! Et d’où il sort tous ces revenus ?
Oscar – Apparemment, il a fait fructifier le succès de son blog en créant plus ou moins une société, et il donne un genre de coaching ou de formation auprès des entreprises. « Mon programme de formation Agir&Réussir génère environ 14 000 € de revenus mensuels ! », dit-il crânement. Ça y est : comme dirait Achille Talon après une déconvenue irritante avec Lefuneste, je suis énervé. Aujourd’hui, il faut faire du développement personnel. C’est ça le créneau.
Luccio – Mais c’est peut-être une arnaque. Il te propose sa méthode pour à ton tour arnaquer le chaland !
Oscar – En soi, le développement personnel, c’est déjà une belle arnaque.
Luccio – Ou bien alors, il s’agit vraiment de cela : les gens voient qu’ils gagnent des sous, que c’est une preuve, un peu comme dans Little Miss Sunshine. Et bien tu sais quoi ? Il faut être encore plus spinoziste, et bosser pour Afflelou.
Oscar – Amusant cette blague. [5] Reste que pour être lu, sur Morbleu !, il faudrait écrire des trucs comme ça, comme ce texte sur le sommeil polyphasique. Et ainsi, gagner du pognon. Mon bon Luccio, crois-moi : le truc d’avenir, c’est le coaching, le développement personnel, et toutes ces choses du genre. Je veux dire : le truc d’avenir pour faire du pognon.
Luccio – J’ai compris que c’était l’avenir pour le pognon. Et aussi peut-être pour la secte.
Oscar – Bof, l’accusation de secte, elle est facile hein ! Cependant, l’autre jour dans Zone Interdite, ils parlaient de ces gens en entreprise qui se font payer des formations avec le DIF pour la gestion du stress, dans des trucs un peu occultes comme ça. C’est une véritable niche.
Luccio – Sur le sommeil polyphasique, le mec à 20 ans, il dort pas depuis 2 mois, et il dit que c’est une méthode. C’est puissant !
Oscar – Et oui ! Moi je me suis arrêté de lire ce texte après le titre. Mais ça m’a fait repenser que, depuis quelques temps, je voulais faire un article sur Morbleu ! au sujet du training autogène de Schultz. Je vais peut-être accélérer sa sortie du coup. Et puis aussi parler de Marc-Aurèle. Car Marc-Aurèle, c’est de vraies leçons de vie quand même ! Le mec, il utilise le stoïcisme pour être mieux empereur. Je pense que dans l’entreprise, il doit être vraiment possible de recycler cela ! Enfin, en fait, on peut peut-être pas. Mais avec un peu de rhétorique, on arrive à tout.
Luccio – Moi je trouve fou qu’on soit stoïcien sans parler des chrétiens. [6]
Oscar – Marc-Aurèle les brûle. Mais on s’en fout des chrétiens. L’important mon ami, c’est que les coach en développement personnel, c’est les sophistes d’aujourd’hui ! Alors, soit tu acceptes de devenir Protagoras, et tu fais du pognon ; soit tu fais Socrate au Lycée [7], et tu finis empoisonné. Sauf qu’aujourd’hui, ce n’est plus de la cigüe qu’on te fait boire, mais de l’acide qu’on te jette dessus.
Luccio – Protagoras, il serait prof à la fac, ou alors (ou même en même temps) consultant dans un comité d’éthique… Et il aurait un pote qui serait vraiment un chercheur qui cherche, à qui il dirait : ben si ça t’amuse, continue ! Mais en aucun cas il ne serait coach.
Oscar – En passant, c’est amusant cette petite conversation. Si quelqu’un avait l’idée de reprendre le tout, et de le mettre sur Morbleu !, ça le serait encore plus. Reste que je t’accorde que Protagoras ne ferait peut-être pas coach. Mais Gorgias ou Hippias, par contre, oui !
Luccio – Si cette conversation se retrouve sur Morbleu !, ça fera un peu CGB. Au moins, ça aura le mérite de montrer ton énervement.
Oscar – Au moins, ça fait un article vite fait. Et comme maintenant Morbleu ! se vend au Grand Capital, c’est bien d’un point de vue rentabilité. Vite fait, et surtout – grâce à la qualité des intervenants – bien fait !
Luccio – Et là, ça te fait une bonne conclusion. [8]
Oscar – On coupera peut-être des morceaux quand même.
Luccio – Oui. De toute façon, ça sera court, et l’occasion de développer. En tout cas, c’est triste que le nombre de commentaires sur Morbleu ! ait diminué. Mais quand on aura reparlé d’Onfray, peut-être [9] que ça reviendra. Sinon, on commentera le passage de Onfray et de Nabe chez FOG, ainsi que la médiocrité de Fourest. Il faudra faire du people !
Oscar – Il y a évidemment de nombreux lecteurs de Morbleu !. Mais peu commentent, certainement par peur de passer pour ridicules fasse à des articles si intelligents. Alors qu’en fait, nous sommes encore plus cuistres. [10] Reste que le people, en effet, ça marche bien. Et puis le cul, aussi – à en croire les statistiques.
Luccio – Oui. J’ai vu un truc que tu n’as pas publié, avec un titre du genre : « la chatte des petites filles ». Pas très bien, ça… [11]
Oscar – En tout cas, Morbleu ! parait tout de même mieux marcher que L***. Sacré R*** tout de même. [12]
Luccio – R***, quand il aura un boulot de coach, il s’en foutra que L*** ne fonctionne pas. Mais c’est dommage. Il y a des trucs biens sur L***.
Oscar – Certes oui. Je ne dis pas le contraire.
Luccio – En fait, faudrait lui proposer de l’héberger, et lui refuser un texte sur deux. Pour qu’il se sente inférieur et file du fric. Moi, en tout cas, tu sais que je ne te donnerai jamais rien.
Oscar – Effectivement, ça, c’est aussi un moyen d’être publié. Pardon. De faire du pognon. Et c’est un peu ce qu’il se passe [13], lorsque des gens font des articles sponsorisés – en gros, de la publicité.
Luccio – Pardon ? Moi, je veux bien des sous de Gallimard pour faire la promotion de la bonne traduction de Spinoza.
Oscar – Et bien, par exemple, les blogs de mode ou de nouvelles technologies, quand un produit d’une marque sort, le marketing contacte certains de ces blogueurs [14], et leur tient à peu près ce langage : « ce serait bien – en échange d’une certaine somme – que vous disiez du bien de ce produit sur votre blog, tout en faisant comme si ça venait sincèrement de vous, et qu’on vous avait rien demandé. » Ils n’écrivent évidemment pas l’article : comme ils demandent cela à plusieurs blogs différents, ça ferait nécessairement un peu suspect de retrouver le même texte à l’identique, avec seulement quelques nuances. Je crois qu’avec les produits culturels, comme par exemple peut-être le dernier Marc Lévy, il existe la même chose. C’est ça, le webmarketing. Toujours est-il que je ne me sens pas encore prêt à dire du bien d’un livre de BHL. Quoique.
Luccio – Tout cela est très bien, mais je dois y aller. Je vais essayer de voir un peu ce qu’il y a à lire dans la Poétique de ce bon Aristote.
Oscar – Essaie d’y trouver des trucs applicables au développement personnel.
Luccio – Je m’y emploie.
*
De la guerre en philosophie de Bernard-Henri Lévy est un ouvrage salutaire et courageux. L’auteur, malgré le prestige de sa position, n’a pas craint de se risquer courageusement contre vents et marées dans la réhabilitation de ce philosophe trop méconnu qu’était Jean-Baptiste Botul. Texte issu d’une conférence prononcée devant un public de normaliens qui n’y trouvèrent évidemment rien à y redire tant la démonstration était sans appel, ce livre pionnier relancera à coup sûr les études botuliennes. Après le linguistic turn dû à Wittgenstein qui bouleversa la philosophie occidentale, sans doute assisterons-nous à un botul turn, par la grâce de Bernard-Henri Lévy.
________________________
[1] Devant lequel tout le monde s’extasie béatement.
[2] Voire les deux seuls piliers. [3]
[3] L’un des deux piliers étant tout de même beaucoup plus robuste que l’autre – force est de constater.
[4] Traduit l’anglais « cool ».
[5] À la relecture de cet entretien, Oscar confiait en fait ne l’avoir peut-être pas très bien saisie. Ou alors était-ce parce que Spinoza polissait des verres de lunettes.
[6] Déclarait Luccio tout bonnement, oubliant que Zénon de Citium avait vécu trois siècles avant l’arrivée de notre Seigneur.
[7] Alors que tout le monde sait bien qu’au Lycée, ce n’était pas Socrate qui tenait cours, mais Aristote.
[8] Déclarait Luccio naïevement, croyant que ça allait s’arrêter là.
[9] Oui, peut-être.
[10] Nous sommes mêmes tous des cuistres allemands.
[11] Comprenne qui pourra s’il n’est pas bien d’écrire sur les chattes des petites filles, ou au contraire s’il n’est pas bien de ne pas publier une telle littérature.
[12] Il s’agit d’une sorte de concurrent/collègue/confrère dont nous ne divulguerons pas l’identité. Du moins, pas aujourd’hui.
[13] En fait, non. Ou alors juste un peu.
[14] On les appelle des influençeurs. Oui.
July 04 2010
BHL menace de changer de nationalité
Aurais-je actuellement une obsession au sujet de Bernard-Henri Lévy ? Voici que je déniche une petite vidéo l’interviewant, datant apparemment de mai 1977, qui fournit, je pense, l’argument le plus solide que je n’aie encore jamais entendu en faveur du vote communiste. Après ceci, c’est sûr, je voterai Buffet ou Besancenot aux prochaines élections.
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Demain, votons tous rouge, et ensemble, sauvons « la littérature française » !
July 01 2010
La philosophie dans Google
Un jour que je cherchais des photos d’Hayek sur Google, j’eus la surprise de découvrir que celui-ci était d’une apparence fort féminine et appétissante, bien loin de l’austérité viennoise à moustache que j’imaginais. En fait, il s’agissait de Salma, et non de Friedrich.
Il ne s’agit là n’est que de l’une des mille surprises que Google est capable d’offrir au cyber-chercheur. D’autres existent. L’une des plus savoureuses est celle que réserve la fonction d’autocomplétion. Entrez un mot clef, et Google vous suggère d’affiner votre requête par d’autres termes, qui sans doute figurent au plus haut des palmarès des recherches les plus fréquentes. Cela informe beaucoup sur ce que cherchent les « googlenautes » :

On voit que les sujets qui intéressent à propos de notre président sont d’une importance toute critique, a fortiori si l’on précise davantage :

Google permet également de connaître le nombre de pages qui référencent un terme. Pour en revenir à Hayek, on constate ainsi, grâce à l’indispensable site GoogleFight, que Salma fait couler beaucoup, beaucoup plus d’encre que Friedrich, et que, par conséquent, il faut peut-être croire nos éditorialistes annonçant la mort de la fameuse idéologie-ultra-libérale, qui attire franchement moins qu’un décolleté - mais quel décolleté !

L’intérêt philosophique de tout cela ? Il est évident : découvrir le philosophe le plus populaire de la toile ! Ainsi, on découvre que Kant surpasse largement Hume, le Prussien se payant même le luxe de dépasser Salma Hayek :

Seul le ciel des Idées de Platon paraît être en mesure de rivaliser avec les jugements synthétiques a priori de Kant - et encore, en ne les talonnant que très poussivement :

C’est pourquoi il faut organiser des combats organisés. Ainsi, le rapport de force entre Heidegger et Hitler va évidemment en faveur du Führer. Mais sur le terrain proprement philosophique du nazisme, si l’on oppose le bon Martin Heidegger, recteur de l’académie de Fribourg pendant les années sombres, si zélé qu’il parvenait à effrayer les nazis eux-mêmes, au docteur en philosophie Joseph Goebbels devenu alors ministre de la propagande, force est de constater que l’ontologie suscite bien plus d’interrogations :

Un autre outil merveilleux se nomme Google Trends. Il permet d’analyser les tendances (oui) quant aux termes que recherchent les internautes, en fonction du temps :

Ainsi, on voit que le succès de Kant est à nuancer. Alors que Hume est à peu près stable, ou en faible diminution depuis 2004, on constate en revanche que Kant est en crise depuis cette année qui marquait son apogée, sans doute liée à la célébration du bicentenaire de sa mort. Qui plus est, Kant est très cyclique. Il souffre davantage que Hume de la désertion d’Internet bien connue aux abords de l’été et de noël. Hume intéresse aussi bien à la plage qu’au moment de farcir la dinde.
Qu’en est-il de nos philosophes médiatiques ?

On constate que Glucksmann s’éteint lentement, comme une vieille braise sous ses cendres. Finkielkraut quant à lui, malgré tous ses efforts, reste bien en dessous de BHL. Saluons toutefois sa belle performance de 2005, où ses propos sur l’équipe de France « black-black-black » constituent sur sa courbe un Everest bien plus haut que celui de l’affaire Botul pour BHL. C’est que Finkielkraut ne parvient à dépasser BHL que ponctuellement, comme par exemple récemment avec ses commentaires au sujet, une fois encore, de l’équipe de France. En dehors de ces quelques fois, BHL reste sans conteste le philosophe contemporain le plus frappé, le plus tapé - et cela peut-être pas uniquement sur Internet.
June 24 2010
Finkielkraut, Glucksmann, Bruckner et BHL
Il est de bon ton de critiquer les intellectuels médiatiques, tels que Finkielkraut, Glucksmann, Bruckner ou BHL. La posture qu’ils investissent est souvent irritante. Donneurs de leçons pour la plupart, n’hésitant pas, tel Sartre à la sortie des usines Renault, à se tenir debout avec un porte-voix au sommet des Majuscules des Grands Concepts : La Loi, La Liberté, La Démocratie, Le Totalitarisme, Le Racisme, La Laïcité. À énoncer, du haut de leurs bidons, ce qu’est Le Bien, ce qu’est Le Mal, ce qu’est La Justice et L’Injustice. À bidonner sur ce qu’il faut faire et ne pas faire, mais s’accordant tous sur un point : qu’il faut les écouter, déguster le miel de chacune de leur parole en appréciant toute leur valeur gourouesque et évangélique.
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Posture irritante, qui justifie certainement à elle seule toutes les critiques - et qui même pourrait peut-être en dispenser, tant cette attitude paraît dans certains cas nuire complétement au propos énoncé, au point d’ouvrir les portes non pas de l’École d’Athènes, mais du Cirque de Rome.
Il reste évidemment nécessaire de critiquer ces intellectuels. Cependant, dans tous les arguments apportés à l’encontre de nos penseurs nationaux, télévisuels et désormais podcastables, il convient d’apporter quelques nuances. Il y a sans conteste du déchet toxique dans leurs flots de paroles et d’écrits. Toutefois, à l’heure du développement durable, il convient peut-être de ne pas tout jeter, mais au contraire de trier et de recycler.
Ainsi, premièrement, je pense qu’il ne faut pas faire de reductio ad beachelum. BHL est très contestable, tant sur la forme que sur le fond. Néanmoins, je pense que, pour se limiter aux noms figurants sur la couverture du livre de Daniel Salvatore Schiffer Critique de la déraison pure (que l’on me pardonnera - ou pas - de ne pas avoir encore lu), les démarches de Glucksmann, Bruckner et Finkielkraut ne sont en rien assimilables totalement à celle de Bernard-Henri Lévy. Critiquer simplement BHL en pensant faire couler les autres est un peu facile.
Deuxièmement, il est faux de dire que tous les grands intellectuels avaient unanimement dénoncé nos nouveaux philosophes. Ainsi, par exemple, Foucault avait apporté son soutient à Glucksmann, et Jean-François Revel avait salué la sortie de L’idéologie française de BHL.
Troisièmement, il est faux de dire que tout ce qu’ils disent est parfaitement contestable, sans valeur, inutile. Le nouveau désordre amoureux publié par Finkielkraut et Bruckner en 1979 fut un ouvrage qui eut un grand retentissement, notamment en Allemagne. Il continue d’être lu, et est toujours parfaitement pertinent en ce qu’il contient une critique de la normalisation, au point que l’on peut soupçonner Foucault de s’en être servi lors de ses cours au Collège de France et dans son Histoire de la sexualité.
De même, Au nom de l’autre de Finkielkraut fournit une réflexion très pertinente sur l’antisémitisme, et son Nous autres, modernes est un texte semblable à un manuel, qui est documenté, qui n’est pas bâclé, qui est travaillé et bien écrit, parfaitement utilisable pour qui souhaite s’introduire aux grandes problématiques de la modernité (même si son arrière plan peut être contestable). Il s’agit d’ailleurs de ses cours à polytechnique, ce qui prouve, contrairement à ce que certains affirment, que tous ces auteurs ne se reposent pas tous sur leur passé de normalien ou d’agrégé, se contentant, tels des rentiers, de récolter les fruits d’un dur labeur effectué seulement jadis en khâgne. Il me semble d’ailleurs que Bruckner n’a pas suivi ce parcours - à vérifier.
Je pense que ce qui gêne (et ce qui me gêne, comme, par exemple, avec le BHL témoin capital) avant tout chez ces personnes est la posture médiatique que chacun s’efforce de tenir. Chacun prétend se poser comme conscience de son temps, et éclairer le peuple de ces lumières, souvent en se trompant, puisqu’il est sans doute très difficile, que l’on soit brillant philosophe ou pas, de parvenir à s’élever au dessus de son époque pour la contempler objectivement. Mais en ce cas, ils ne sont pas plus (ni moins) condamnables qu’un Sartre stalinen et complaisant pendant l’occupation, qu’un Deleuze complaisant avec le terrorisme, ou qu’un Foucault opportuniste et girouette.
Ce qui gêne donc, ce sont ces bidons sur lesquels chacun se tient pour paraître plus grands que les autres, donnant l’illusion qu’ils voient plus loin et plus clairement que les autres. Puisse-t-on frapper sur ces bidons sans pour autant frapper sur l’homme qui se tient dessus !
February 15 2010
Après (et surtout avant) BHL, d’autres victimes de Jean-Baptiste Botul
En recherchant un peu sur Internet, on tombe facilement sur de nombreux textes où l’on considère Botul avec autant de sérieux, sinon plus, que Bernard-Henri Lévy (entendons, autant de sérieux que BHL en mit, car il est difficile de considérer BHL avec sérieux). Amazon et Google Books permettent en effet de faire des recherches sur l’ensemble du texte de certains ouvrages. Très instructif.
Comment choisir son philosophe de Oreste Saint-Drôme, p. 116 (2000), où Botul est abondamment cité, et comparé à « un Socrate, un Épictète des temps modernes ». En note : « Botul est mort [...] dans l’indifférence générale. Son oeuvre est peu à peu éditée. » L’auteur n’hésite pas à dire que Botul est un précurseur du situationnisme.
Effets secondaires de Frank Deroche, p. 35 (2002) : « Jean-Baptiste Botul, dans La vie sexuelle d’Emmanuel Kant, évoque la Grillenkranheit, littéralement “maladie des grillons”. »
Une esthétique de la déliaison: Flaubert, 1870-1880 de Sylvie Triaire, P. 261 (2002). Cité très sérieusement, même en bibliographie.
Lolitas et petites madones perverses: émergence d’un mythe littéraire de Sébastien Hubier, p. 219 (2007). Cette fois-ci, c’est Le démon de midi qui est cité (qui, lui, est totalement invraisemblable, à la différence du Kant), quoique le passage cité ne permette pas de dire si l’auteur a conscience ou non du canular.
L’autre mélancolie: Acedia, ou les chambres de l’esprit de Anne Larue, p. 87 (2001). On revient à du sérieux avec le Kant, où l’on se sert de la dissertation sur la cogitation.
Subjectivity and otherness: a philosophical reading of Lacan de Lorenzo Chiesa, p. 230 (2007). Oui. Il y a des victimes du botulisme même en langue anglaise. C’est très bon. Je traduis : « Avant Lacan, J.-B. Botul avait lui-même brillamment opéré la sadénisation [NDT: concept méthodologique obscur de psychanalyse lacanienne sommant certainement de considérer un sujet comme s'il était Sade] de Kant dans une série de remarquables conférences tenues devant un groupe de “kantiens intégraux” à la Nueva Königsberg au Paraguay. » Très savoureux. On dirait du BHL dans le texte, non ? Peut-être est-ce là la source de BHL ?
Contemporary philosophical discourse in Lithuania de Jūratė Baranova, p. 358 (2002). Encore en anglais. Et là, c’est vraiment du lourd. « La relation personnelle de Kant avec sa propre imagination sauvage et illimitée fut débattue par J.-B. Botul et M. Mamardashvili. [NDT: ce dernier, que je ne connaissais pas, semble avoir vraiment existé, ce qui laisse supposer que s'il a débattu avec Botul, soit lui-aussi a vraiment existé, soit ce n'est qu'un débat de texte à texte − ça doit être ça] J.-B. Botul accentue les pratiques constantes physiques et sensuelles de Kant dans son combat contre son hypocondrie personnelle, aussi bien que contre ses croyances superstitieuses en différentes mucus et secrétions. [...] D’ailleurs, d’après à la fois Botul et Mamardashvili, il était continuellement en train de combattre l’hypocondrie, l’imagination sauvage, son propre très bon goût de gourmet, ses visions nocturnes, ses rêves, etc. » Ici c’est fort : Botul n’est plus utilisé uniquement comme un philosophe pouvant faire germer une idée ou l’appuyer (ce qui serait bien légitime après tout), mais carrément comme source primaire quant à la vie de Kant ! Si Botul avait dit des choses bien pire sur Kant, peut-être aurions-nous eu droit à un « selon Botul, Kant, enfant, appréciait torturer les petites grenouilles en leur arrachant les cuisses et en les mettant ensuite dans sa bouche. »
Kant: Posteridade e actualidade: colóquio internacional publié par Leonel Ribeiro dos Santos, p. 800 (2006). Mes compétences ne me permettent pas de dire s’il fut cité sérieusement ou pas. En tout cas, il le fut, et dans un colloque international.
Identités et genres de vie: chroniques d’une autre France de Didier Le Gall/Maud Anquetil, p. 241 (2008). La consécration ! Cité en exergue, pas moins ! Botul, autorité ! Comme si c’était un vrai !
The daybreak and nightfall of literature: Friedrich Schlegel’s idea of Romantic Literature de Veli-Matti Saarinen, p. 107 (2007). Travail sérieux. Cité en bibliographie, et aussi à propos de son analyse sur la chose-en-soi.
The neither/nor of the second sex: Kierkegaard on women, sexual difference, and sexual relations de Céline León, p. 91 (2008). Cité très sérieusement dans plusieurs pages.
La franc-maçonnerie en Afrique noire: un si long chemin vers la liberté, l’égalité, la fraternité de Joseph Badila, p. 107 (2004). On ne voit pas très bien de quoi il est question dans l’aperçu, mais il parait être très sérieusement cité, quoique maladroitement.
Struktur Und Dynamik In Kants Kritiken : Vollzug Ihrer Transzendental-kritischen Einheit de Werner Moskopp, p. 261 (2009). Travail on ne peut plus sérieux sur Kant. Une petite incise dans une phrase qui ne paye pas de mine : « − comme Botul mettait en garde − ». C’est amusant, Botul met en garde, mais on ne met pas en garde contre lui.
Hegel in redazione: istruzioni per l’uso (e l’abuso) della filosofia de Giancristiano Desiderio, p.58 (2006). Là il nous faudrait un Italien (ou une Italienne). Mais il me semble que l’on s’appuie fermement sur Botul sans remettre en question son existence.
Sexaginta: Festschrift für Johannes Kramer de Johannes Kramer, p. 200 (2007). Ici, Botul est présenté comme un nietzschéen.
Die Verrücktheit des Sinns: Wahnsinn und Zeichen bei Kant, ETA Hoffmann und Thomas Carlyle de Oliver Kohns, p. 70 (2007). Appelé en note de bas de page sans plus de commentaire pour appuyer une thèse.
Zwischen Land und Meer: Schreiben auf den Grenzen de Thorsten Feldbusch, p. 167 (2003). « Kant n’alla jamais plus loin que jusqu’à Pillau, et au cours de ces voyages, il avait le mal de mer », qui appelle une note de bas de page : « D’après Botul, La vie sexuelle de Kant »
Das konjekturale Denken: Übungen zur Psychoanalyse von Wahrnehmung und Selbsterfahrung de Günter von Hummel, p. 82 (2005). Là c’est du lourd aussi. Sur Kant et sa façon supposée (voir Quincey) de s’enrouler dans les draps de son lit, « Botul pensait que l’enveloppement dans deux couvertures avait pour finalité de le préserver de ses angoisses masturbatrices. »
Sombras sueltas de Luigi Amara, p. 72 (2006). Si je comprends bien, Botul y est présenté comme un spécialiste de philosophie morale kantienne, impressionné par le célibat de Kant et son asexualité.
Annotazioni alle osservazioni sul sentimento del bello e del sublime de Immanuel Kant, p. 34 (2002). Oui. Vous avez bien vu. Kant lui-même cite Botul ! Ou tout du moins son traducteur italien, qui n’hésite pas à y faire référence sans plus de commentaires.
Il y a encore bien d’autres références, mais je m’en arrête là. Il suffit de chercher. Je ne compte pas non plus les nombreux travaux d’étudiants en philosophie sur Kant ou Nietzsche qui doivent faire allusion à Botul, et que l’on ne peut pas découvrir d’un simple clic par Internet.
Bernard-Henri Lévy ne fit en fait que rajouter une ligne à cette anthologie botulienne. Et à en lire certains des extraits listés, le sien est loin d’être le pire. Il est simplement le plus bruyant.
Je suis loin d’être un défenseur de BHL ou d’être béhachélien, comme on a pu le voir par ailleurs. Simplement, je pense que l’homme et l’œuvre sont contestables et attaquables sur de très nombreux points, sans qu’il y ait besoin d’agiter le Botul. Car dire qu’il ne faudrait pas se faire prendre par un canular est paradoxal : la finalité du canular est précisément de faire croire qu’il n’en est pas un.
Pour ce qui est de croire en l’existence de Botul, moi-même j’y croyais, tellement le livre sur Kant était génial. Simplement, étant d’une nature très sceptique et soupçonneuse, je mis ma certitude à l’épreuve, ce qui m’empêcha de commettre une bévue comparable (mais j’en fais très certainement d’autres : c’est par les erreurs qu’on apprend, comme disait - ou ne disait pas - Popper). Aujourd’hui que la supercherie apparait au grand jour, il est très facile de dire que dès la première ligne, il y a facétie, et qu’évidemment, à nous on ne la fait pas, car on est bien plus malin qu’à Saint-Germain-des-Prés.
Par ailleurs, de nombreux textes écrits par de vrais philosophes ont aussi l’air de canulars, alors qu’ils furent écrits avec le plus grand sérieux. Par exemple, La phénoménologie de l’esprit, dont la lecture faisait penser à Schopenhauer qu’il se trouvait dans une maison de fous. En philosophie, le plus important, ce sont les idées. Peut-être vaut-il mieux croire dans des thèses brillantes et pertinentes, fussent-elles écrites par on ne sait qui, que dans des théories fausses et malsaines écrites par des gens hélas ! bien réels.
February 12 2010
[www.endredi(t)] Retour sur l’affaire Bernard-Henri Lévy contre Jean-Baptiste Botul, un site de rencontres et Gainsbourg
Notre semaine fut principalement marquée par trois choses : l’affaire Bernard-Henri Lévy contre Jean-Baptiste Botul, un site de rencontres et Serge Gainsbourg.
Concernant le premier point, remarquons tout d’abord qu’il existe un site partisan de notre « nouveau philosophe », lequel est cependant désormais de moins en moins jeune : La Règle du jeu. En effet, comme on peut le découvrir en cherchant un peu, le directeur n’est nul autre que Bernard-Henri Lévy, et l’un des conseillers Jean-Paul Enthoven, entre autres père de son ex gendre. Dès lundi et le début de la polémique, on y retrouvait en avant première le « bloc notes » de BHL paraissant habituellement dans Le Point en fin de semaine, où il prenait le parti d’en rire, de reconnaître s’être fait piégé : Vive Jean-Baptiste Botul !
Puis, tout au long de la semaine, le site répertoria les différentes réactions de soutient à BHL : Jean Daniel soutient BHL, Christophe Barbier soutient BHL, Fernando Arrabal soutient BHL. Plus la réaction de BHL sur Europe 1, la longue hagiographie indigeste de Christine Angot et surtout la révélation, le scoop, le buzz : que Libération a fermé pas moins de trois forums (sûrement plutôt des sujets ?) sur cette affaire, soi disant parce que les commentaires n’étaient rien d’autre qu’insultants, voire antisémites. Oui. Etant fermés, on n’a malheureusement pas pu vérifier ce qu’il en était vraiment.
Concernant cette affaire, on ne trouvera sur ce site que des apologétiques. Ce qu’on ne peut évidemment pas lui reprocher. Il s’agit du site de l’auteur : si lui-même ne se défend pas, qui le fera ?
En revanche, on remarquera, et on saluera les modérateurs. Quoique tous les articles soient à sens unique, il arrive en effet que l’on trouve au détour d’un commentaire de lecteur des critiques parfois acerbes. Or, cela ne va pas de soi de les autoriser. L’équipe entourant Vincent Peillon censurait soigneusement tous les commentaires déposés sur le blog de l’intéressé pour ne laisser filtrer que ceux foncièrement positifs. Uniquement des dizaines de commentaires loueurs quant au lapin qu’il posa à Arlette Chabot, ce qui produisait l’effet d’une troublante et douteuse unanimité de l’opinion, que l’on ne trouve en général aussi univoque que dans les pays totalitaires.
On a déjà dit ailleurs ce que l’on pensait de cette affaire (celle de BHL, pas de Peillon). Errare humanum est, perseverare diabolicum : que BHL fut trompé par ce texte si bien fait n’est pas condamnable en soi ; ce qui l’est, c’est que tous les mécanismes sociaux prémunissant usuellement de telles erreurs furent mis en échec. La responsabilité est moins à imputer à BHL qu’à son fameux réseau - dont il est cependant en grande partie responsable - qui propagea cette formidable erreur sans la réfuter.
On y reviendra donc pas. Passons plutôt au second sujet qui nous intrigua cette semaine. Il s’agit du site de rencontres OkCupid. Celui-ci fut fondé par des mathématiciens/statisticiens sur un principe de questions/réponses à la conception desquelles les utilisateurs sont pleinement conviés. Ces questions sont d’une très grande diversité quant à l’objet. Elles peuvent porter aussi bien sur des questions sexuelles que sur des problèmes d’hygiène, de société, de politique. Le site se charge ensuite de mettre en relation les personnes ayant répondu aux mêmes questions et partageant le plus d’affinités.
L’essentiel n’est pas là. Il est dans ce que les concepteurs du site sont par suite capables grâce aux données entrées par les utilisateurs d’extrapoler sur le comportement des utilisateurs. Pas seulement quant à l’utilisation du site, pas non plus uniquement quant à leur habitudes amoureuses, mais sur l’ensemble des sujets auxquels chacun a répondu. Là où les instituts de sondage peinent à obtenir quelques milliers de personnes pour composer un échantillon, là où les sondeurs sont parfois amenés à payer les candidats pour qu’ils conçoivent de participer à une enquête, là où la patience des sondés est bien souvent mise en défaut, OkCupid parvient à fonder ses résultats sur des millions de réponses, à recruter des utilisateurs presque prêts à payer pour répondre, où ces derniers nourrissent un semblant d’addiction quant à ces questionnaires.
Ce site réalise le rêve du chef du service marketing, tout comme celui du sociologue. Disposer d’échantillons gigantesques sur les habitudes des individus, construire des profils types de différents sujets : analyse quantitative et qualitative. Il fallait avant contraindre et amadouer pour que les individus veuillent bien se prêter à ce type de recherches ; ils courent désormais volontiers vers ces programmes - quoique amadoué aussi par l’hypothétique âme sœur n’attendant que d’être trouvée.
Je n’épiloguerai pas de manière creuse sur le risque panoptiqual d’un tel dispositif où les individus construiraient peut-être aujourd’hui de bon cœur le savoir qui sera utilisé demain par le pouvoir pour mieux les contraindre. Je l’aurais fait il y a quelques mois ; mais j’ai muri - ou bien alors je suis devenu aveugle.
Je signalerai simplement quelques articles du blog où l’équipe de ce site donne certains résultats très intéressants, à la fois en ce qu’ils enseignent du comportement humain et de ce qu’ils laissent présager quant au futur profilage des individus permis par cette technologie ainsi que d’autres : How Your Race Affects The Messages You Get, How Races and Religions Match in Online Dating, Death, Freedom, and Cold Winters. Je ne pense pas que le site monnaye encore ce type de résultat. Ce serait cependant une voie possible quant au modèle économique qu’il pourrait emprunter plus tard, le service étant encore entièrement gratuit.
Bon week end et bonnes lectures à tous. Je vous laisse avec la Marseillaise de Gainsbourg, non pas celle en reggae, mais celle chantée a cappella face aux parachutistes. À ce propos, allez voir le film de Joann Sfar. Il est très bon.
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February 09 2010
Bernard-Henri Lévy, malade du botulisme
« Pour se reproduire, le philosophe ne pénètre pas : il se retire. » Ainsi le philosophe Jean-Baptiste Botul parvient-il à résoudre, en substance, le profond paradoxe de la philosophie kantienne, ou plutôt du philosophe Kant : celui de la cohérance entre sa vie et son oeuvre.
Voici le problème. En théorie, si on veut agir moralement en adéquation avec son humanité, l’impératif catégorique auquel on doit obéir impose « d’agir de telle sorte que l’on puisse vouloir que chacun agisse de la même sorte.» En pratique, Kant ne le respecte pas sur (au moins) un point : il est resté célibataire et sans enfants, et l’on ne peut pas vouloir que chacun suive cette voie puisqu’alors il n’y aurait plus d’humanité. D’où une contradiction. Sans doute est-ce ce qui interrogea également Bernard-Henri Lévy à l’endroit de Jean-Baptiste Botul.
Car cette question fut un enjeu crucial pour les néokantiens paraguayens émigrés d’Europe peuplant la colonie de la Nueva Koenigsberg qu’ils fondèrent, à la manière de positivistes comtiens au Brésil. C’est un sérieux problème, au point que Paul Vacca consacra un ouvrage à cette ville et à cette question.
Comment être kantien ? Peut-on être kantien ? Suivre la vie de l’homme, c’était se condamner à éteindre, à plus ou moins long terme, la colonie, faute de descendants. Suivre l’oeuvre de l’homme, c’était au contraire accepter de prendre femme et enfants, mais par la même accuser le maître de manquer d’exemplarité.
Botul croit trouver la solution de ce profond paradoxe kantien. En fait, les philosophes ne se reproduisent pas de la même façon que les autres hommes. Ils ne se reproduisent pas par la procréation biologique mais par l’écriture. Ils ne produisent pas des enfants mais des œuvres. Ils n’ouvrent pas de crèches mais des écoles.
C’est pourquoi ils n’ont pas besoin de pénétrer mais de se retirer pour penser, loin du monde, tel Zarathoustra en haut de sa montagne quand il eut 30 ans, ou plutôt comme Kant durant ses promenades qui n’allaient jamais bien loin, interrompues comme chacun sait uniquement par la révolution française et le rousseauisme (qui sont, selon certains aspects, la même chose).
L’ouvrage, le texte, l’idée défendue par Botul, tout cela est très bien fait. Mais certaines choses y sont fausses, dont l’une et pas des moindres, est le fait que l’auteur, ce fameux Jean-Baptiste Botul, philosophe français du XXe siècle de tradition orale, n’a jamais existé.
Oui. Ni les kantiens du Paraguay, ni la Nueva Königsberg. Tout le texte est un canular monté par un petit philosophe plaisantin, Frédéric Pagès (auteur également d’un merveilleux Le philosophe sort à cinq heure, qui n’est rien de moins qu’une Vies et doctrines des philosophes illustres actualisée avec encore plus de génie - c’est possible - que Diogène Laërce), qui travaille au Canard Enchaîné et officie désormais aussi chez Anne Roumanoff le samedi matin sur Europe 1.
Dire que ce petit texte est bien conçu est peu dire. En effet, moi-même, j’ai failli m’y faire prendre. Si l’on se réfère à la page de discussion de l’article « Botul » sur Wikipédia, voici ce qu’écrit un certain Gnouros le 7 décembre 2005 :
De même : j’avais commencé par lire La vie sexuelle de Kant de Botul. Cela me paraissait étrange, mais j’ai mordu à l’hameçon. J’ai poursuivi mes lectures avec Le Démon de Midi : cette fois-ci, la coupe était pleine et je doutais tel Pyrrhon de la réalité de Botul… C’était trop beau pour être vrai. Je cherchais alors par tous les moyens à savoir s’il existait ou non. Je dois dire qu’un ami ayant découvert Botul avant moi ne s’était pas posé de question : pour lui, il existait vraiment. C’est en arrivant sur Wikipedia que je vis que certaines personnes partagaient mon doute : ainsi Botul ne serait qu’un canular, un pseudonyme de Frédéric Pagès. Cela ne m’étonne guère. Cela a failli marcher : d’ailleurs, en cherchant sur le Web, j’ai trouvé que beaucoup de personnes étaient convaincues de sa réalité, ou tout du moins ne se posaient pas la question. Je pense même que certains l’ont même cité dans des devoirs de philosophie… Je pense qu’on risque de le retrouvrer sous peu dans une bibliographie de travaux on ne peut plus sérieux. –Gnouros 7 décembre 2005 à 22:39 (CET)
Prophétique, n’est-ce pas ? Oui. Je sais. L’ami en question qui ne remettait pas en cause l’existence de Botul, ce n’était pas BHL - je n’ai pas (encore) cet honneur d’être de son entourage -, mais quelqu’un de très brillant désormais agrégé en lettres modernes (et alors également militant à SUD, si mes souvenirs sont bons - ne voir aucune corrélation entre le botulisme et le syndicalisme).
Il me fallut nombre d’avis d’autres personnes avisées pour me rendre compte de mon fourvoyement. Et puis certains indices trop improbables dans la biographie de cet auteur : Botul aurait entretenu une correspondance avec Landru ; il aurait été chauffeur de taxi et aurait comparu devant leur ordre, semblable à celui des médecins, pour détournement (de mineur si je me souviens bien) ; il aurait fréquenté Lou Andreas-Salomé ; il aurait écrit les thèses d’autres étudiants ; il aurait été le garçon de café au Flore, inspirant celui de Sartre ; il n’aurait jamais percé en philosophie parce que le nom de sa philosophie, le botulisme, n’était pas vendeur ; il supposait que Nietzsche vivait toujours, caché dans un bordel de la Nouvelle-Orléans à écouter du jazz ; il élabora une métaphysique du mou. Tout cela était trop beau pour être vrai.
Bernard-Henri Lévy fut lui aussi victime de l’illusion botulienne. Mais une victime franche et sincère. Dans son dernier ouvrage De la guerre en philosophie (que je n’ai pas lu - et que probablement, soyons francs, je ne lirai pas en entier de si tôt), notre philosophe, pressé d’en découdre avec Kant, appuit aussitôt son propos sur l’autorité de Botul, et laisse suggérer qu’il est bien réel. Je cite ce qu’en extrait Pierre Assouline de la fameuse page 122 :
Ou bien encore Kant, le prétendu sage de Königsberg, le philosophe sans vie et sans corps par excellence, dont Jean-Baptiste Botul a montré au lendemain la Seconde guerre mondiale, dans sa série de conférences aux néo-kantiens du Paraguay que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pure apparence -et cela à deux titres au moins : le concept de monde nouménal où s’entend l’écho d’une jeunesse spirite, vécue parmi les ombres et les limbes dans un royaume d’êtres énigmatiques et accessibles par la seule télépathie…
Frédéric Pagès, l’homme derrière le masque botulien, a réagi. Flatté qu’un aussi grand esprit que BHL, réputé pour sa vivacité, son rationalisme, sa scientificité, son sérieux, sa rigueur, sa curiosité, son érudition, se soit laissé prendre au jeu - qui date néanmoins de 1999. Aucun piège, aucune intention de démasquer la tartuferie de quiconque dans son entreprise, mais simplement le goût de la rigolade, du pastiche et de la parodie, qui existe chez de grands intellectuels, comme chez Umberto Eco - qui lui-même vit un de ses textes écrit au second degré pris très au sérieux par certains intellectuels. Nous-mêmes, ici, à Morbleu !, nous avons parfois sombrés dans la facétie, à visage plus ou moins découvert. Ainsi, Bernard-Henri Lévy a-t-il peut-être été tenté de cité également un dialogue méconnu, très riche, très philosophique, découvert récemment par un chercheur dans un vieux grenier, et attribué à Platon : Le Domosogène.
Mais, suppose Frédéric Pagès, il se peut que notre « nouveau philosophe » soit de temps à autres trop empressé, lise parfois très vite, trop vite, et manque d’être attentif sur certains petits détails ayant tout de même leur importance. Si l’on en croit Rien de grave, ouvrage écrit par Justine Lévy, la fille du philosophe, dont l’héroïne - qui fut plus ou moins forcée de se faire avorter par son ex-compagnon normalien afin que ce dernier puisse préparer et rater sereinement l’agrégation de philosophie, puis ensuite la délaisser pour cocufier son père avec sa compagne, avant qu’il laisse finalement cette dernière partir pour d’autres pieux (pieux hommes, évidemment, et non pas lits) - possède un père qui prend des amphétamines pour terminer d’écrire ses livres dans les délais (toute ressemble avec des événements et personnages réels serait évidemment purement fortuite), il se pourrait que ces dernières fassent perdre quelque peu sa lucidité.
BHL devait certainement finir son livre dans les délais. On ne peut évidemment pas inférer que BHL était sous l’emprise d’une quelconque drogue au moment de la lecture/écriture de son dernier texte, tout comme on ne peut pas non plus dire qu’il en ait même jamais pris un jour sur la base de ce seul roman qui n’est au fond qu’un simple roman (que je trouve par ailleurs mal écrit, mais ce n’est pas le propos), et nous condamnons fermement toute interprétation qui irait dans ce sens malsain : nous ne voulons pas d’un procès. Simplement, on peut au moins en conclure qu’Aude Lancelin du Nouvel Observateur, par qui la bévue fut découverte et ébruitée en premier, était quant à elle dans une sobriété épatante à la vue de sa sagacité.
Qu’a à répondre BHL de cette nouvelle affaire ? Dans son usuel bloc-notes à paraître dans Le Point de cette semaine et publié en avant première sur le site de La règle du jeux, il écrirait :
Eh oui. Ce livre de Jean-Baptiste Botul, paru en 2004 aux éditions des Mille et une Nuits et intitulé « La vie sexuelle d’Emmanuel Kant » (titre génial !), je l’ai souvent cité. Je l’ai commenté devant les Normaliens de la rue d’Ulm, le 6 avril dernier. Et je l’évoque donc, à nouveau, dans « De la guerre en philosophie » qui est le fruit de cette conférence. Or il s’avère que c’était un canular. Un très brillant et très crédible canular sorti du cerveau farceur d’un journaliste du Canard Enchaîné, au demeurant bon philosophe, Frédéric Pagès. Et je m’y suis donc laissé prendre comme s’y sont laissés prendre, avant moi, les critiques qui l’ont recensé au moment de sa sortie ; comme se laissés prendre, autrefois, Pascal Pia et Maurice Nadeau au faux Rimbaud inventé par Nicolas Bataille et Akakia-Viala ; et comme se sont laissé prendre tant de lecteurs émérites aux faux Gary signés Ajar ou au faux Marc Ronceraille inventé, de toutes pièces, par Claude Bonnefoy qui alla jusqu’à lui consacrer un volume de la prestigieuse collection « Ecrivains de toujours ». Du coup, une seule chose à dire – et de bon coeur. Salut l’artiste. Chapeau pour ce Kant inventé mais plus vrai que nature et dont le portrait, qu’il soit donc signé Botul, Pagès ou Tartempion, me semble toujours aussi raccord avec mon idée d’un Kant (ou, en la circonstance, d’un Althusser) tourmenté par des démons moins conceptuels qu’il y paraît. Le canular étant, comme vous savez, une tradition normalienne j’avoue même éprouver un certain plaisir à m’être laissé piéger, à mon tour, par une mystification aussi bien ficelée.
Le problème n’est peut-être pas tant que BHL se soit fourvoyé quant à l’existence de l’auteur. Soyons en effet postmodernes l’espace d’un instinct, et supposons que les auteurs n’existent pas. Un auteur pourrait effectivement être faux, ne pas exister ; l’important, ce sont les idées défendues dans le texte qui, même si elles étaient fausses, existeraient néanmoins quoi qu’il arrive (une idée fausse existe-t-elle ? là je m’attends à ce que l’on me ressorte aux moins les Recherches logiques de Husserl qui, elles, si elles ont vraiment été écrites par un vrai monsieur, n’ont peut-être pas été vraiment lues).
Celles défendues par Botul méritent en effet qu’on s’y attarde ; notamment, toute une partie reprendrait (je ne les ai pas relu attentivement tous deux et ne peut pas corroborer) l’argumentation du troisième traité de La généalogie de la morale au sujet de l’idéal ascétique de Nietzsche. Et quand bien même l’idée n’existerait pas ou serait fausse, ça n’empêche pas qu’elle pourrait être un bon point de départ pour penser. Ainsi, de nombreux théologiens ont cru sérieusement en cette fadaise qu’est Dieu, et sont parvenus à des résultats bien intéressants toujours valables même si on leur ôte le fait cognitif initial.
BHL est sûrement un théologien : il l’est de toute façon à sa manie de toujours sonner la cloche des valeurs comme un curé. C’est peut-être néanmoins aussi son problème : être tout autant aveugle qu’eux. Ainsi, BHL n’a pas songé au fait qu’il puisse y avoir une erreur, un truc douteux, et corriger sa position, alors que beaucoup de choses sont bien soupçonneuses dans ce Botul. Ni non plus son fidèle éditeur. Ni son entourage proche à qui il a fait sans doute relire son texte pendant l’écriture (mais peut-être, comme beaucoup de gens très entourés, est-il finalement très seul ?). Ni les normaliens devant lesquels le texte de ce livre, qui apparaît être une conférence déjà prononcée selon Pierre Assouline, fut lu.
La science, l’intelligence, la pensée est un processus collectif, une création à plusieurs mains qui passe par la confrontation de ses hypothèses tant aux faits qu’à autrui, notamment par la discussion : d’abord avec soi-même (on tourne sept fois sa langue dans sa bouche) ; ensuite avec un cercle un peu plus large (pouvant être composé de spécialistes) ; puis enfin avec le grand public.
Si déraillement il y a, c’est quant à ce processus qui, dans ce cas béhachélien, a failli. Quid de la personne qui peut-être conseilla l’ouvrage à BHL ? Quid de tous ces normaliens devant lesquels il disserta sur le botulisme, et qui n’objectèrent rien (peut-être aussi pour ce foutre de sa gueule, en ce cas il sont bien pervers ; peut-être aussi parce qu’ils n’étaient pas non plus au courant, auquel cas ils sont bien décevants) ? Quid des amis philosophes auxquels il devait confier ses hypothèses quant au kantisme en s’appuyant sur Botul ?
C’est par la discussion que je fus sorti de mes fausses croyances botuliennes. C’est aussi par elles aussi que mon ami en fut sorti. Et que d’autres amis, n’ayant même pas lu le livre, ou même peu au fait de la philosophie, savaient que « un philosophe qui n’existe pas a écrit un truc où il parle de la vie sexuelle d’un autre philosophe, mais que c’est juste une blague. »
On avait raillé Ségolène Royal lors de la sortie de son nouveau site Internet. Certains la défendirent en prétextant que l’on ne peut pas être une génie de la politique et s’y connaître en Web 2.0. Peut-être. Mais dans ce cas, sa tâche devait d’être capable de s’entourer des personnes ayant la compétence qui lui faisait défaut. Dans le cas de BHL (qui, en 2007, avoua tardivement, presque après la bataille, un péché de royalisme), visiblement, il n’a pas su non plus s’entourer correctement.
Comme on est prudents et qu’on n’a pas encore lu les passages du texte incriminé - Morbleu ! ne fait pas encore parti de ces autorités qui reçoivent les livres des autres plusieurs jours avant leur sortie pour en faire la critique et la livrer au public -, on se gardera bien d’en appeler à l’autodafé. Néanmoins, faites gaffe : Botul n’exite pas vraiment.
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