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February 04 2016

18:20

Prométhée (#pharmacien #bavard)

L’affaire Faust

Depuis quelques temps un bonheur m’accompagne, je deviens contemplatif. Je vois combien l’homme donne ses couleurs à la Terre. L’univers pourrait exister sans nous, mais, quand mes amis et moi fîmes la chenille, je le soupçonne d’avoir été content d’en être – et si je suis Spinoza, il l’était par nous.

Allez, jouons-la Wagner : Lorsque les dieux finirent par trop connaître l’univers, il s’en retirèrent, pour sombrer dans l’ennui ; l’un deux, un peu moins las, créa les hommes, afin de rejouer la comédie première, celle de l’émerveillement ; mais c’est par milliers que les hommes créèrent les merveilles, et à chaque instant, partout, au milieu des ratés ; lorsque les dieux revinrent, ils se découvrir désespérément humains. Ils s’en réjouirent, par moments.

Ainsi va l’être humain, « petit plus » de l’univers. Mais, petit agacement, il abîme l’univers comme il l’enlumine ; c’est un pharmakon. Ce mot grec désigne les drogues, à la fois remèdes et poisons (disons-le, la page Wikipedia est très bien) — des remèdes appliqués au patient, sans neutralité, et pas toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes. En outre les hommes sont à la fois remèdes et pharmaciens. Ils soignent la nature, qu’ils nomment « création », et qu’ils recréent, lui appliquant diverses pharmacopées, et pas seulement médicales. La cité, par exemple, est un remède à la fragilité inhérente à l’isolement de l’individu ; mais elle l’empoisonne aussi, puisque la proximité mène à la violence. A ce poison-remède, un nouveau remède : les lois ; à nouveau poison, puisqu’elles pérennisent quelques violences sociales. Etc. Le pharmakon appelle le pharmakon ; or l’homme est un pharmakon ; donc l’homme invente des pharmaka (pluriel de pharmakon). L’homme-remède s’est inventé pharmacien.

Or la pharmacie transforme l’homme. La pharmacopée influence son éducation (la politesse police), et l’activité pharmaceutique le rassure : tant que l’action est possible, l’espoir est permis. Au point que le petit s’enivre, de l’ivresse d’un démiurge. Et si le pharmakon s’oubliait ? Alors je m’inquiète. Certes, tout créateur doit détruire, ainshi va la vie, mais un créateur oublieux est d’abord un excellent destructeur.

« A vot’bon coeur, m’sieurs-dames, pour la rengaine de la complainte contre la technique : la technique détruit ! Le technicien croit créer, mais il détruit ! Il chasse : le mal, la peur, la gène, les piques, les craintes ; il maîtrise, il possède, il contrôle, il domine, mais il détruit ! Il détruit la merditude des choses. Mais pour quel bien ? »

Un univers où notre espèce contrôlerait tout de ses conditions d’existence m’angoisse un peu. Ainsi du transhumanisme, plein de corps jeunes et beaux, brillants de santé. Leurs rêves m’angoissent ; Comte-Sponville, plus sage, en rigole. Leur fantastique brochure nous livre un monde où la mort est réservée aux seuls accidents (et assassinats), et donc une humanité peuplée de vieillards craintifs. Je rajoute que nos futurologues à la google rêvent l’humanité telle qu’ils la vivent, comme une affaire de milliardaires craintifs.

De même, un univers végétarien m’inquiète. Certes il est moins dégueu que le monde de la viande et de l’élevage industriel, déjà cruel et nuisible. Mais, opposé à la bestialité et la froideur des fermes et abattoirs concentrationnaires, le monde phyllophage m’effraie, bien trop calme, et toujours trop tendu vers la recherche d’une pureté toute mortifère. Je crains les conformismes et les cadeaux qu’ils apportent. Réformer, c’est déformer.

Est-il si nécessaire de toujours viser au-delà de notre temps ?

Prenez Faust, tel que Goethe nous le découvre. Ce maître des savoirs n’attend plus rien de la vie et de ses espoirs et plaisirs insipides. Ainsi, un soir, au comble de l’inespoir, s’essaye-t-il à la magie ; et le voici réellement maître et possesseur de la nature. S’adressant aux esprits dans leur langue, il les domine et commande. Cette langue sacrée, cachée et admirable, ce sont les mathématiques (même si le bon Johann Wolfgang ne le précise pas). Pourtant Faust ne s’en réjouit pas : le bonheur lui échappe encore, comme le sens de la vie. Au mieux capture-t-il un esprit retord, le promoteur de la puissance, le VRP du bonheur mondain, j’ai nommé ce pauvre diable de Méphistophélès…

La (trop petite) boîte à pharmacie

Dautres ont déjà comparé nos Prométhée à d’apprentis Docteur Faust, ou à d’inconséquents pharmaciens. Car ceux-ci s’exécutent, assidus, dogmatiques, obstinés dans leurs recherches eudémoniques (pour une recette du bonheur). Une telle recherche est légitime, et sa critique délicate, car, à viser trop large, on condamne même Louis Pasteur. Puisque « y’en a des biens », visons d’abord les mauvais pharmaciens.

Commençons par le promoteurs d’un pharmakon inefficace, et autres adorateurs de magies inutiles et incertaines. Oublions l’homéopathie et tournons-nous d’autres élixirs, obsédant arnaqueurs et autres paresseux pressés de confondre l’habituel avec l’opportun. Telle est l’Analyse des discours, éternel remède des philosophes de tout poil, toujours prompts à juger qu’un mauvais comportement repose sur un mauvais discours (puisque nul n’est méchant volontairement). De même le sociologue prescrit-il de la sociologie politique, et les fous une petite déconstruction du complot. Ainsi, plus un remède est inefficace, plus il semble une affaire de bavardage. Nous nous rêvons Prométhée, nous nous réveillons Docteur Doxey.

Parfois l’inutile confine au poison, comme lorsqu’on s’enquiert trop volontiers de mauvais conseils et d’idées récitées. Ainsi d’une action menée sur la TVA de peur de manipuler la monnaie, ou d’une réforme du Droit pour ne pas oser la morale publique. (J’ai honte, je reste flou à dessein, mais surtout par incompétence).

Un exemple bavard

Ma petite obsession du moment concerne l’horrible endoctrinement grammatical. Tout d’abord, considérez la langue comme pharmakon pour décrire le monde : elle permet la description mais l’influence. Ainsi la majuscule à « Français » fait croire à l’existence du peuple, et « l’animal » à l’uniformité de la faune. Ensuite, jugez le remède : malgré ses défauts, il ne semble pas si mal dosé, et pourrait même révéler quelques vertus secrètes. La « faune » existe, et la majuscule concerne bien des gentilés. Pourtant d’autres sont moins convaincus. Observez alors nos bons Docteur Doxey lutter contre le défaut du moment, via un pharmakon au pharmakon : la réforme linguistique. Est-il difficile d’écrire le français ? Réforme linguistique ! Oubliez la possibilité que travaille l’intelligence, et réclamez sa simplification. (Je râle, et à trop râler peut-être aurais-je milité contre Voltaire, pour le maintien de la graphie « oi » quand on lit « è », remplacée depuis par « ai »). Que la langue file droit ! Quitte à surdoser, à endoctriner — et plus le diagnostique est alarmant, plus on surdose.

Ainsi d’une nouvelle idée pseudo-féministe : la valorisation du langage épicène. Persuadés que l’écrasement sociales des femmes et des autres genres mis en minorité s’opère aussi et surtout par la grammaire (opinion aussi vraie qu’inutile à démontrer), certains s’en vont lutter contre le sous-dosage du poids du genre féminin dans l’accord des adjectifs et participes pluriels. Leur remède ? L’écriture du diagnostic et de la prescription : « nous ne sommes pas encore fichu.es, luttons ! ».

Le diagnostique est risible, le remède plutôt insignifiant. Le diagnostique s’opère en imaginant un agent pathogène tout puissant, un démiurge pressé de dominer le monde, en commençant surtout par la grammaire (les plus fins reconnaissent qu’il domina aussi en grammaire). Puis se décide l’entrée en résistance, pas moinsse ! Le médecin-pharmacien singe alors ce qu’il imagine l’agent pathogène et bavarde, montrant à tous combien son méchant fut créé à son image. Avec l’épicène, c’est moche ; mais l’action est jugée utile par les résitant.es, et parfois justifiée par les fou d’en face, adversaires persuadés de servir le démiurge honni (un homme blanc carnophallogocentrique).  Et l’on roule sur la pente du bavardage, entre soi, tranquilles, autour d’un chocolat chaud dans un bar à chats. Le conseil est donné, que roule le monde ! Qui n’écoute pas est déjà un salaud. C’est orgueilleux, mais c’est mignon.

Ainsi je puis juré n’avoir jamais croisé de tenant.e de épicène passionné.e par le sort des pauvres et occupé.e concrètement d’action juridique ou sociale. A leur décharge, s’ils existent, on ne croise dans la vie que ses semblables. Mais j’en vu exister de loin ; ce qui m’empêcha de glisser leur bulletin dans l’urne. Pourtant je leur reconnais un peu de mérite et de cohérence. Bavard moi-même, j’ai du mal à condamner celles et ceux qui agissent, surtout lorsqu’ils sont généreux.

« En plus t’es con, et faible, me souffle un écrivain allemand particulièrement moustachu (cette année nous sommes entre collègues). Car si ces bavards sont risibles, poursuit-il, tu l’es davantage. Certes il est difficile de ne pas rire à les voir se lamenter que les mots résistent à leurs désirs. Ils se lamentent quand il ne leur reste plus que ça pour vivre, quand ils oublient que la vie et ses œuvres leur résiste davantage. Ils ne voient rien, et croient tout dominer, puis s’énervent de la seule chose qu’ils voient leur échapper. Donne-leur ce qu’ils demandent, laisse-les se libérer du passé, s’offrir un langage tout conforme à leur pensée. Enfin libres, il s’y loveront, et pourront y mourir. Certes ils t’agacent à se bercer d’illusions démocratiques, mais tu ne fais guère mieux. Au fond, à leur exemple, à trop te plaindre, tu restes ce petit bourgeois que tu n’as cessé d’être. Ta barque coule seulement plus vite que la leur. Mon petit bavard bien policé, deviens plutôt ce que tu vises, et joue, avec leurs règles comme avec les autres. Et puis oublie. »

Nan, mais quel connard lui !

L’abus pharmaceutique

Bon, là c’est pas un Titan, c’est Chronos, un Géant qui mange du Titan.

Un remède pouvant se révéler poison, certains poisons peuvent se révéler remèdes. Alors, à trop chasser les poisons, on détruit des remèdes. Tels de zélés scientistes dévoués à leur cause, nous jetons les recettes anti-gueule de bois de nos mémés pirates. Ho, mais c’est que l’apothicaire n’est pas toujours raisonnable lorsqu’il se fait pharmacien ! A trop attaquer la nature, le chirurgien devient bourreau. Un jour nous tuerons le placebo.

Nos Titans, plus particulièrement, attaquent l’histoire (ceux qui s’en prennent aux produits de la nature attaquent l’histoire naturelle, avec des forces issues de la nature). Certes ils n’ont pas toujours tort. Mais nul ne doit se vanter de bâtir à la mode Néron, et d’écrire comme Rousseau démonte les théâtres. Suivons plutôt Jean-Jacques élevant Emile, et lui conseillant de ne pas trop facilement critiquer la société qui les ont élevés, son regard critique et lui. Détruire une institution n’est pas toujours ordonner une pratique, c’est détruire une institution.

Pratique : l’institution contre l’anarchie ?

Tournons-nous un instant vers la pratique et l’institution, afin de penser leur complémentarité et possible contradiction. Le philosophe gallois (eh oui ! ça existe), Alasdair MacIntyre, opère cette distinction à partir d’une autre distinction, entre biens internes et biens externes à une pratique. (Il faut absolument lire Après la vertu). Toute pratique, toute activité, permet de jouir de biens internes inhérents à cette pratique (et souvent appréciés des seuls pratiquants, professionnels ou amateurs). Certaines pratiques permettent de jouir indirectement de biens externes à cette pratique (argent, gloire, etc.). Le pratique du tennis apporte le plaisir du bon coup ou de la tactique, et davantage au joueur excellent qu’au débutant ; le tennis apporte aussi primes et célébrité lorsqu’il est en vogue. Voilà la complémentarité. Voici la contradiction : lorsqu’un individu pratique pour les biens externes. Normalement, au cours de l’éducation, la contradiction devient complémentarité, comme lorsque le petite débutant aux échecs se met à apprécier le plaisir de jouer plutôt que les bonbons associés à la victoire (ce à quoi tout le monde ne parvint pas). Parfois, à l’inverse, les biens externes pervertissent la pratique : on simule une défaite, ou l’on joue à la mode des parieurs.

Idéalement, l’institution s’occupe de gérer les biens externes associés à une pratique ; idéalement, la détermination des biens internes (dont les normes et modèles d’excellence) relève des praticiens. Complémentarité idéale. Mais, parce qu’elle dispose de l’argent, l’institution peut former les apprentis praticiens et ainsi imposer ses règles à la pratique. Certaines institutions finissent par préférer leur pérennité à l’excellence de la pratique : du népotisme en politique à la mauvaise formation des garagistes par les mauvais garagiste (qu’on m’a fit, pour un certain département). Bref, nullité des formateurs, dirigeants corrompus, copinage, paresse, etc. En particulier, au nom d’un démocratisme privé de biens internes, l’ouverture au public se passe d’initiation, et n’est plus qu’extension du marché. Les règles de l’art deviennent les règles du succès public, et s’effacent le sens de l’histoire, les étalons d’excellence, l’humilité devant la grandeur, le courage de progresser et la sincérité sur son niveau et ses capacités (MacIntyre expose très bien ces trois dernières vertus). Arrive le temps des règles et des canons. L’excellence est réduite à un devoir social contenu défini par les zélés institutionnels et instituteurs du temps. Les praticiens sont priés de renoncer à l’autonomie et à l’anarchie, car le temps n’est plus à la loi, mais au pouvoir. C’est le temps d’une adaptation, souvent nécessaire, nécessairement triste.

La morale contre l’anarchie !

L’affaire devient plus folle lorsque les institutionnels admettent explicitement n’avoir cure de l’art pour l’art, mais agir  au nom de la cause (ou de la chose, de la Sache note Max Weber). Alors, on ne peut plus rien dire.

Et puis, dada du billet, les atteintes à la langue, que la Cause et son Organe appellent « langage ». Sémantiques d’abord, et la « réclame » devient la « communication », « l’oeuvre » un « concept », et le « travailleur » un « technicien ». Puis syntaxiques.

Car la langue, réalité multiple, petite pratique anarchique persévérante, en subit des causes : car il faut adapter son langage, l’entreprise, la rapidité, les femmes, les opprimés. C’est explicite, c’est le mode d’emploi. (Avouons-le, je m’obnubile du présent, au point que le futur pourrait m’humilier, car il y a tout ce que je ne vois pas, et le passé que j’oublie peut-être). Et derrière toutes ces causes, l’utile. L’utile, qui transforma l’anglais en globish, le français en franglais, et l’accord du pluriel en épicène. Ce globish qui n’a pas l’utilité du jargon, mais celle de l’impersonnel, du on, celle d’un langage où les gens ne sont plus des personnages mais des fonctions ou des extraits de classes sociale ; utilité d’un langage où nos destinataires ne sont plus que « chers tout-es ».

Anarchiste immortel

D’ailleurs cette gentille organisation anarchiste qu’est l’Académie, parait-il fort friande des jargons, apprécie fort peu le globish. — Oui, l’Académie française, fondée par Richelieu, sans doute financée par l’Etat, où l’on porte un costume au coût exorbitant, est une organisation anarchiste, du moins quant à la pratique où elle prétend exceller : les lois qu’elle propose ne sont pas coercitives ; vous restez libre de ne pas les suivre, sans peine aucune (si ce n’est le mépris des autres pratiquants ou l’absence de plaisir).

Dada annexe : la féminisation des titres et professions. C’est un problème délicat. Surtout au plan esthétique. Dans une belle lettre, ou un récit bien écrit, ça peut être bien vu. En revanche, sous un discours, au-dessus d’un paraphe, ça me dérange. J’ai l’impression d’une leçon de morale. De la moraline direct en intraveineuse institutionnelle.

Effet direct : j’imagine une bien triste scène Des régulateurs auto-proclamés du langage sont réunis, s’escrimant à pourfendre tout écrivain écrivant « écrivain » même pour parler d’une dame ; puis, au milieu du conciliabule, un fait nouveau émerge, l’écrivain se révèle être lui-même une dame ; alors nos héros se mettent les mains sur la tête, puis se désolent d’un monde qui marche sur la tête. Je les vois bientôt conclure : « Franchement je ne comprends pas. Ils ont du talent, certes, mais trop d’orgueil encore. Qu’importe leur présumé talent, ils doivent le mettre au service du Bien, de la Cause, de l’Action. C’est leur Devoir, de servir la Lumière Vraie de la Science Juste. Ils ne le voient pas en plus qu’il ont tort ? Leur respect vieillot est complètement suranné : la linguistique, l’histoire et la sociologie le prouvent ! » (A la décharge des héros de mon délire, reconnaissons-leur qu’il est d’excellents linguistes dans l’art de tuer les langues et les écrivains. D’ordinaire, soucieux de ne pas leur causer de peine, nous les ignorons ; proutant il faudra le leur dire un jour, si nous les rencontrons, qu’il sont des buses ; puis il faudra les guider vers lettres et la vie, voire vers des linguistes compétents).

Si le passé fut injuste, il n’empêcha pas le présent. Pourquoi sommes-nous si pressés d’oublier l’histoire ? Un jour le pouvoir appuie les aspirants instituteur-tionnels, le pouvoir écrase la pratique, et chacun s’en réjouit. Alors je me désole. Quant viendra l’épicène, le laid gouvernera. Chouette !

Destruction d’un beau remède

Comprenez-moi, torturant la langue malgré moi et avec toutes les peines du monde pour ne pas le faire, je jalouse ces innocents. A eux les mains pleines ! Et quelque part je les comprends. Ils sont pressés de faire bien. Mais redisons-le : agir sur les mots n’est pas agir. Les mots nous illusionnent, ils nous bercent. Pharmakon efficace, la dénomination joue entre reflet et exploration, libération et métanoïa, instruction et endoctrinement (normalement on cite Camus). Agir sur les mots, n’est agir, sinon indirectement, par dressage.

Or la langue n’est pas seulement un langage à corriger, une syntaxe à reprendre, ou une sémantique à réformer (contre laquelle se révolter). La langue nous offre refuge. Elle est belle, distante, coquette (nous échappe sitôt qu’on croit la saisir ou savoir l’imiter) ; si loin de la myopie du présent. Les mots, vieux et nouveaux, y jouent un jeu libre, mais bien réglé. On peut y jouer avec eux. Occasion de l’analyse et du recul, la langue vaut essentiellement comme beauté. Même quand on se rate. Alors, s’il faut ne pas la figer, évitons de la gâcher. Et si les goûts évoluent, sachez que des arguments comme « c’est bien » ou « c’est pratique » ne sont pas affaire de goût, mais de laideur — plus jeune ou plus saoul, j’aurais parlé de fascisme.

(Merdum ! Après la critique de la technique et la crainte du on, l’éloge de la langue. Je risque une bonne reductio ad heideggerium. Bon, c’est toujours moins pire que la reductio ad illisiblum, mais malheureusement pas incompatible).

De plus, à refuser le refuge, c’est le sens des choses qui pourrait se refuser à nous. Il échappe bien à Faust, pourquoi pas aux contemporains ? Goethe le propose dans l’amour, au-delà de la science. Je l’espère aussi dans les dons de l’histoire, dans les traditions et les nouveautés, dans l’opportunité et la désuétude (dans un français courtois par-delà le français bourgeois). Malheureusement nos pharmaciens visent l’éternité… quittes, et c’est là le prix de leur illusion, à nous enfermer dans l’instantané. Un prix funeste. Méphistophélesque.

Râle dans un monde valeureux et sans histoire

M’enfin ces pauvres diables n’attaquent qu’une règle grammaticale. Et vouloir adapter la langue à sa vision de la société est bien légitime (tant que l’adaptation n’est pas moche, et ne renonce pas à cultiver). On a vu pire. D’ailleurs, pendant ce temps, d’autres font bien pire ; des projets d’endoctrinement plein la tête, et surtout, plein la tête des enfants. C’est l’histoire d’une institution qui fanfaronne, et trahit ses praticiens.

Valoriser la jeunesse

Par exemple, qu’est-ce qu’une valeur ? Il y en aurait de vraies, les « vraies valeurs ». Si j’en crois les brochures scolaires, elles sont importantes, et deviennent étendards, mantras, et clips pour le respect à l’école. La société va mal, l’Ecole va mal, il y a une crise de l’éducation, de l’autorité (il y a toujours cette crise ; petite remarque ici), et les bavards bavardent, jusque dans les écoles. Ils plastronnent, partout ils crient « Valeur ! ». Bientôt les gosses en dégueuleront, des valeurs ; et certains avalent déjà n’importe quoi.

Dit plus gentiment : pratiquant son action au moyen de la parole, le politique pourrait oublier que toute action ne se résume pas à la parole. Ou à la parole du communicant. Peut-être faut-il de véritables discours.

Qu’est-ce qu’un enfant, répétant, à l’envi, « respect » ou « tolérance » ? Rousseau aurait reconnu un perroquet, un « petit Docteur », et crié critiqué cette parodie d’éducation, affirmant que l’intelligence d »un enfant s’arrête à »gentil », « méchant » ou « bien élevé ». Mais Jean-Jacques l’aurait calmé, lui rappelant comment les parents confondent parfois certains mots à dessein, afin d’éduquer leurs petits. Maintenant, filmez cet enfant récitant Place de la République ; produisez un spectacle de réconfort, puis interrogez un chroniqueur. Alors le chroniquer s’émeut, de son bel accent du sud : le monde est en marche, et les petits au niveau de la chronique : occupés à répéter du prémâché. (Bon, on l’oblige à parler ce chroniqueur, du coup il est à moitié excusé).

Et voilà l’éducation quittant l’espace public, sous vos applaudissements. L’endoctrinement lui ressemble si bien. (Le chroniqueur éduque en privé ses enfants, il remarque à peine sa disparition publique).

Déconstruire ou…

Mais rassurez-vous, l’éducation quitte aussi l’école.

(Vous connaissez la blague : « Qu’est-ce qu’on fait quand on ne sait pas faire quelque chose ? On l’enseigne ». Et bien laissez-moi rajouter le cruel appendice : « Et quand on ne sait pas l’enseigner ? On enseigne à l’enseigner ». Histoire vraie très vécue, malgré, comme toujours, de grandes exceptions).

Voici venu le tour des pédagogues, soufflant à l’oreille du pouvoir, et obnubilés par LE pharmakon préféré : le langage, toujours. Il faut modifier le langage. Il faut apprendre aux enfants à dé-construire les arguments des autres, et réciter des valeurs ; ils construiront leurs propres arguments plus tard. (C’est marrant, on dirait que je cause du sexe et du genre, alors que j’ai été atterré par une intervention de Madame leoulacommeelleveut Ministre sur le terrorisme).

A l’école, à la réforme du langage, on adjoint deux réformes en guise de side-kicks : celle des programmes, celle de l’enseignement. Batman et ses deux Robin. La tendance 2015 fut à l’invocation de l’informatique et du travail en groupe. Pas du tout des poisons quand ça arrive trop tôt ces trucs, pas du tout. (Profitez de l’utilité du correcteur d’orthographe dès l’école primaire ; c’est fou la paresse). Vous rajoutez les valeurs, et vous obtenez : un nouveau projet. Doit au cœur ! Des mots ! Des thèmes ! (Et encore, tous ces points d’exclamations sonnent faux… ces gens-là ont-ils une âme ?). Des thèmes, voilà la solution. Des thèmes et des petits travaux. Finies les dictées. Finies les fables. Finies les histoires édifiantes. Vous pouvez dicter les consignes (ça c’est du vrai, de l’entendu dans ma radio).

…se raconter des histoires ?

D’ailleurs, au diable les histoires. Place à la nouveauté, à la topologie des temps passés et présents ; car d’histoire, il n’est plus question. Des fables en primaire, un roman national au collège, et sa critique au lycée ? Voilà un projet pédagogique fort complexe, un mauvais truc : du détestable. L’approximation pour les enfants, la critique pour les ado ? Quelle idée ! Il faut du vrai pour tous les âges, d’une vérité à la portée des enfants. Pour l’opinion, le doute ou la finesse ? Allez donc en Australie. Et pourtant… comment nos gamins lutteront-ils contre les histoires des fous et des méchants ?

« Une thèse centrale commence à se dégager : dans ses actions et ses pratiques, ainsi que dans ses fictions, l’homme est par essence un animal conteur d’histoires. Il n’est pas par essence, mais devient, un conteur d’histoires qui prétendent à la vérité.

Mais la question principale ne porte par sur la paternité des récits ; je ne peux répondre à la question « Que dois-je faire ? » que si je peux répondre à la question précédente, « De quelle histoire ou histoires je fais partie ? » Nous entrons dans la société humaine avec un ou plusieurs rôles imposés, ceux pour lesquels on nous a formés, et nous devons apprendre en quoi ils consistent afin de comprendre comment autrui réagit face à nous et comment nos réactions face à autrui peuvent être interprétées.

C’est en écoutant des histoires de marâtres méchantes, d’enfants perdus, de rois bons mais mal conseillés, de louvent qui allaitent des jumeaux, de fils cadets privés d’héritage qui doivent faire leur chemin dans le monde et de fils aînés qui gaspillent leur patrimoine en débauche et partent en exil vivre avec des pourceaux, que les enfants apprennent (bien ou mal) ce que sont les enfants et les parents, ce que peut être la distribution des rôles dans la pièce où ils sont nés et comment va le monde.

Privez un enfant d’histoires, vous en ferez un bafouilleur anxieux et mal préparé, dans ses actes comme dans ses paroles. Il est donc impossible de nous faire comprendre une société quelle qu’elle soit, même la nôtre, autrement que par l’ensemble d’histoires qui constituent ses ressources dramatiques initiales. La mythologie, au sens originel, est au cœur des choses.

Vico avait raison, et Joyce également. La tradition morale qui va de la société héroïque à ses descendantes médiévales a donc également raison d’affirmer la nécessité de conter des histoires pour nous apprendre des vertus ».

Alasdair MacIntyre, Après la vertu, chap 15, p.210 (trad. Laurent Bury)

Contempler le remède

« Tu doutes encore ? Ne t’inquiète pas. Si tu ne croises pas de pédagogue, ne doute pas. Demande, au directeur, à l’inspecteur, au proviseur. Eux savent. « L’éducation contre la barbarie ». C’est un slogan, ne lis pas « l’endoctrinement contre l’endoctrinement », tu serais triste. L’instruction et la culture sont au mieux de vieilles lunes, au pire une ruse des dominants. Toute critique n’est qu’un cache misère pour professeurs ronronnants et paresseux. (En plus c’est vrai). Il n’y a qu’un seul moyen d’aider les enfants à s’en sortir malgré leurs éducateurs : apprends-leur à apprendre. Fais ce qu’on te dit, et si ça rame, apprends leur à apprendre à apprendre, en récitant les règles et compétences pour apprendre à apprendre. Et avant tout, larme à l’œil, récitons nos valeurs, les bonnes valeurs ».

Heureusement et gros coup de pot (sans ironie aucune), que c’est vrai. Nous avons en effet de bonnes valeurs. La « tolérance », par exemple, qu’est-ce, sinon un heureux don de l’histoire ? Merci Castellion, Merci Voltaire, Merci Montaigne, Merci la France, et les Français. Les salauds sont obligés de régner avec, et ça les arrête encore un peu. Peut-être est-elle même une excuse pour certains d’entre eux, se laissant aller à l’endoctrinement parce qu’ils devinent une idée qui le transcende. Merci à vous aussi les salauds, de n’être pas si maléfiques, alors que je vous réduis à ce que vous avez de plus mauvais. — Ça n’est pas très charitable. M’enfin, vous vous en foutez. Et puis votre paresse… laisser faire des gens qui vous disent savoir faire(si facilement) ; et ma paresse… à vous laisser les laisser faire.

De divagations en divagations, autour d’un remède bien souvent transformé en mal (par amour du remède pour le remède), nous retrouvons le bonheur. Fort heureusement se découvre aussi le sérieux des instits, gens de bien ménageant volonté de bien faire, précarité de l’emploi, et incertitude pédagogique (dont la fécondité échappe à leurs patrons). Heureusement demeurent quelques institutions exigeantes pour tous. Heureusement d’honnêtes gens s’ingénient une petit peu. Heureusement que tout le monde ne passe pas sa vie à se lamenter et à accuser les autres. Autant de petites au milieu du caillou dans la chaussure. Plein des pépites ! Je vous le disais, ces derniers temps, je suis content, je contemple.

January 25 2016

21:59

La force comique du kantisme

Kant aussi est CharlieC’est un fait : un grand nombre de textes sur Morbleu ! (au moins les miens), ont recours à Kant, bien souvent dans l’unique but de se foutre de sa gueule. Ce n’est pas programmé. Pas de maxime : tu dois te moquer de Kant dans ton prochain Morbleu !. C’est a posteriori, et non a priori, que je découvre cette corrélation. Mais celle-ci n’est sans doute pas sans fondement.

C’est qu’il me semble résider dans le kantisme une force comique irrépressible. Avant de (re)lire Le Rire de Bergson, je ne m’expliquais pas le pourquoi. Désormais, cela me semble plus clair. Kant et le kantisme sont en effet un exemple parfait de raideur, d’automatisme, de « mécanique plaquée sur du vivant » − toutes choses placées à la racine, selon Bergson, du comique.

La morale kantienne ordonne d’obéir en se conformant à des lois : « agis de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ton action puisse faire partie d’une législation universelle » (grosso modo). Autrement dit, ce à quoi l’humain doit se plier dans la sphère de la vie morale est en définitive des lois aussi strictes que s’il s’agissait de lois physiques. En somme, l’homme est sommé de se plier à une algorithmique très mécanique.

D’un côté, Kant est un philosophe de la liberté humaine, en l’accordant pleinement et radicalement du côté nouménal. Mais sous le régime de cette liberté humaine radicale, l’homme n’a qu’un seul choix : se comporter comme un automate, en obéissant impérativement au devoir et à ses commandements catégoriques qui obligent absolument. Kant est ce philosophe qui aurait pu tomber dans un puits à force de trop regarder le ciel étoilé au-dessus de lui et la loi morale en lui, provoquant l’hilarité de son valet Lange [1], tel Thalès celle de la servante Thrace.

Quoi de plus comique que de prendre mécaniquement, au pied de la lettre, le commandement : « tu ne dois jamais mentir » ? Dans le cas des petits enfants juifs dénoncés aux vils SS, cela revêt un aspect évidemment tragique. Mais avec une autre matière, cela prendrait une toute autre tournure, un peu comme dans ce film, L’Invention du mensonge, que Luccio me força un soir à voir d’une manière encore plus dictatoriale que dans Orange mécanique.

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La cruauté de la Doctrine du droit est aussi éminemment comique. Prise indépendamment de ce qui la fonde, elle n’apparaîtrait que sauvage et barbare. Mais en la considérant par rapport à ses causes, elle fait sourire : ses inconséquences sont la conséquence d’une excroissance de rationalité. Au nom de ce qui, selon Kant, fait la dignité de l’homme, c’est-à-dire la raison, on aboutit à des conséquences paradoxalement inhumaines, mais assumées. Mettre à mort des enfants illégitimes, parce que nés en dehors du mariage, du contrat, de la société. Castrer (je parle de mémoire) des homosexuels, parce que contre-nature. Le kantisme est un monstre froid, qui fait rire.

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D’où le fait que Kant soit lui-même un type, qui puisse se prêter à la fiction. Bergson distinguait la tragédie de la comédie, du fait que la première ne peut faire intervenir que des personnages concrets, particuliers, presque réels, seule possibilité pour elle de créer une empathie. Le comique en revanche porte sur des types généraux, des sortes d’abstractions caricaturales − voir, exemples cités par Bergson, les titres de certaines grandes œuvres : L’Avare, Le Misanthrope, etc.

Il est très probable que Kant prêta à rire déjà de son vivant. En tout cas, le premier récit comique sur Kant paraît peu de temps après sa mort. En 1854, Thomas de Quincey écrit Les derniers jours d’Emmanuel Kant. Ce récit est celui d’un automate : Kant s’y roule quotidiennement dans ses couvertures, et jamais il ne déroge à son programme, fait d’étude et de promenades − sauf, c’est bien connu, le jour de la Révolution et le jour de la publication de L’Émile.

Ce dernier fait n’est-il pas en lui-même comique ? Quoi de plus risible que de rater sa promenade pour lire Rousseau, et surtout L’Émile de Rousseau ! Un des soubassements du kantisme est en effet le rousseauisme. Si Voltaire avait eu vent de Kant, nul doute qu’au lieu d’une tête de Suisse pour tête de Turc, il aurait pris celle du Prussien. Hélas ! Il périt en 1778, avant que Kant ne se réveille de son « sommeil dogmatique ».

Le plus grand succès de Botul est sa Vie sexuelle d’Emmanuel Kant. Récit risible, mais qui paraît presque vrai. En ce sens, on peut presque pardonner à Bernard-Henri de l’avoir cru crédible. Kant est tellement drôle en lui-même que même un récit aussi comique peut paraître vrai. Les disciples dépeints dans ce texte, imitant la vie du maître dans la Nueva Koenigsberg, paraissent presque possibles, tant est grande la droite déviance du kantisme.

Par ailleurs, est-ce aussi un hasard si Kador, le chien philosophe de Robert et Raymonde Bidochon, fait une thèse sur Kant ? Les Bidochon, couple comique par excellence, faisant rire dans leur caricature de misosophes, antikantiens, et frappant de ce fait leur chien philosophe à la moindre occasion. Renversement : l’animal, supposé être le plus irrationnel, est en fait le plus soumis à la raison. Et quel type philosophique pour incarner ce rationalisme hyperbolique, sinon Kant ?

Kador

Si la raideur, si le mécanisme plaqué sur du vivant fait rire selon Bergson, c’est parce qu’il présente du vivant faisant le contraire de ce qu’on attend de lui. Le vivant est plastique et s’adapte aux situations de son milieu sans cesse changeant. S’il agît mécaniquement, cela lui est impossible, et c’est ce qui provoque l’hilarité de la société. Le rire est pour Bergson toujours le signe d’une condamnation sociale. On rit de quelqu’un parce que celui-ci ne se soumet pas aux normes de la vie en société mais à celle de la mécanique froidement déterminée ; or, les normes réclament adaptabilité et plasticité ; qui agit mécaniquement refuse celles-ci, et on rit de lui. C’est ce que le conséquentialisme, dès Benjamin Constant, reprocha au kantisme : ne pas se soucier des conséquences d’une action, parce que s’attachant trop à une application mécanique des principes.

Bien sûr, que Kant face rire ne suffit pas à faire choir l’édifice philosophique. Le criticisme résiste à l’épreuve des flammes et des crises de rire. C’est pourquoi, pour condamner le kantisme, certains ont pris une autre voie. Non celle de la reductio ad comicus, mais de la reductio ad hitlerum.

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Ce qui est sans doute tout aussi risible, voir encore plus que le kantisme lui-même. Onfray en effet mieux d’en rire.

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[1] Avec lequel il entretenait des rapports ambigus, si l’on en croit Jean-Baptiste Botul.

December 24 2015

12:27

Où l’on découvre (avec impudeur) l’origine de l’autorité

Ma chère petite,

Michel Serres t’appelle Petite Poucette, et qui t’a connu t’a déjà appelé « Roger », mais une fois, pour rigoler. « Roger de Beauvoir », pourquoi pas ? Hier j’ai eu ton père au téléphone, il a dit des bêtises, et souriait jusqu’aux oreilles. Tu verras, ça lui arrive souvent. Mais là c’était beaucoup. Espérons que cela continue.

Je lui ai demandé : alors, te sens-tu responsable du monde ? Il m’a dit que oui, et je crois que c’était vrai. Ah les petits… je vous ai toujours trouvés mignons, mais il y a quelques temps je vous en voulais un peu : votre advenue est bien le signe de ma fin : le signe le plus extérieur, et donc le plus objectif ; mais le signe le plus indépendant, et donc le plus beau. Vous êtes des beautés libres, les étoiles dans lesquelles nous nous perdons. Un jour vous serez des adultes comme nous le devenons : par accident, mais sérieusement. Et je vous souhaiterai de futures étoiles.

L’autre jour j’ai vécu dans un monde sans vous, à l’occasion d’un enterrement. Seul mon frère était plus jeune : autant vous le dire, il n’y avait que des vieillards. Jamais Hannah Arendt ne m’a parue plus essentielle : les enfants sont la seule nouveauté dans l’histoire du monde, la seule bonne nouvelle miraculeusement renouvelée. J’aurais rajouté, en hommage à la grande dame, qu’ils sont l’origine de l’autorité. Les paresseux recherchent la prescription, les ambitieux la puissance, et les adultes s’obligent à l’autorité. C’est vous dire les seconds rôles : on ne devient grand que pour s’occuper des petits, et encore… on sait qu’on n’est pas bien grand. Heureusement nous sommes de grands enfants, grâce à vous. C’est dans les pays bien froids que les adultes insultent le Père Noël – et encore ce ne sont pas des adultes, mais des bavards, car les adultes sont d’anciens enfants, petits enfants en eux qui s’émerveillent des petits enfants autour. Les bavards, eux, sont des cons. (Mais toi, ne dis pas de gros mots, c’est un truc de bavard).

Je suis navré de m’adresser à toi, et de ne pas parler de toi. Mais ça t’apprend la modestie, et je m’adresse surtout à ton père. Je lui ai dit, et j’en ris d’avance : il va changer, jusque dans sa philosophie. Il va découvrir que l’altruisme n’est pas un égoïsme ouvert (expérience qui échappe à bien des intelligences) ; et j’ai peur : peut-être deviendra-t-il chrétien, voire socialiste… ou pire : un philosophe phénoménologue. Mais tout cela n’a guère d’importance, car tout cela ne compte pas. L’être qui est là, voilà la profession de foi.

A bientôt ma petite,
Luccio

December 11 2015

13:14

Les illusionistes

Luccio, qui est rarement de bon conseil, m’a suggéré d’agrémenter mon texte d’une introduction, estimant sans doute le lecteur de Morbleu long à la détente. Je m’empresse donc de passer à la suite, pour te montrer à quel point j’ai foi en tes capacités cognitives. Bisous.

Personnellement, je n’ai jamais opéré personne à cœur ouvert. Ni fermé, d’ailleurs, en fait je ne sais même pas ce que ça veut dire et le seul outil de chirurgien que j’ai eu à tenir dans ma vie c’est la petite pince du Dr Maboule. Mais je crois que ça ne compte pas.

Bref, nonobstant ce léger manque d’expérience, je peux me vanter de n’avoir jamais eu à déplorer la moindre victime parmi mes patients. Ceux que je n’ai jamais opérés, du coup. Trouve-moi un chirurgien de plus de 30 ans qui puisse en dire autant… Exemplaire.
Et bien malgré ce bilan exceptionnel, crois-moi ou pas (je m’en fous, sinon on discuterait pour de vrai, je ne perdrais pas de temps à poster pompeusement sur Morbleu), AUCUN hôpital n’accepte de m’embaucher. Zéro. Pas même le moindre petit entretien. Nada. Y’a pas du complot, là ? Ou a minima du racisme anti-myope ?

Je lance donc un appel : si quelques pyrophiles du Front National pouvaient me mettre au parfum (ça y est, tu comprends la photo, hein, c’était pas que pour les clics, on va en parler un peu).
C’est quoi, leur truc ? Quel délicat escamotage permet de passer de « je n’ai ni projet, ni compétence, ni expérience » à « du coup je pense que clairement, je suis le meilleur pour ton taff, là, laisse faire papa tu vas voir je vais te mettre aux petits oignons » ?
Je pose juste la question, ça pourrait aider du monde, dans bien d’autres domaines. Surtout à 10% de chômage.

Peut-être même qu’ils pourraient proposer des formations ? Ça leur permettrait de se faire un peu d’argent. Je soumets l’idée parce que vraisemblablement, leurs comptables ne sont pas des flèches. Ou peut-être qu’ils n’aiment pas les mathématiques. Enfin pour faire court, il leur arriverait de devoir un peu d’argent, comme . Mais bon, présomption d’innocence, habeas corpus ad subjiciendum et recipiendum, amen. Ah ben non, sauf pour celle-ci. Ah, et toutes celles-là aussi. Comme quoi on peut avoir peu d’expérience dans l’exercice du pouvoir mais connaître déjà les affres d’affaires judiciaires peu reluisantes. Enfin, c’est sans doute une vilaine série de complots judéo-maçonniques ; on ne va pas y passer la nuit.

Donc, pour en revenir à mes moutons, moi je suis tout comme ces gais lurons du Front National. Pas en politique, en chirurgie (suis, un peu). Connaissance : zéro. Pratique : ne comprend pas la question. Projet : sauver l’humanité de la mort (l’important c’est que ça claque et que ça reste suffisamment inaccessible pour ne pas engager sérieusement ta parole). Clairement, on a le même level. En fait, si on passe outre mon aversion, somme toute commune, pour la violence, l’exclusion et le concept de race, on est tout pareil (c’est beau, on dirait du Fugain).

Mais bon, ça ne peut pas être que ça, leur truc. Si ?

November 14 2015

11:13

Au jour de tristesse

Et si demain n’était pas là,
et si de mes actions, de mes tentatives, de mes échecs, plus rien ne restait. Et bien ce serait la vie, où nous nous essayons à la grandeur, tombons dans la paresse, brûlons d’amour. Je ne pourrais plus soutenir mes proches, leur dire que la vie continue, que les joies reviennent, que le monde est beau, que le colibri venu butiner sur ma terrasse était charmant. Adolescent, j’ai trouvé mon épitaphe : « Si je pouvais, je me regretterais » ; charmant épitaphe pour un vieillard en fin de course, un Kantifiant « es ist genug » (c’est assez). Mais si tout cessait demain, il n’y aurait pas grand chose, je crois, que je regretterais, et peut-être quelques-unes que je laisserais (mais Ferré a déjà fait son testament).

Et si hier n’était pas là,
et si nos actions, nos projets, nos tentatives, ou nos émotions étaient oubliées dans ce présent exorbitant ; si hier et ses suites étaient absents, nos erreurs inutiles, et nos petites idées encore plus futiles. Nos grandeurs oubliées, nos angoisses tues, notre perception apeurée du présent trop présente. Je tomberais dans l’erreur ; j’oublierais que l’homme ne se cantonne pas à l’horreur, que l’homme peut être poète, aimant et beau, qu’hier Thiéfaine enchanta ma soirée. Je replongerais directement dans ma sidération d’avant-hier — jusqu’à l’emportement ? — oubliant notre calme, la poésie de mes amis ou mes petites idées.

Et si aujourd’hui n’était pas là ?
Aujourd’hui est rarement loin, mais pas souvent là ; sous la routine, sous les commentaires, sous les commentaires des autres. Sur un blog personnel, je vous dirais ma journée et celle de mon entourage parti à son travail altruiste. Ici vous savez ce que je fais : je me retiens de lancer une Cicéronade vantant ma patrie (je la laisse à d’autres peut-être plus lucides), et m’emploie à vous faire parler : parlez-vous les uns les autres.

La sidération mit en marche les uns, bloqua les autres (dans leurs idées ou chez eux). Parlez-vous les uns aux autres. Rappelez-vous qu’il faut tout répéter trois fois à un homme, pour qu’il se comporte en adulte. Parlons-nous les uns aux autres.

 

Et comme tout être humain, je conclus en ne faisant pas tout à fait ce que je dis.

 

October 22 2015

07:44

Petite contribution à la reprise en main de la politique de la Nation

La société du spectacle, nommant les choses précisément par ce qu’elles ne sont plus, ne cesse d’invoquer les « discours » là où personne ne parle à personne, là où règne la loi du buzz. Au mieux, lorsqu’un personnage public propose enfin un discours, la société du spectacle le qualifie-t-elle comme un « discours de vérité ». Ultime hommage d’une société obsédée par une vérité qu’elle ne sait plus chercher, à un discours qu’elle ne sait plus entendre. Mais l’espace public est-il condamné à se voir privé de tout discours ?

Cher amis, tentons d’aller au-delà de ces mauvais mots, véritable vent mauvais, mais « que du vent ».

Un discours, c’est la relation Je-Tu. C’est De Gaulle lançant « Je vous ai compris ». Mais ce Tu n’est guère à la mode, et Je est seul avec ses propos, ses objets, ses valeurs et ses adversaires. Ainsi Nadine parle et reparle, du « B », d’identité, et d’immigration non contrôlée. Pareil pour ses contempteurs, occupés de Nadine&B, d’ouverture et d’intolérance. Trop peu s’adressent aux migrants et aux Nadine ; parler aux pauvres, c’est chiant. — Difficile aussi de savoir quoi leur dire, d’où ma proposition à la politique de la nation, à lire ci-dessous-plus-loin.

Ainsi l’espace public, même bruyant, est-il vide, privé de discours. L’opinion est en manque, et prête à se jeter sur le premier rogaton venu. Un ministre lance « Vous en avez marre ? Et bien on va vous en débarrasser », et voilà son pseudo-discourspseudo, parce qu’il affirme des bêtises à des interlocuteurs qu’il n’hésite pas à enfermer dans le rôle de rustre — élevé en un puissant appel au peuple.

Dans ce monde obnubilé par la vérité-spectacle, le débat aussi devient un simulacre. On ne s’adresse plus aux autres, on propose des mots répétables, sans ennui et à l’envi. On ne se parle plus, on répète, on relaie, on twitte. Le propos est vrai, donc universel, donc à répéter sans y réfléchir ; pour se rassurer, pour bien faire, au service de l’information. Tout discours, destiné à d’autres qu’au on-dit, se condamne. Intrinsèquement, il devient toujours démagogique. Ne pas se livrer au prêt-à-bavarder, c’est chercher à plaire ; ne pas commencer par la vérité, c’est s’adonner à la persuasion. Le crime se lèse-vérité-spectacle est prononcé ; sans soucis du contenu.

On comprend l’agacement de certains invités de plateau-télé, pressés de produire leurs discours ou leurs pseudo-discours. Pardonnons-leur de parler par-dessus l’épaule de leur intervieweur, jusque derrière la caméra. Ils accusent leurs interlocuteurs-twitters de vanité, d’imitation paresseuse, de peur du chômage, d’ambition crasse, de pseudo-science ou de bourgeoisie bavarde. Et à voir un type persuadé que le budget de l’Etat est l’économie du pays, on les y encouragerait presque. Mais on raterait l’essentiel, le crédit qu’il faut accorder aux débats tels qu’ils sont, et avec, la précision de notre contre-modèle.

Les adeptes de la vérité-spectacle nous parlent, mais rêvent d’action politique. Leurs discours encombrent nos oreilles, mais s’adressent au Léviathan. Les premiers cherchent l’Oreille, du prince, de ses conseillers, de ses influences, ou du peuple qui vote pour lui ; il leur faut donc parler dans toutes les directions. Le discours des suivants commence par parler dans toutes les directions, plus certains de dire vrai que de conseiller. Finalement on crie, on buzz. Mais passons au-delà de l’écho bavard, et plongeons dans la tête de nos Tiresias et Cassandre.

Ce n’est pas tant leur égocentrisme qui les trompe, mais bien plutôt leur altruisme. Nos analystes les plus fins, trop souvent, s’imaginent être l’esprit ou l’entendement de la nation. Ils réfléchissent, débattent, débusquent les erreurs. Si l’on s’accuse de populisme, d’angélisme, d’idéologie, de compromission, c’est que nombre partagent une même crainte : se tromper, et causer du tort. Leur disputes sont altruistes : en car d’erreur, l’Oreille se trompera, le corps fera n’importe quoi, et ce sera la guerre, le désordre, l’oppression, le chômage, la décroissance, la pollution, la chienlit. Remarquons un défaut : ils ne s’adressent pas au corps du Léviathan (les plus malins s’y emploient, mais ce ne sont plus nos contre-modèles). Pourtant ce corps est fait de gens, et les gens vont mieux quand on les estime, et si tu parle pas aux aux gens, comment veux-tu nourrir leur estime ? [1]

Voici leur modèle : celui de l’action individuelle. 1) ça pense, 2) ça décide, 3) ça agit. C’est le grand modèle de la politique, de Rousseau à Rawls, en passant par Kant, Marx ou Hegel. Mais c’est un mauvais modèle si l’on s’autorise à s’arrêter à 1). On pense, on parle, et l’essentiel est fait. Paradoxe d’un modèle de l’action individuelle qui pousse à ne pas agir. L’action, c’est les autres. Si personne n’agit, j’ai parlé ; j’ai fait ma part. Ce n’est ni penser en homme d’action, ni agir en homme de pensée.

Pourtant les bavards ont le mérite de reconnaître aux (vrais) politiques une patience dont eux-mêmes sont dépourvus : s’intéresser aux râles des administrés. Ne manque plus à nos bavards que la réalité : ce râle est souvent au moins aussi vrai que leurs analyses les plus brillantes (oublions le cas des plus couillons, persuadés de saisir les méandres des inconscients sociologiques, économiques, etc. jusqu’à se vanter de pouvoir écarter les évidences, au lieu de chercher à en rendre compte). L’action politique, comme la discussion, ce n’est pas la leçon.

 

Peut-être pourrions-nous changer de modèle, ou du moins proposer un autre modèle : passer de la leçon à la discussion, et puiser dans les discours plutôt que dans les sciences. D’ailleurs discours et science ne sont pas incompatibles. Puisons par exemple dans le récit, voie d’accès une rationalité moins unilatérale que celle de la science, plus temporelle que spatiale. Un récit trace des unités, comme l’unité narrative (dramatique) au milieu des points de vue les plus irréconciliablesInscrit dans le présent, tourné vers l’avenir, il puise dans le passé (jusqu’à son style). Cela peut être un modèle pour l’action politique menée dans le temps. [3]

A la recherche des récits perdus, cédons à la tentation du roman. Certains proposent de réveiller le roman national, celui de Michelet, où le peuple français découvre son âme vaillante en Jeanne d’Arc, et son intelligence ouverte dans les droits de l’homme — en rajoutant l’excès de confiance dans la colonisation et la lutte contre les régions. Mais d’autres le jugent trop peu scientifique. Malheureusement, si un roman national semble inopportun, ce n’est pas en tant que non scientifique, mais déjà parce que nous ne lisons plus de romans. Nous sommes insensibles à ce qu’il peut nous dire de vrai, ou même à sa façon de s’adresser à nous. Ainsi du dernier Houellbecq, dont certains ne retinrent que les éléments propres aux bavardages habituels. Ils sont passé à côté d’un élément central : un héros balancé entre confort et inadéquation au monde qui l’entoure (inquiétante étrangeté), à qui on propose la même situation dans un monde totalement différent. Telle est la force du récit, montrer comment, sous des bouleversements fous, quelque chose demeure. Rien ne change, quand tout change.

Autre voie (ou tentation) : autant de récits (drames, comédies, romans, pièces, nouvelles SF, etc.), autant de modèles pour penser l’action politique, car tenir ensemble des points de vues opposés doit être possible. Ils nous faut des récits. C’est une autre leçon du bouquin de Houellbecq : y devient président celui qui propose un autre récit que les seules victoire et survie économiques (Houellbecq parle publiquement du du religieux, nous pouvons jouer ici à nous arrêter au récit). La société manque de récits, et gagnera qui lui en proposera. Peut-être faudrait-il se tourner vers le cinéma ou les séries TV. Produisons des séries télés nationales ! Lançons Un Village français de rois maudits.

Encore une autre voie : inclure des discours (Je-Tu) dans le récit (unité temporelle des contraires), et proposer la forme du discours au récit. Ça pourrait marcher. Notre roman national serait celui d’un peuple dont les membres cherchent à former un peuple qui se parle à lui-même. (On dirait une nouvelle mise en abîme par un auteur adolescent)

Jeu : Toi aussi pense le futur roman national !

Empruntant au décadentisme de Houellbecq, on rirait des solutions toutes faites, sans renoncer à voir la difficulté : produire une action douée de sens dans le présent, s’inspirant du passée, et tournée vers l’avenir. Il ne s’agirait plus d’écrire la décadence en cours sans imaginer aussi un avenir pour demain. Les héros de ce roman national ne seraient pas des écrivains cherchant quoi écrire, mais des Français s’adressant les uns aux autres – quitte à se disputer violemment, car on rajouterait une pointe d’Astérix.

Par exemple, personne ne nierait que la France fut blanche, mais aucun personnage ne pourrait affirmer que ça lui est essentiel sans qu’on lui reproche sa superficialité (mais sans chercher à l’exclure du récit, puisqu’il en est un personnage). Si vous êtes foufou, vous pourriez faire parler la France, l’imaginer s’incarnant dans telle ou telle figure ou institution. L’académie serait la langue, les stades son foie, et la campagne ses poumons. Encore plus mieux si vous sortez de l’anthropocentrisme, m’enfin c’est difficile.

A qui rappellerait la racine chrétienne de la France, on rappellerait sa latinité, ou la relation étroite du christianisme avec la laïcité, et avec l’ouverture aux autres croyances, comme celles des athées ou des Arabes. A qui insisterait sur sa latinité, on rappellerait les influences européennes, ou l’invention de la courtoisie et de la la galanterie. Et ainsi de suite.

Il faudrait tenter de tenir les choses ensemble, proposant aux nouveaux-venus de prendre part au récit, de proposer une histoire aux futurs nouveaux (enfants et immigrés). Et la conne se voilant impudiquement serait rabrouée comme la VRP de la peau blanche : mesdames, vous êtes superficielles, et vos histoires ne nous intéressent pas, écoutez donc la nôtre, nous écouterons ensuite les vôtres. Dans le même genre, entre Kipling, Senghor ou Ferry (Jules), on aurait à débattre sur les colonies (j’y connais rien).

Si je savais écrire tout cela, je le ferais. Mais je crois que c’est en train de s’écrire. Ou, comme on dit dans les publicités pour enfants promouvant des jouets en plastique et à piles : « A toi de jouer ! ».

Autre jeu : Toi aussi parle aux inconnus !

Un jeu plus simple : si tu n’as pas les récits, travaille les discours. Parle football, Hugo, Botticelli ou Astérix avec tes camarades.

Crée des communautés de discours, imagines-en avec n’importe quel groupe. Tu peux en reprendre des déjà existantes, comme les Lillois, les pédés, les mecs qui veulent pas qu’on dise pédé mais « gay », ou la communauté-musulmane-qui-certes-n’existe-pas-mais-dans-laquelle-certains-se-reconnaissent-un-peu-et-qui-d’ailleurs-n’aiment-pas-qu’on-parle-pour-eux-comme-lorsqu’on-veut-à-tout-prix-en-faire-des-anti-chrétiens-racistes-envers-les-athées. Le top serait d’inventer des communautés de discours, comme les gauchers, les amateurs de polar ou même les territoires. Pourquoi ne pas dire « Tu » aux lacs, forêts et montagne ? [4] Car il nous faudra bien, un jour, leur raconter une histoire plus intéressante que l’abattage industriel et le gaz de schiste. Il paraît d’ailleurs qu’il faudrait lire ceci.

Devenons-donc co-auteurs et co-destinataires de la parole publique, membre de milles communautés définies par nos discours, plutôt que par la finance, les politiques, les sociologues, ou, plus tristement, par nos habitudes. Comme écrivains nationaux, locaux, familiaux, de notre paroisse, quartier ou école, nous nous découvririons comme individus pas strictement enfermés dans les communautés où il se reconnaît. Certes, ce serait brouillon, ça sonne un peu RMC [5]. Mais rendons à RMC ce qui est à RMC : la parole publique y est aussi confiée à ceux dont les autres se contentent de parler.

Enfin comme co-auteurs de ces histoires, nous renforcerions nos estimes, personnelles et mutuelles [6]. Le discours comme pensée agissante et politique.

Bien sûr, tout est facultatif. Vous pouvez préférer vous tourner vers la vérité, et lancer des « Tu ne peux pas dire ça, tous les arabes ne sont pas musulmans, tous les musulmans ne sont pas arabes, d’ailleurs que nos arabes de viennent pas d’Arabie… » ; ou mieux « On ne peut pas dire ça… » ; ou mieux mieux « Les Français veulent/ne veulent pas entendre… ». Je vous comprends, il est urgent, et très doux, d’avoir raison. Bref, pensons en intellectuels, et non en hommes d’action. Laissons ces fadaises, et abandonnons discours et récits aux recruteurs d’hallucinés « nauséabonds ».

Très affectueusement,
Luccio

 

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[1] Si j’étais pédant, ce que je suis, je dirais qu’on tient là un gérondif objectif et subjectif. Si j’étais honnête, j’avouerais avoir tout piqué mon début à Guy Debord, La Société du spectacle. Si j’étais people, je dirais que c’est le gros défaut du pourtant aimable Alain F. (de parler des autres au lieu de parler aux autres). Si j’étais devin, j’annoncerais un plagiat de hommage à Bergson pour la fin du paragraphe suivant.
[3] Ça, je le vole plus ou moins à Paul Ricœur. Et je vous renverrais bien à Alasdaire MacIntyre (Après la vertu), qui rappelle bien qu’on n’a pas à faire sans tradition, mais qu’une tradition s’interprète.
[4] Bruno Latour propose, paraît-il, de les inviter au Sénat. Et bien t’es pas si con Bruno (surtout depuis que j’ai lu La Vie de Laboratoire, enfin presque en entier), en fait t’es même intelligent.
[5] Radio que j’ai déserté pour France Culture ; mais je continue de chérir RMC, car on n’a beau ne pas y apprendre grand chose, on a l’impression d’en être, comme un club de foot.
[6] Bon, ça c’est carrément piqué à Ricoeur, Soi-même comme un autre, étude 7, pp.210-211 : interpréter la vie bonne comme un texte. Et je dois l’avouer, le « Je-Tu » je le pique à Levinas (et pas qu’un peu !). Cet automne est rigolo.

October 08 2015

17:39

Où l’on se surprend en plein délire professorale

Aujourd’hui, je crois avoir proprement déliré. Faisant preuve d’un intellectualisme des plus forcenés, ou d’un matérialisme linguistique, j’ai accusé la substance d’être responsable des guerres de religion. Rien de moins.

Le raisonnement partait bien : simple, logique, efficace. La « substance » est cet outil qui vous permet de soupçonner une chose unique derrière une série d’événements : c’est bien le même soleil qui se lève et qui se couche. Or cette substance et les événements qui lui arrivent sont liés l’une aux autres dans le langage, idéalement exprimés selon la structure grammaticale sujetcopuleattributs/prédicats : Socrate est mortel, le soleil est (i)couchant, (ii)levant, (iii)jaune, (iv)dans le ciel… Oui, je sais, en logique, je suis antique. En tout cas, la substance est connue via l’étude de ses attributs, parmi lesquels on peut être tenté de distinguer des attributs essentiels, qui révèlent l’essence de la substance, ce qu’est (essence) cette chose qui dure sous les changements (substance).

Et voilà le début du drame : certains font de la substance non point un outil, mais la vérité des discours : un discours vrai porte sur les substances qui sont. C’est logique, ambitieux, cohérent. Encore mieux : il doit exister des attributs si importants, si essentiels, qu’ils servent à classer les choses du monde, en distinguant des familles de substances. Ainsi l’esprit et la matière, qui permettent de ne pas confondre un ange et une montagne. Et hop ! on classe [1].

Pis on y va : à chaque attribut son mode de fonctionnement. Les événements matériels sont régis par la loi de la cause et de l’effet : la cause précède l’effet (chronologiquement, ou au moins logiquement, comme le radiateur chaud précède la chaleur de la pièce). Et les événements spirituels ? Et bien par la loi de l’intention et de l’action, de la cause finale et de l’effet : l’idée du résultat précède la cause qui précède l’effet : l’effet idéel précède la cause, l’effet influence la cause (je sais, c’est trop rapide). Et puis tout ça est une affaire de liberté : il y a diverses causes finales possibles, et je choisis entre elles. Et là, je dois l’avouer, l’adolescent est soulagé qu’on parle de liberté, et le lecteur peut être effaré qu’on me verse un salaire.

Dès lors, si le monde est bien classé, l’homme pose problème. Son attribut matériel assure que tous ses mouvements sont déterminés par des causes extérieures (démon de Laplace). Son attribut spirituel assure qu’il a choisi lui-même certains de ses mouvements. Comment la cause de ses mouvements peut-elle être en lui et hors de lui ? Faites appel à Kant, ou étudiez un peu le cerveau, mais convenez-en, il s’agit là d’une énigme.

Pour la métaphysique substantialiste, c’est même un mystère. Un truc insoluble, un truc divin. Descartes s’arrête ici et prévient : là où commence la vie humaine, il s’agit d’être modeste. Dans son vocabulaire : l’union de la pensée et du corps (actions et passions) est un troisième grand attribut, qui ne s’explique pas par les deux autres. Merci.

Pourtant nombre de métaphysiciens substantialistes ne s’arrêtèrent pas là : le mystère est divin, et le divin pénétrable. Si c’est mystérieux et effectif, c’est que Dieu est impliqué. Si Dieu est impliqué, c’est affaire de grâce, d’interversion personnelle. C’est Dieu qui m’élève de la bête à l’ange, de la matière et de la nécessité au bien et à la volonté. Telle est la grâce divine, sorte de transsubstantiation [2] m’élevant des lois du plus fort à celles de la bonté. Et si seulement je m’étais arrêté là…

Restaient alors, pour faire la synthèse de toutes ces petites choses, mon délire et de mes maigres compétences éléments de théologie. Fort heureusement mes préjugés m’autorisèrent de fantastiques simplifications.

Les guerres Catholiques-Protestants, c’est aussi des affaires de liberté, donc c’est Pélage contre Augustin [3]. Pélage pense l’homme libre (substance pensante, si je puis dire), et apte à se con-damner. Augustin pense l’homme corrompu (substance matérielle?), en état de péché originel, détourné de la cité céleste et en attente de la grâce [4].

Dès lors, la métaphysique substantialiste change de visage : au doublet d’attributs esprit-matière, se substitue l’opposition élucorrompu. La dispute peut dégénérer, et nous pouvons sortir d’un cadre strictement chrétien, pour celui des monstres de tout poil. On n’y fait plus mystère de l’homme. Place aux étiquettes : élu ou corrompu (dites-le dans la langue qui vous plaît).

Les amateurs de substance se révèlent alors fins moralistes, prêts à mettre sur la gueule du camp d’en face, à coup d’anathèmes et de corruption. L’attribut essentiel de la substance jugée devient son discours, notamment en théologie : les discours corrompus sont affaire d’hommes corrompus. Fin de l’histoire, début de la guerre.

Et voilà mon bon Luccio l’annonçant aux petits : s’il y a eu des guerres de religion en Europe, c’est parce que la métaphysique était mauvaise, caricaturée. J’ai honte… surtout que j’y crois un peu, que j’y crois encore.

 

 

 

_________________________
[1] Je crois qu’il s’agit là d’un discret hommage à Brice de Nice, mais je ne maîtrise pas tout.
[2] Le passage reste moins impressionnant que celui qui transforme le pain en Dieu (autre problème que se crée toute seule la métaphysique substantialiste), c’est ainsi qu’on a pu lui donner d’autres noms métaphysiques que je ne connais pas.
[3] J’ai honte, je ne sais même pas ce qu’il en est du serf-arbitre chez Luther ou de la prédestination chez Calvin. C’est simple : je parle, mais je n’y connais rien.
[4] Sur Pélage et Augustin, il y a une belle pensée de Paul Ricœur dans Le Conflit des interprétations. Pour faire court, et de mémoire déformante : spontanément, le péquin moyen soutient Pélage : lui au moins ne nous embête pas avec un péché originel transmis biologiquement à l’embryon. Ceux qui retiennent d’Augustin cette affaire sont des rustres, un brin dogmatiques, comme un prêtre orthodoxe prononçant quelques paroles d’exorcisme à un baptême (bon, ça c’est moi, pas Ricœur… j’aime bien la provoc’).
Mais Pélage est en fait un méchant : il veut les hommes libres pour les envoyer en Enfer ! Augustin, lui, les veut corrompus pour les imaginer sauvés, pour que leur imperfection n’empêche pas leur bonheur. Les hommes, injustes, ne méritant pas le secours de Dieu, c’est bien par charité qu’il leur permet d’être justes. Pour être vraiment libre, tourné vers le bien, il faut un concours divin.
Ne reste plus qu’à lire Augustin sans fatras biologique, en disant par exemple que son idée dépasse les mots et concepts dont il disposait à l’époque (argument fréquent en histoire des idées, pour expliquer comment un novateur est parfois moins lisible que les historiens qui l’expliquent : ses idées ont infusé jusqu’à la création de mots ou d’expressions parfaitement adéquats). Le péché originel est une affaire d’exercice de la liberté, et Ricœur de renvoyer à Kant et à son Essai sur le mal radical.
Alors, la grâce, une affaire divine, mérite néanmoins d’être préparée par les hommes. Solidaires et charitables, nous devons nous entraider et nous éduquer les uns les autres. D’ailleurs, Dieu n’est-il pas, pour tout bon chrétien, aussi cet Esprit Saint qui anime l’Église et le cœur des hommes de bonne foi ?

 

 

 

 

September 02 2015

18:44

Petite difficulté sur le hasard et la liberté : sending an SOS to the Lecteurs

Hier je mangeais des fruits en écoutant 20 minutes de ceci. Affaire de hasard, car j’ai acheté une radio à l’ancienne, m’offrant ainsi les joies du zapping. C’est l’occasion de faire le tour de ce que je comprends du rapport entre hasard et liberté.

Le hasard

Je ne m’intéresse pas aujourd’hui à la psychologie du hasard, à ses rapport au destin ou à la fortune. Bref il ne s’agit pas de s’intéresser au hasard comme à une cause, un projet caché ou une fatalité. Il s’agit plutôt de s’intéresser au caractère hasardeux du hasard (belle tautologie, non ?). Pour ce faire je propose de distinguer spontanéité, imprévisibilité et contingence.

La « spontanéité » baptiserait le hasard ontologique, caractère de mouvements ou d’événements par nature imprévisibles. Le plus célèbre exemple est le clinamen d’Epicure (un changement inexplicable dans la direction des atomes). Cette spontanéité dessinerait comme un trou dans la matière et ses comportements prévus, de l’éternellement nouveau dans le possible, et… au-delà de ces métaphores, permettrait de penser la liberté.

L’ « imprévisibilité » concernerait plutôt le hasard gnoséologique, caractère de mouvement ou d’événements imprévisibles pour nous, pour l’observateur. Un événement serait ainsi hasardeux pour l’instant, parce que imprévisible dans l’état actuel des sciences et connaissances. J’ai l’impression que l’exemple intéressant et polémique est le principe d’incertitude de Heisenberg : une particule donnée peut être à tel ou tel endroit, sans que par définition ce soit prévisible ou déterminable (où « déterminer » serait prédire voire produire un événement). Certains y voient un cas d’imprévisibilité, d’autres un hasard ontologique.
1er SOS : Amis lecteurs, auriez-vous quelques articles ou ouvrages à conseiller ? (au moins de la vulgarisation pour élèves studieux)

La « contingence » serait affaire de hasard épistémique. Elle irait de pair avec les lois non strictes comme avec les probabilités ; d’ailleurs les deux sont souvent associées, comme lorsqu’on évoque la probabilité du succès d’un traitement. Le modèle est le jeu de dés, mais la mode est aux lois sociales et biologiques. Il s’agit de considérer que l’imprévisibilité caractérise certaines sciences quasiment par définition, et en tout cas refuser qu’elle soit intrinsèquement temporaire. Les lois scientifiques n’auraient pas à définir tous les comportements d’une population pour être scientifiques. Les lois non strictes sont scientifiques.
Cette promotion de la contingence comme contingence, véritable symbolon des lois non strictes, s’accompagne souvent d’une attitude épistémologique anti-réductionniste, qu’on pourrait aussi appeler sceptique, positiviste ou naturaliste : ne nous encombrons pas trop de modèles, le savoir c’est ça, et on avance ! Par exemple la description non stricte du comportement d’un banc de poisson n’a pas à être analysée à un niveau neurologique, voire biochimique, chimique ou physique, pour être considérée comme scientifique. Mais cette attitude naturaliste n’est pas au goût de tous. Certains renverront la contingence à l’imprévisibilité ou à la spontanéité, affaire de métaphysique. Mais surtout certains feront leurs recherches aux frontières des champs institués, et pourquoi ne pas décrire le comportement des bancs de poissons en observant leurs neurones ? Certes, difficile d’opérer par IRM dans l’océan.

La liberté

La liberté et ses résultats, vus de dehors (en terme de descrpition), c’est de la contingence. Un animal est libre d’aller où il veut, et un élève libre du choix de ses études. Certes il doit exister un « déterminisme physiologique ou social », mais il s’agit évidemment de lois non strictes. Si la liberté est une illusion, c’est affaire de métaphysique, pas de description scientifique.

Cependant existe la tentation de considérer la contingence comme un signe de la liberté. Il existe par exemple des lois de la communication et du langage, à la construction desquelles s’attachent les linguistes. Or la poésie n’est-elle pas le signe de la contingence par rapport à ces lois de la linguistiques ? On peut même y voir une contingence par rapport aux lois décrivant l’ordinaire des associations psychologiques, comme Sartre lorsqu’il traite de l’imaginaire (faudrait que je révise).

La contingence devenue signe de liberté finit par renvoyer à la spontanéité. On peut imaginer qu’il faut laisser place à la spontanéité, et rappeler combien envoyer « poème » au 8 200 200 est moins libre et moins beau qu’un mot amoureux, maladroit, mais contingent. Putain ! Super idée de mémoire et thèse mes petits amis : « La beauté est-elle une affaire de lois non strictes ? ». Mais cette spontanéité peut aussi renvoyer à un fondement, à une qualité spécifique, comme le fameux « génie » qui place celui qui en est pourvu au-dessus des automatismes des artistes affectés. La contingence devient alors le signe d’une liberté métaphysique, d’une spontanéité créatrice ; un signe qui se renforce par la beauté. C’est pourquoi on a pu dire qu’une infinité de gorilles armée d’une infinité de machines à écrire n’écrirait pas Le Voyage au bout de la nuit. C’est (i) délicat, car il faut s’entendre sur l’infini, et (ii) rigolo, car Céline était un peu un gorille.

Rappelons-nous toutefois que la liberté ne se réduit pas à la spontanéité, et qu’on peut penser la liberté sans la contingence. Surtout quand on s’intéresse à l’expérience de la liberté. On peut l’associer à la contingence, puis à une spontanéité imprévisible, créative, forte, etc. Mais la liberté peut être envisagée depuis l’esprit, vis-à-vis du corps, puis des représentations en général (sentiments, idées et informations), au point de mettre en avant une spontanéité de la volonté face aux idées de l’entendement. Cette spontanéité, l’entendement ne peut l’appeler qu’indépendance (puisque par définition il ne peut en comprendre la nature). Cette spontanéité, nommée depuis son vécu, est appelée libre arbitre (Descartes&Co). On peut aussi se contenter de valoriser cette idée de libre arbitre en considérant qu’il n’y a pas réellement d’événements contigent dans le monde, pour constater une borne et des mystères (Descartes), ou pour chercher un nouveau sens à la liberté (Kant). Enfin on peut se moquer de cette idée qu’une volonté existe en face des idées, et que les idées ne sont pas passionnées du tout (Spinoza et bien d’autres !).

Qu’il est tentant de rechercher la contingence comme un signe de la liberté

Tout d’abord pour faire taire les sentencieux, pressés de sortir le mot « déterminisme » de leur chapeau. Ce sont les tenants fous de l’imprévisibilité temporaire. Untel a choisi le Droit à la faculté, tué une vieille et a failli devenir fou : il y a des déterminismes sociaux, psychologiques ou historiques. Vous répondez que certes, mais qu’il s’agit de déterminismes non stricts. « Valéry est un intellectuel petit-bourgeois, cela ne fait pas de doute. Mais tout intellectuel petit-bourgeois n’est pas Valéry » (Sartre). Il y a de la contingence, mais que vous répond-on alors ?
Au choix, et souvent les deux, que ces déterminismes sont (i) inconscients et (ii) pas encore découverts. Dès lors s’opère une chasse au hasard, à l’individu ou à l’événementiel. On valorise des lois qui n’existent pas contre le constat de la contingence. Souvent n’est pas compris le caractère des sciences comme modèles souffrant des lois non strictes, et l’on postule la totalité des explications et lois à venir.
Le besoin de se rassurer doit être à l’origine de ce postulat totalitaire totalisant. Mais plus souvent il serait moral. On digère mal son Nietzsche, son Marx, son Freud, etc. et l’on accuse les tenants de la contingence de n’être pas scientifiques, puis on chasse la spontanéité qu’on est pressé de confondre avec le libre arbitre, accusé d’être une invention morale, produite pour culpabiliser le petit peuple. Bref c’est au nom du petit peuple et de la science qu’on oublie la science et la vie quotidienne.

Dès lors on comprend la tentation de répondre en valorisant le vécu à côté de la science, et notamment la spontanéité contre les discours pré-mâchés et para-scientifiques. Et des phénoménologues de rappeler qu’aucun discours scientifique ne peut m’empêcher de me sentir libre, même lorsqu’il qu’il se persuade que je suis dans l’illusion (Sartre, etc.), mais qu’il peut m’informer plus précisément sur ce qu’est ma liberté (Bergson ?)

Mais peut-être peut-on valoriser la contingence à l’intérieur des sciences de l’esprit. Peut-être a-t-on observé des phénomènes contingents et observables, en neurologie par exemple ? Nous aurions quelques confirmations de ce qu’ont dû écrire quelques épicuriens (quand un kantien strict n’aurait pas besoin que ces événements aient lieu).
2ème SOS : Amis lecteurs, auriez-vous à nouveau quelques articles ou ouvrages à conseiller ?

En effet, on pourrait imaginer que le cerveau est régulièrement le siège de connexions imprévues que nous identifions à la spontanéité. La forme du réseau maintiendrait l’équilibre, mais le hasard produirait la spontanéité. Et, en amont, les perceptions passées et le monde perçu expliqueraient un certain équilibre de cette forme, tout comme une part d’inné.
3ème SOS : Amis lecteurs, auriez-vous à nouveau quelques articles ou ouvrages à conseiller ?

IV SOS final et premier

Enfin, et c’est une hypothèse qui m’a toujours paru fumiste : peut-être la contingence du principe de Heisenberg a-t-elle un rapport avec la spontanéité humaine ?

Longtemps cette idée m’apparut un brin naïve et fumiste. En effet, l’incertitude quantique existe au niveau de particules quantiques, mais disparaît dans les ensembles de particules, au point qu’il n’y a plus incertitude (ou du moins que les incertitudes de mesure prennent le relais). Ce serait la décohérence. J’avais l’impression que ses tenants étaient mal informés, eux qui déclaraient : il y a de la contingence dans les atomes, donc la liberté existe. Et je le crois toujours. Déjà parce que je suis mal informé moi-même.
Alors surgit le SOS : auriez-vous quelques articles ou ouvrages sur la décohérence, et sur les échelles où sa considération est opportune ?

Et pour finir une petite surprise, sous la forme d’un vieux papy à qui une copine tient la jambe pour qu’il parle devant son caméscope :


A écouter à partir de 30 minutes. Pour les plus jeunes, le « billard électrique », c’est un flipper. Pour tout le monde, il est malin le vieux, non ?

Je suis à peu prêt certain que d’autres ont dû penser à toutes ces choses, et avec talent. Ainsi cela me ferait plaisir des les lire un peu.

PS : ah ben tiens, y’a déjà ça, mais c’est une vidéo

July 05 2015

17:40

Du combat pour l’émancipation féminine en grammaire et dans les clips

Richelieu, créateur d’instituts paresseux et rétrogrades.

Contexte : depuis quelques temps, Oscar Gnouros me fait lire de drôles d’articles, comme celui- ou celui-ci. Des articles où la considération intéressante côtoie le dogmatisme le plus furibard. Nul doute que le créateur et auteur principal de Morbleu s’amuse à réfléchir à embêter son principal collaborateur. Savez-vous qu’il écrit des trucs du genre « Cher-e-s tout-e-s » ? Voilà pourquoi je m’autorise à publier ici cette petite chose, pour me calmer un peu. La guerre du neutre n’aura pas lieu.

Que regarder les clips s’avère plus efficace qu’on ne le croit !
Un girls band « Give it to me, I worth it ». J’étais trop occupé à contempler les filles, jusqu’à voir débarquer le rappeur, exhibant d’affreux chicots et filmé de trois quarts, nous révélant combien il est animal et ghetto, pauvre et ambitieux (ces deux derniers adjectifs sont sans doute déjà trop doux et très faux). Il portait une casquette, et quand j’étais petit c’était un bandana rouge. Une demi-seconde lui suffit pour me sortir de ma léthargie de désir, enfin semi-léthargie, car naturellement je comparais les filles, me disant qu’il doit y avoir des styles pour séduire le populo américain, et notamment celui de la petite latino américaine qui continue de m’échapper. NRJ Hits annonçait une soirée « Teen Pop » en lien avec ce clip, et je doutais sérieusement que ces jeunes femmes furent encore des teens, et espère encore qu’elles n’en sont pas. Et là, plus fort que des jeunes femmes servies comme modèles à des ados, sommet dégoûtant d’une décadence qui jusque-là m’agréait plutôt : le rappeur ! que précédait un plan pseudo-subliminal « feminism is sexy ».

Putain ! Les filles, le féminisme, le rappeur. C’est comme les théodicées : la toute-puissance, la bonté, le mal sur Terre : cherchez l’erreur. Si Leibniz pensait l’histoire, un mal pour un bien plus grand, et sans doute la survie de l’âme, que faire de ce clip ? C’est simple : regarder les décors. Chacune des cinq filles apparaissait dans un cadre personnalisé (plutôt classique dans ce genre de groupes, mon chouchou étant le petit film où chacun des One Direction s’affaire à séduire la caméra en POV, à achque fois selon un type différent de virilité « urbaine », avant de se révéler être un Don Juan un brin mytho, c’est rigolo – si mon vrai préféré fut Lady Marmelade). Ma favorite était une brune sur décor rose, les cheveux tirées en arrière, et peut-être armée d’une cravache. On avait planté un bel homme métro-sexué dans le décor, comme en cire et mis sous cellophane. La latino-américaine dansait sur un fond sombre, devant un bureau et un type assis au bureau. C’était son bureau au type, mais vu la danse de la dame, c’était devenu son bureau à elle, j’veux dire ! Il y avait deux Noires. Une faisait la panthère sur un piano, et l’autre affichait un rouge à lèvres très très rouge. Enfin une brune se tenait dans… une voiture. Je divaguais… C’était au réveil aussi. Apparut alors le rappeur, dans un couloir d’immeuble de bureau, qui remit LA philosophie la tête à l’endroit, du moins dans ma tête à moi. Les mecs des décors plaisent certes aux filles (qu’en est-il du rappeur?), mais les filles du band plaisent aux hommes. C’était à peu près tout sauf du féminisme.
Toutes ces lignes pour résumer une seconde d’esprit. Sans doute ne le valent-elles pas. Mais la vérité s’imposa avec force : la domination du masculin n’est pas dans la prédominance du neutre.

Jacqueline de Romilly. Si j’avais autant de culture que de paresse, je connaîtrais son avis et m’y plierais.

La grammaire n’est pas l’ennemi des femmes du monde, ni des trans ou des hommes. Mais parions ! Parions que la lutte contre la prédominance grammaticale du masculin produira ses effets ailleurs, selon les règles obscures mais évidentes d’un grand karma du monde… pardon, de la lutte archéo-généalogique contre la Domination, que vous toucheriez au cœur, tel le Hobbit jetant l’anneau dans le volcan. Oui, ces inepties militantes vont directement sauver les enfants ! Et mes quelques lignes ne font que soulager mon esprit de vos bavardages, dont je suis très persuadé qu’il nuisent à l’alphabétisation, et à quelques possibilités d’émancipation.

Chers amis, mes ami-e-s, préoccupez-vous plutôt d’alphabétisation ou d’orientation. Au mieux vos leçons de grammaire sont celles de professeurs préparant toute une classe d’âge aux mentions « Très bien », en oubliant d’apprendre d’abord à produire du passable. Au pire, on pourrait vous accuser d’égoïsme, d’incarner à votre tour la volonté de puissance, de prendre plaisir à dominer dans le monde bavard qu’est le vôtre – j’oserais dire un monde sans œuvre véritable, où Baudelaire est un macho, Gary un vieux beau, et Lino un type gentiment ringard ; un monde bien terne dont l’esthétique mérite amplement d’être révolutionnée à chaque humeur du temps. L’universitaire lutte pour avoir sa place dans le champ universitaire, avec des moustaches et l’histoire du neutre. Mais les pauvres… c’est au moins aussi chiant que les gosses.

J’aime bien créer des méchants ; voilà quelqu-e-s militant-e-s devenu-e-s complice-s et servant-e-s de la Domination. M’enfin, il me fallait bien exorciser ce rappeur.

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